LES AMAZONES DE LA GUADELOUPE
souffles alises qui fovorisent le retour en Europe. Colomb eut à combattre la force des vents, et à se fatiguer par d’incessantes manœuvres. Il passa douze jours luttant ainsi avant que de perdre de vue le Cap oriental d’Hispaniola. Enfin, malgré les vents et les courants contraires, il parvint à gagner la haute mer -, mais déjà l’on était au 6 avril.
Les vivres et les forces de l’équipage avaient diminué par une consommation de 26 jours. L’Amiral se décida à imcher aux Caraïbes pour s’y ravitailler.
Il pritau midi-, et le 10 avril, un mois après son départ,
jeta rancredevantlaGuadeloupe.il envoya deux chaloupes
armées se procurer des provisions qu’on aurait payées avec des bagatelles d’Europe. Mais en un instant la grève se couvrit d’amazones fièrement couronnées de plumes, armées d’arcs, et faisant mine de s’opposer au débarquement. La force des brisants obligea de maintenir les cha-
loupes à quelque distance 5 deux Indiens se jetèrent à la nage, et dirent a ces femmes qu’ils ne leur voulaient au- 3un mal; qu ils ne demandaient que des vivres, et qu’ils eur donneraient en payement des joyaux du ciel, Tvrexj. œs amazones les renvoyèrent à leurs maris ^ qui se troublaient de l’autre côté de l’île, vers le nord.
Les chaloupes nagèrent dans cette direction. Elles apermrent sur le rivage une foule de guerriers d’aspect fa - 'ouche, aux gestes menaçants qui firent pleuvoir une grêle le traits hors de portée. Voyant que les chaloupes n’en •ontinuaient pas moins d’approcher, ils se cachèrent dans es bocages d’alentour, d’où ils sortirent tout à coup en )Oussant d’horribles cris, au moment où les Espagnols irenaient terre. Un feu d’arquebuse les fit rentrer au plus pais de la foret. Ils s’enfuirent abandonnant leurs cases
* Herrera, Histoire générale des voyages et conciuêtcs, ctc.j dans les ndes occidentales. Décade I, liv. Ill^ chap. {.
l’amâzone et le canarien.
ouvertes. On y trouva des vivres, du miel avec de la cire, de magnifiques perroquets et un bras d’homme ^ qui rôtissait devant le feu.
L’Amiral envoya un détachement de quarante hommes reconnaître divers points de l’île. Il revint le lendemain ramenant trois enfants et dix femmes, parmi lesquelles se distinguait la fière épouse d’un Cacique.
Cette beauté robuste, jouissant d’une corpulence des plus largement arrondies, malgré la prospérité de son embonpoint, avait lassé à la course tous ceux qui la poursuivaient. Seul, un jeune Canarien, au service de l’Amiral, et coureur renommé, était parvenu à se maintenir sur la trace de ses pas. Quand elle vit qu’il avait distancé le reste de la troupe, la vigoureuse matrone se retourna tout court, et se rua contre lui à l’improviste-, elle Tabattit sous la violence du choc. Se jetant sur lui, l’opprimant de sa masse, elle l’étouffait et lui enfonçait ses ongles aigus dans le cou. Il était mort si ses compagnons, voyant ce péril, n’eussent volé à son aide Ils saisirent la Caraïbe acharnée sur sa proie, qu’ils ne parvinrent pas sans peine à lui faire lâcher. Toutes ces femmes étaient nues, fort grasses^ pour les faire paraître plus grosses elles serraient leurs jambes avec (les bandes de coton au-dessous du jarret et à la cheville; elles portaient épars sur les épaules leurs cheveux, bien ^lustrés et parfumés d’un jus d’herbes odoriférantes.
Les Espagnols passèrent neuf jours à parcourir l’île, et à réunir des quantités de cassave. Ils firent du bois, de l’eau*, puis au moment de mettre à la voile, l’Amiral renvoya à terre les femmes et les enfants qu’il avait chargés de ces bagatelles dont s’affolaient tous les Indiens. Mais la
' Fernando Colomb, Histoire de V Amiral, chap. lxii.
* Herrera, Histoire générale des voyages et conquêtes, etc., dans les Indes occidentales. Décade liv. III, chap. i.
l’amazone amoureuse.
femme du Cacique déclara vouloir rester à bord avec sa fille, et aller voir le pays de ces puissants étrangers.
Ce motif n’était qu’un prétexte. !
La belliqueuse matrone avait aperçu le <( Seigneur de la maison d’or, » le grand Caonabo, orné de ses fers, sur la caravelle où elle était parquée. Comme ils descendaient tous deux de la même origine, qu’ils avaient les mômes traits, parlaient la même langue, possédaient les mêmes instincts, les mêmes goûts anthropophages, elle fut touchée de son infortune. Cette terrible dame, soudain prise au cœurd’une délicate sollicitude, ne put se décider à laisser ainsi isolé parmi les étrangers dont il était captif, le grand Caonabo, l’époux de la célèbreAnacoana, n’ayant avec lui, ni esclave, ni femme pour le servir \ Une horrible sympathie la retenait à ses pieds. Impitoyable pour elle-même dans sa tendresse -, immolant ses devoirs, son avenir à son enthousiasme d’une gloire homicide, elle oublia tout à coup, en un jour, ses enfants, le Cacique son époux, sa tribu, son pays, se consacrant à soulager les ennuis du héros, dont les hauts faits électrisaient son imagination.