‹ Christophe Colomb (volume 5)Chapitre 288 sur 316 · III · texte numérisé non relu

III

Le 20 avril on remit à la voile. La lutte contre les vents recommença ^ puis on éprouva la bonace -, et au 20 mai l’on était encore au milieu de l’Océan. Aucun des pilotes ne savait dans quelle latitude on se trouvait. La tristesse et le découragement gagnaient les esprits. Déjà l’eau man- ■ quait^ les vivres étaient notablement diminués-, il fallut mettre tout le monde à la ration exiguë de six onces de

^ « Esta quedo en las naves de su voluntad con una hija suya el parecer por amer de Caonabo, » — Munoz^ Historia del JSuevo 3Iundo, ib. V,§38.

imACE ET DISETTE.

pain par jour. Comme à son ordinaire l’Amiral donnait 1 exemple de 1 égalité dans le malheur. L’ignorance de la distance où l’on était encore de la terre aggravait l’inquiétude generale. Les pilotes contestaient entre eux sur le point de la route. Ils se considéraient comme égarés dans l’incommensurable Océan. L’Amiral leur assura alors que l’on était éloigné d’environ cent lieues du méridien des Açores. Ce qui se trouva exact.

Colomb s occupait surtoutdestnalades. Sa compassion, sa piété lui faisait trouver des consolations pour ces pauvres gens,^ la plupart dejcà souffrants avant de s’embarquer. Tandis que sur la caravelle d’Aguado, les ouvriers, les soldats malades n’obtenaient aucune attentiondu commissaire royal, ceux qui se trouvaient à bord de la Santa-Clara recevaient des soins , des exhortations et des exemples qui relevaient leur moral. Sans doute, le vénérable Père Juan Ferez de Marcbena, secondant l’Amiral, les assistait, leur offrait les encouragements spirituels dont on sent doublement le prix dans l’infortune.

Cependant les fatigues de la navigation ne faisaient que s accroître. Au milieu de ce malaise, le dévouement de la Cacique anthropophage ne put distraire son héros, absorbe par le sentiment de sa déchéance. L’Amiral lui avait promis de le ramener a la Maguana, après lui avoir montré les souverains et les grandeurs de la Castille mais 1 humiliation de sa dépendance avait allumé un feu secret dans ses veines. Renfermant dans un silence opiniâtre ses regrets , déguisant sous l’impassibilité de son visage Lamertume de ses chagrins, fatigué du roulis, de l’eniprisonnement prolonge sur ces planches battues des vagues, il semblait étranger à ce qui se passait autour de lui.

^ AndresDcrnaldez, — Hisforiade los Reyes Catôlicos, cap.cxwijMs,

Tir

MORT DR CAONABü ET J)E SON EREllE. 553

L’ampleur des charmes de sa oompalriole ne séduisit poinUon regard qui resta toujours somhre et liautain. Peu à peu ses forces s’évanouirent-, sa fierté seule ne diminua point-, et enfin, obstinément immobile, il s’éteignit enveloppé dans la superbe de son taciturne orgueil.

Ainsi le roman de cette princesse anthropophage lut termine avant la fin de sa navigation. En restant librement parmi les éü’angers, elle renonçait à sa famille, à sa patrie, à sa liberté, à sa vie^ car elle avait trahi son époux, conséquemment mérité la mort. Elle se sacrifiait à l’Iionneur d êtie 1 esclave d un esclave autrefois couronné^ de 1 aider a poitei ses fers. On ne peut méconnaître la grandeui de ce dévouement. Quelle en fut la récompense? la mort dans l’exil. On respire je ne sais quel parfum de sauvage épopée dans le récit de cet amour de cannibale conçu à première vue, au milieu de l’adversité, parmi les hasards de 1 inconnu, et qui se passa dans une langue barbare au milieu de la lutte de l’homme contre les grandes forces de la nature, pendant les angoisses de la terreur et les menaces de la famine sur les abîmes de l’Océan.

Le frere de Caonabo, épuisé, ne lui survécut que peu de jours h

L on avait continué la route. Mais la souffrance s’aggravait d’heure en heure. Des murmures commençaient à se Faire entendre. Les Espagnols lançaient des regards üm- :ôt douloureux et tantôt courroucés sur les trente Indiens jui restaient dans les navires. La faim horrible qui domine .out sentiment éveillait la cruauté et conseillait le crime. [1 se formait des groupes parmi les Espagnols. Tous pro- )osaient à voix basse de tuer et de manger les Indiens, ou

^ « Caonabo rex et frater ejus cum ad rcges in Hispaniam ducebanui‘, dolore aninii confecti, in itinere moriuntur. » — Pelri martyris Anilerii, Oceaneæ decadis primæy liber quartus, fol. 12.

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