‹ Christophe Colomb (volume 5)Chapitre 289 sur 316 · MOTION CRUELLE REPOUSSÉE PAR COLOMB · texte numérisé non relu

MOTION CRUELLE REPOUSSÉE PAR COLOMB

de les jeter à la mer ^ pour se débarrasser de ces bouches inutiles-, ce qui donnerait aux rations un supplément journalier de cent quatre-vingts onces de pain. Ce dernier parti semblait prévaloir.

Le 7 juin, la motion de cette cruelle nécessité fut faite publiquement. Mais quand cet atroce conseil de la faim fut connu de l’Amiral, la douceur compatissante qu’il avait montrée jusque-là fit place à l’énergie la plus courageuse. Sa taille se redressa pleine de majesté-, il domina le tumulte du désespoir. Dieu lui venant en aide, il fit taire la faim -, et signifia fermement à ces hommes égarés par le péril qu’il avait découvert les Indes pour les enfanter à Jésus-Christ Notre Seigneur; que ces Indiens, rachetés au prix du même sang, étaient leurs frères; qu’il les conduisait en Castille pour en faire des enfants de l’Église, des amis de la nation espagnole, et qu’il ne permettrait pas cet abominable forfait. Il leur rappela que la patience dans les souffrances était la vertu des chrétiens , la marque de leur supériorité; et il ajouta qu’au surplus, -la peur qui conseillait cette affreuse lâcheté s’inspirait de l’erreur et de l’ignorance, car dans trois jours on serait dans les eaux du cap Saint-Vincent,

A ces mots, vivement les pilotes se récrièrent; d’après leur calcul ils en étaient encore fort loin, et se croyaient près des Açores. L’Amiral leur imposa silence, fit continuer le même rumb; puis, le troisième jour au soir, il commanda de carguer les voiles et de louvoyer pendant la nuit, parce que le lendemain on apercevrait la terre.

1 « Yoleano mangiar gU Indiani, i quali conducevano; e altri per risparmiar quel poco che lor restava erano di parère, che si gittassero in mare. » — Fernando Colombo, cap. lxiii.

2 Herrera, Histoire générale des voyages , etc.^ dans les Indes occidentales. Décade U®, liv. III, chap. i.

SUPÉRIORITÉ NAUTIQUE DE l’aMIRAL,

Mais ces gens aHaines le supplièrent de les laisser arri-

ver au plus vite, disant qu’ils aimaient mieux courir le risque d ecliouer sur la première côte, (|ue de mourir assurément de faim en pleine mer, A ce sujet un grand débat s’éleva parmi les pilotes; les uns estimaient que l’on était près des côtes d’Angleterre; les autres, dans les parages de la Galice; ceux-ci près du canal des Flandres. Colomb tint ferme, fit exécuter ses ordres; et le lendemain matin, au point du jour, ils reconnurent en effet le cap Saint-Vincent , que leur avait annonce l’Amiral. Alors peneties d admiration pour sa science, ils le déclarèrent

décidément l’homme le plus expert de la navigation qui eût jamais existé.

Revenant sur leurs souvenirs, et se rappelant, à partir de la première Découverte, combien les diverses prédictions de Colomb avaient toujours été justifiées par les événements, la plupart des marins, et meme des pilotes, ne furent pas éloignés de penser que l’Amiral appelait peut-être à son aide les secrets de l’art magique; et qu’au

moins, dans toutes les grandes circonstances, il était doué d’une inspiration quasi divine^.

1 « Avistôla no lejos del cabo de San Vicente. » — Munoz, Ilistoria del Nuèvo mundo, lib. V, § 39.

2 « Di che poi presse alla gente di mare egU fu tenuto per sapientisimo e divino nelle cose délia navigazione. » — Fernando Colombo, cap. Lxiii,

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