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Au milieiide cette erreur presque p^énérale, seul le Pontificat romain conservait le pressentiment de la grandeii»' apostolique de Christophe Colomb.
Successivement trois Papes avaient honore de leur confiance ce héraut de la Croix le Saint-Siege ne se démentit jamais envers lui. Le sacre College resta fidele a cette noble sympathie. Déjcà pendant sa vie, alors que sa gloire rencontrait tant de détracteurs dans cette Lspagne qu il rendait la plus grande nation du monde, a Rome, le Saint- Père et les Cardinaux honoraient ses travaux immortels. Le seul écrit de ce grand homme, qu’on ait publié de son viv^, fut imprimé à Rome, en 1493, par Aliander de Cosco, chez P^ucharius Argentinus.
Le premier personnage de Rome (pii reçut et propagea les détails historiques de la Découverte, fut le cardinal Ascanio Sforza.
Le cardinal Bernardin Cai vajal correspondait, au sujet de Colomb , avec le célèbre littérateur Pierre Martyr d’Anghierra, professeur de latinité à la cour d’Espagne.
Le cardinal Luiz d’Arragon cnvovait un de ses secré-
taires recueillir, sous la dictée de Pierre Martyr, ce que cet élégant littérateur apprenait de Colomb lui-mème.
L’illustre cardinal Benibo intercalait dans son Histoire de Venise un livre entier sur la découverte de Christophe Colomb.
Le pape Léon X se faisait lire, pendant les soirées d’hiver, au milieu de la cour pontificale, toutes les découvertes de Colomb, dont Pierre Martyr d’Anghierra avait composé l’histoire sous le titre de Décades Océaniques.
Le Cardinalat romain, presque entier, invita un noble
citoyen de la ville, Giulio-Cesare Stella, à écrire en vers latins l’épopée du Nouveau Monde.
Le caidinal Alexandre Farnese donna particulièrement une glande célébrité a cette œuvre, par la lecture qu’il fit faiie du manuscrit, a sa villa Farnèse, en présence des toges pourprées. 11 engagea le père jésuite Francesco Benci à l’enrichir d’une préface.
Le cardinal Benedetto Pamphili conseilla à un autre
jesuite, le pere Ubertino Carrara, de composer un poëme sur le même sujet.
Le cardinal Sforza Pallavicino célébra lui-même l’œuvre de Colomb dans ses Fasti Sacri.
Le Cardinal - Évêque de Vérone, le grand Agostino Valerio, dans son livre de Coxsolatione ecclesiæ, signala magnifiquement l’œuvre de la Découverte, son importance catholique^ et glorifia implicitement Colomb, en appliquant à sa mission des textes remarquables des prophéties d’Isaïe.
Ce fut sous les auspices du pape Innocent IX et du cardinal Gabriel Paleotto que le savant oratorien, Thomas Bozius, publia la partie de son ouvrage de Signis ecclesiæ Dei, dans laquelle il applique” aussi à Christophe Colomb divers passages des prophéties.
Le premier Cardinal qui engagea un poète à célébrer dans la langue italienne la navigation de Colomb fut un Français : son Éminence Antoine Perrenot, plus connu sous le nom de cardinal Granvelle. Et il en faut convenir: le poëte de Brescia, Lorenzo Gambara, remplit dignement ses intentions.
Ce fut à Rome qu’un noble Génois, historien des grandeurs de la Ligurie, Uberto Foglieta, puisa son indignation contre « le honteux silence et l’incroyable aveuglement )) de sa patrie, qui accordait des statues à quelques
(NTHODUCTtON. 15
citoyens pour des causes vulgaires, et n’en érigeait aucune au seul de ses enfants dont la gloire fut sans pareille'. Jus(|u a 1 annee 1577, la repul)li(pie de (lônes, partageant l’indifférence des autres États à l’égard de Colond), n’avait pas songé à lui consacrer un bloc de ce marbre dont ses palais sont si,prodigues. Ce fut de la Ville Éternelle que partit la généreuse protestation du patricien génois, et sa déclaration du service incomparable rendu par son compatriote à l’Église de Jésus-Cbrist.
Grâce à Finfluence romaine, l’Italie ne perdit pas entièrement le souvenir de Christophe Colomb. La voix d(>s poètes, suscités par le Cardinalat, réveilla le patriotisme. Ainsi qu’aux temps héroïques de l’ingénieuse Grèce, sept villes s étaient disputées le berceau d’Homère , on vit alors sept citésetbourgades revendiquer l’honueur d’avoir produit Christophe Colomb. Savone, Pradello, Nervi, Cugureo, Bugiasco, Cuccaro osèrent prétendre contre Gênes la Superbe. Mais à part cette lutte d’amours-propres toute locale, le reste de l’Europe, et la France particulièrement, n’attacha aucune attention sérieuse ni à la personne de Christophe Colomb, ni à son œuvre surhumaine, et nul ne songea à écrire son histoire. On ne prit même pas la peine de traduire en entier, la partie des ouvrages relatifs à l’Amérique, ipii étaient publiés en Espagne, sous le titre à' Histoire des Indes Occidentales. On s’en tint à de vagues rumeurs, à des erreurs palpables. La seule circonstance qui empêcha d’oublier entièrement
’ « Turpis silentii oblivione... sed civionini tuorijm supina noülisen-
tia meredibili cæcitate conjuncta lugenda est. » — Ulierto Foglieta, Cfa-
rorum ligurum elogla, p. xxxvi. Imprimé à Rome clicz Joseph des Anges, 1577.
« Ac neutiquam comparabilc iii chrislianam Ecclesiam promerilum. » überto Foglieta, Claroruni ligurum elogia.
Christophe Colomb fut, peut-être, ce stupide conte de l’œuf qui, nonobstant son énorme invraisemblance, réussit a s’accréditer. Christophe Colomb avait découvert le Nouveau Monde, et, pour expliquer sa découverte, écrasé le bout d’un œuf sur une table! L’opinion résumait ainsi les deux points principaux de sa vie , les seuls qui restassent dans le souvenir. Le conte de l’œuf récréant l’enfance , la première histoire de Christophe Colomb qu on ait écrite en Allemagne fut destinée à l’amusement de la jeunesse.
Comment se serait-on occupé sérieusement de Colomb, alors que son œuvre était si peu considérée par les écrivains, les philosophes qui faisaient loi dans le dix-huitième siècle, époque où la totalité du Continent américain était connue, et l’étendue comme la forme de la Terre complètement déterminée? Ces hommes, qui croyaient avoir trouvé en Amérique des objections contre Moïse et les livres saints , n’étaient pas favorablement placés pour apprécier la mission de T homme qui mit 1 ancien monde
en rapport avec le nouveau.
On ne saurait s’étonner de l’erreur du vulgaire, quand on voit un écrivain célébré, Raynal, pare du titre de philosophe, et auteur de la fameuse Histoire philosophique des Indes, mettre Vasco de Cxama au-dessus de Colomb, en considérant le passage du Cap comme la plus grande époque de l’histoire* ! Pour remercier l’Académie de Lyon de l’avoir élu parmi ses membres, il lui proposa un prix sur cette niaise platitude qu’il décorait du nom de question : (c La découverte de l’Amérique a-t-elle été nuisible ou utile au genre humain? » Parmi ces encyclopédistes, qui d’après leur titre possédaient toutes les sciences, pas
^ Raynal, Hist. philos, et polit, des Indes, t. I, p. 98.
un seul ne se doutait du genie de Christophe Coloinh et de la grandeur de son œuvre. Le savant Bulfon lui-môrne, partageant la méprisé commune sur l’importance du Nouveau Monde, plaçait la découverte des Portugais avant celle de Colomb : « Ils doublèrent le cap de Bonne-Espérance, ils traversèrent les mers de l’Afrique et des Indes, et tandis qu’ils dirigeaient toutes leurs vues du côté de
1 Orient et du Midi, Christophe Colomh tourna les siennes vers l’Occident'. «
Le protestantisme vient en aide cà la philosophie française.
Robertson trouva que pour la Découverte il n’était aucunement besoin de Colomb. « Si la sagacité de Colomb, dit-il, ne nous av'ait pas fait connaître l’Amérique, quelques années plus tard, un heureux hasard nous y aurait conduits . » Comme si jamais on eût osé s’aventurer sous ces latitudes redoutées, sans la réussite de Christophe Colomb, qui avait rassuré les marins, et éclairci les mystères de la MER ténébreuse! Voyant qu’on pouvait se passer si facilement de Colomb, un diplomate français, M. Otto, crut faire acte de perspicacité philosophique, et bien mériter de 1 archéologie, en essayant de prouver que Colomb n’avait point fait de découverte, puisque l’Amérique était connue antérieurement cà son entreprise. Loi" avril 1786 il adressait de New-York, au célèbre Franklin, un mémoire sur ce sujet. L’année suivante, dcans les observations et additions matérialistes à la traduction des mémoires philosophiques d’Ulloa, sur la découverte de l’Amérique, on ressuscita la vieille caccusation des ennemis de Colomb, et l’on qualifia de navigateur’, ce fameux pilote incomiu qui
' Buffon, Œuvres compl., augmentées par Cuvier, t. I, p, 200.
* Robertson, mst. de l’Amérique, t. I, liv. 2', p. los, édit, de 182S.
« Ce navigateur auquel il dut toute la gloire de ses découvertes. —
16 INTRODUCTION
lui aurait confié ses cartes. Déjà, d’autres ne se bornant pas aie dépouiller de sa découverte, lui avaient disputé son assiduité et ses méditations. Chacun sait que la première observation de magnétisme terrestre fut faite sur la boussole, par Christophe Colomb, le 13 septembre 1492. Fontenelle, dans V Histoire de V Académie royale des sciences^ ne craint pas de faire hommage de cette decouverte a Sebastien Cabot, qui ne partit qu’en 1497, ou même au Dieppois Grignon, postérieur de trente-huit ans à ce
dernier.
Cette dépréciation de Colomb, l’incertitude qui régnait sur son origine, sa patrie, son œuvre, fit qu on parla de lui à l’aventure, sans y attacher d’importance. Les hommes les plus graves ne se piquèrent aucunement d exactitude dans les faits et les dates quand il s’agit de Colomb. Ainsi Montesquieu lui-même, dans son Esprit des L,ois, blâme ceux qui regrettaient que François n eût pas fourni des navires à (C Christophe Colomb, qui lui proposait les Indes h )> Il oublie que l’Amérique était découverte depuis vingt-trois ans, lorsque François monta sur le trône. C’est ainsi qu’un autre magistrat, notre contemporain, M. de Marchangy, dans sa Gaule poétique^ ne désigne qu accessoirement la Découverte ^ ne lui accorde qu un rang secondaire ^ et, après avoir parlé du cap de Bonne-Esperance, double par Yasco de Gama, dit seulement : « Vers le même temps, la découverte de l’ Amérique par Christophe Colomb, donna de nouveaux développements a cette activité commerciale, à ce goût des expéditions lointaines, etc.^. )>
Ulloa, Mémoires philos, histor. phys., concernant la découverte de V Amérique., t. II, p. 47 5.
‘ Montesquieu, de V Esprit des Lois y t. II, liv.xxi, chap. xviii, p. 78, in-4 , à Genève.
* Marchangy, Gaule poétique^ t, VII, p. 276.
INTRODUCTION
Comme si l’expédition de Vasco de Cama, qui date de 1 197, n’était pas la consé([uence de la découverte de (ùliristophe Colomb en i 49!2! Par suite de cette opiniâtre méprise sur le caractère exceptionnel de Colomb, notre géographe Malte-Brun, se joignant aux détracteurs de sa gloire, supposait qu’il s’était servi, pour sa découverte, du journal particulier du Vénitien Antonio Zeno. Mais ce journal manuscrit avait été oublié et perdu dans sa lamille-, il ne fut connu qu’au moment où, à peine retrouvé, Marcolini le publia en 15S8, c’est-à-dire cinquante-deux ans après la mort de Colomb.
Pareillement l’Espagne ne montrait pas de plus grands scrupules , et continuait à traiter fort cavalièrement cette immortelle renommée. Dans sa grande Histoire générale d’Espagne, Mariana ne reconnaît à Colomb aucun mérite d’invention et d’initiative. Pour lui, la Découverte fut une œuvre collective. H dit : « Avec quel bonheur et quel succès prodigieux ces hommes intrépides traversèrent des espaces immenses de mer. » Après avoir raconté cette ignoble calomnie du prétendu pilote mort chez Colomb, et par celui-ci dé])ouillé de sa gloire, il rapporte qu’à l’aide des cartes larronées au défunt, Colomb reconnut « toutes les côtes qui sont entre les deux pôles, depuis le détroit de Magellan jusqu’au cap de Vacallao, ». qu’il parcourut ainsi a plus de cinq mille lieues*. » L’auteur d’une autre Histoire générale d’Espagne, Ferreras, fait découvrir le Nouveau Monde par Améric Vespuce, qu il confond avec le fabuleux pilote, toujours mort chez Colomb, et prétend que ce fut au moyen des notes et des cartes d Americ, que Colomb s’élança dans son entreprise * ! Un capitaine général, le marquis de la Solana,
> Mariana, Histoire générale cl’Es2)agne, liv. xxvi, § 11.
^ Ferreras, Histoire générale d’Espagne ^ tom. VIII, p. 129.
INTRODUCTION
osait écrire ces lignes au fameux Godoï, prince de la Paix : (( Colomb ne fit que des découvertes.... la conquête de si belles colonies fut réservée aux Cortez, aux Sandoval, aux Alvarez, aux Pizarre^ )> Dans son précis de V Histoire diEsj)agne^ Ascargorta est en pleine erreur sur tout ce qui regarde Colomb : il ignore la moitié de sa vie; ne connaîl que deux de ses voyages; confond les événements, les dates, et croit qu’il découvrit la Terre Ferme dans sa seconde expédition^.
Lorsque des Espagnols commettent une telle erreur sur Fhistoire de leur pays, nous ne nous sentons pas la force de blâmer sévèrement un écrivain français, M. Paquis, d’avoir dans son Histoire cV Espagne fait aborder Colomb en Portugal, seulement au retour de son second voyage ; et M. Alexandre Dumas d’écrire, qu’il (( avait passé une partie de sa vie en prison, )> tandis que son incarcération dura moins de trois mois. M. de Lamartine fait aborder Colomb en Espagne, en 1471, quinze ans avant son arrivée ^ M. Cranier de Cassagnac affirme que, « les Iles Vierges furent découvertes par Christophe Colomb à son dernier voyage, en novembre 1493 L » Or, le dernier voyage de Colomb, commencé en mai 1502, se termina en novembre 1504, onze ans après l’époque fautivement indiquée. Dans ^Oï\ Histoire cV Espagne, M. Rosseeuw-Saint-Hilaire désigné le célébré Las Casas parmi les douze missionnaires qu emmenait lePere Boyl, au second voyage de Colomb^, en 1493. Mais Las Casas ne passa la mer qu’en 1502, et ne chanta sa première messe qu’en 1510, conséquemment
1 Lettre du 30 mai 1804, datée d’Aranjuez.
2 Ascargorta, Précis de Vhistoire Espagne, U, chap. xlv.
3 Lamartine, Le Civilisateur, d’août 1852, p. 264.
^ Granier de Cassagnac, Voyage aux Antilles, 2® partie, p. 128.
» Rosseeuw-Saint-ÎIilaire, //i5^o/re d’Espagne, VI, liv.'xix, p. 114.
INTRODUCTION. 19
dix-sept ans plus tard. Deux anciens ministres de l’instruction publique, membres de l’Institut, écrivains éminenis et babituellement exacts, ne se sont pas fait scrupule de commettre a 1 endroit de Colomb, des erreurs de fait, do date et de lieu. Nous passons sous silence les anachronismes, les contradictions et les confusions sans nombre, commises par la foule des littérateurs secondaires.
Toutefois, afin d être juste, il faut reconnaître que celte légèreté de nos écrivains à l’égard de Colomb ne leur est pas directement imputable; ils l’ont recueillie dans l’héritage du siècle dernier. De nos jours, se manifeste un mouvement de justice réparatrice et de bienveillance pour la renommée de Colomb. On cherche à l’honorer. On multiplie
les portraits, lesstatuesdu héros. Plusieurs villes lui élèvent
des monuments. Des livres, des recueils périodiques tendent a vulgariser sa biographie. Pourtant, jamais sa gloire ne fut plus en danger qu’aujourd’hui. Nonobstant la droiture des intentions, Christophe Colomb reste forcément méconnu . La pire des obscurités, celle que procrée la fausse érudition, nous sépare de lui. L’erreur historique a condense ses ténèbres autour de sa mémoire. Cette erreur autaine et pédantesque nous la connaissons intimement.
^ ous avons surpris le secret de sa naissance, suivi ses traces a partir du berceau, noté la date de ses débuts, saisi la cause de ses succès et du crédit qu’elle a su acquérir. Nous espérons toutefois la démasquer aujourd’hui.
^ Mais, auparavant, pour constater quel vivace intérêt s attache au souvenir de Colomb, portons un regard suies sympathies de notre époque, vers cette grandeur (lui ne lui est pas encore révélée tout entière.
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INTRODUCTION