‹ Christophe Colomb (volume 5)Chapitre 4 sur 316 · S HI · texte numérisé non relu

S HI

A.U commencement de ce siècle, un Français, que nous avons personnellement connu, le chevalier de Pons, écrivit ses voyages dans la partie du Continent découverte par Christophe Colomb C et vint à Paris imprimer son livre où perçait son admiration pour l’inventeur du Nouveau Monde. Vers le même temps, l’Académie de Turin écoutait des communications relatives à Christophe Colomb.

En 1805, un Piémontais, le comte Galeani Napione, publia une dissertation sur la patrie de Christophe Colomb , qu’il prétendait né à Cuccaro , dans le Montferrat

En 1808, le comte Damian Priocca reproduisit à Florence cette publication en la commentant.

En 1809, l’abbé François Cancellieri fit paraître, à Rome, des dissertations épistolaires, sur Christophe Colomb. Et encouragé parle succès, Galeani Napione donna, sur le même sujet, une dissertation intitulée : Du 'premier découvreur du 'nouveau Continent Un an après, le bibliophile Morelli répandit à Venise et réimprima, à Bassano, sous le nom de Lettera rarissima^ une lettre de Christophe Colomb écrite de la Jamaïque. Ce document, depuis longtemps oublié, fit grand bruit dans les sociétés savantes. Savone se préoccupa des prétentions de Cuccaro, et écrivit pour revendiquer ses propres droits. Gênes releva les siens. Son Académie des sciences, lettres et arts, nomma

’ De Pons, Voyage à la partie orientale de la Terre Ferme. 3 vol.

2 Najiione, Délia patria di Cristoforo Colombo, ln-8.

^ Del primo scoprltore del continente del iSuovo Mondo. — Firenze,

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parmi ses membres une commission chargée d’examiner la question de la naissance de Christophe Colond)* et en 1812 son rapport excita une vive curiosité La chute de l’Empire français et la réorganisation

des Etats italiens ajournèrent cette discussion, sans la ter- ' miner.

En 1816, la Revue d’ Edimbourg reprenait de nouveau cet irritant débat.

En 1817, Luigi Bossi préparait, à Milan, sa vie de Christophe Colomb.

En 1818, le cardinal Zurla parlait de Christophe Colomb, dans son travail sur les Voyages des Vénitiens les plus illustres.

En 1819, le père Spotorno, barnahite et bibliographe, publiait, à Gênes, son ouvrage en trois livres, intitulé : De V origine et de la patrie de Christophe Colomb.

Pendant l’année 1821, un auteur anonyme faisait imprimer, à Milan, Y Éloge des découvertes du ^Nouveau Monde.^ accompagné de notes historiques sur la patrie de ce héros Vers le même temps, l’excellent roi Yictor- Emmanuel donnait à la municipalité de Gênes le recueil des privilèges de Christophe Colomb, conservé par le sénateur Michel-Ange Cambiaso.

Eii 1823, le conseil municipal de Gênes lit, à l’aide de souscriptions, imprimer tous les titres et documents relatifs à Colomb, et les réunit dans un magnifique volume

’ Il parât sous ce titre : Ragionamento nel quale si conferma Vopinione generale intorno alla palria dl Crislo/oro Colombo, prescntalo alV Accademia delle science, Icltere e arli de Genova, nclU Adunanza

del di 16 dicembre 1812. — Dagli accademici Serra, Carrega e Piaggio.

^ Cet écrit était intitulé : Orazione di un anonimo in Iode di Cristofoio Colombo scopritor del Nuovo Mondo, con note storicJie intorno alla sua patria. — Milano, I82i.

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SOUS le titre de Codice diplomatico Colombo Americano^ qu’il chargea le père Spotorno d’orner d’une introduction biographique.

L’année suivante, la France, qui ne pouvait rester indifférente à cet entraînement vers la gloire de Colomb, eut une traduction de sa vie, par Bossi L L’Espagne n’était point étrangère à cette préoccupation. Le directeur de l’Académie royale d’histoire de Madrid, don Martin Fernandez de Navarrete, hâtait le recueil des documents relatifs à rhistoire de l’Amérique et aux progrès de la Marine qu’il formait par ordre de la couronne. En 1825, il mit sous presse le premier volume

Dans le cours de 1826, pendant que l’avocat Giambattista Belloro renouvelait à Gênes les prétentions de Sacone, à se dire le berceau de Christophe Colomb, et insérait sa dissertation dans la Correspondance astronomique du baron de Zach , le Mexique imprimait les deux ouvrages de La Vega et de Bustamente sur la découverte du Nouveau Monde. La même année, un littérateur américain qui séjournait en Espagne, M. Washington Irving, mis en rapport avec les archivistes de Madrid, et ayant à sa disposition des matériaux déjà préparés, écrivit son a histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb. » Cet ouvrage accueilli par un vif empressement, se répandit en peu d’années dans tous les États de l’Europe.

En 1828, M. Ferdinand Denis donna, sous la forme du roman historique, un tableau gracieux et poétique de la Découverte, dans lequel le caractère distinctif de Colomb était saisi avec autant d’exactitude qu’exprimé avec bon-

* Histoire de Christophe Colomb. Paris, 1824, chez Carnevillier aîné.

^ L’ouvrage a pour titre : Coleccion de los Viages y Desciibrimieiitos (jue hicieron por mnr los Espnnoles, desde fines del stglo xv.

INTRODUCTION. 25

heur. Ismaêl ben Kdissar tel est le titre de cette composition où la richesse des vives couleurs locales s’allie heureusement a la vérité de 1 histoire. On a vu, plus tard, un célèbre romancier des Ëtals-Unis, Fenimore Cooper, s’inspirer de ce sujet, vouloir se l’approprier et le transporter dans sa langue mais sans réussir à y faire passer cet éclat spontané, ce charme de description poétiquement fidèle et ces parfums de la nature intertropicale, dont M. Ferdinand Denis avait imprégné son œuvre. Ensuite on fit à Gènes la tiaduction de Washington Irving, augmentée d’annotations. Quelques années après, M. de Ilumholdt commenta les découvertes de Christophe Colomb, dans cinq volumes, sous le titre iï Examen critique de l’ histoire de la géographie du Nouveau Continent.

Plus tard, lesignor Felice Isnardi, recommença la querelle sur la patrie de Christophe Colomb; et voulut l’attribuer au bourg de Cogoletto. En 1839, l’infatigable avocat Belloro répliqua par ÿà Revue critique; et pulvérisa cette prétention. Eelice Isnardi ayant riposté , l’avocat

Belloro, non content de son triomphe, ajouta un appen-

dice a sa Revue critique ^

En 18p, notre livre, la Croix dans les Deux Mondes, vint reveler, pour la première fois, la mission providentielle confiée à Colomb , et afliriner bautement la quasi sainteté de son caractère. Cet ouvrage, parvenu à sa quaDième édition, traduit, comme on le sait d’aliord en Italien, apprit à considérer sous son véritable aspect

' îsmael Un Kdissar, ou la découverte du Nouveau Mond«, roman historique, publie chez Charles Gosselin, 1829.

2 Sous ce titre : Mercedès de Castille.

8 Appendice delV avvocalo Giambatlista Belloro alla revisla critica sopra lapatrm di Cr.slo/oro Colombo .contra la riposta d, un accaclemtco di Cojoleffo, — Genuva, 1839.

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le héraut de la Croix. L’année suivante, l’illustre Charles- Albert, ce Roi chevalier et chrétien, si bien fait pour comprendre l’héroïsme, dans sa juste admiration de Colomb, ordonna qu’un monument à sa mémoire fût enfin/ élevé à Gênes, aux frais du trésor. Mais le patriotisme des Liguriens s’émut d’une noble susceptibilité. Gêmes ne souhaitait point recevoir, en pur don, de la munificence royale, ce témoignage qu’elle désirait rendre elle-même au plus glorieux de ses enfants. Tout en acceptant avec gratitude cette marque d’intérêt royal, elle demanda de contribuer aussi, de ses propres deniers, a eterniser ce souvenir. En 1845, une commission de notables Génois, ayant en tête les marquis Durazzo et Lorenzo Pareto, ouvrit une souscription à cet effet. Le congres des savants italiens, qui allait se tenir à Gênes, donnait un éclat national a cette

cotisation.

En 1846, pour profiter de l’à-propos, le somptueux ouvrage des Liguriens illustres fut mis en édition populaire, par les soins de l’abbé Luigi Grillo, aumônier de la marine sarde. On y cherchait avec empressement l’article

de l’abbé Gavotti sur le grand amiral de l’Océan. M. Lorenzo Costa imprimait avec luxe son chaleureux poème sur le héros génois. Au même instant, le professeur Angelo Sanguineti écrivait un abrégé de la vie de Christophe Colomb. Mais, de son côté, l’histoire du Montferrat, par\ incenzio de Conti, reprenait le vieux débat sur la véritable patrie de ce héros.

Durant le cours de 1847 , plusieurs gouvernements étrangers confondirent leurs sympathies dans l’hommage que Gênes préparait à cette grande mémoire. La France voulut apporter son offrande à l’érection de ce monument. L’histoire, la peinture, la poésie, la sculpture ayant payé leur tribut à Christophe Colomb, la musique vint aussi exhaler

INTRODUC TION.

celui de son charme. ï.’amoureux chantre du Désert, Félicien David, composa on son honneur ses mélodies dc^ rOcéan.

Les événements de 1848, la commotion européenne qui en fut la suite, ne détournèrent pas longtemps l’attention publique d’un sujet qui l’absorbe toujours, sans l’épuiser jamais. Des républiques américaines voulurent honorer aussi le héros des Deux Mondes. Plusieurs villes lui décernèrent un monument. Dès 1850, le gouvernement du Pérou s’occupa de lui élever une statue colossale, sur la grande place de Lima, et en confia l’exécution au célèl)re sculpteur SalvaloreRevelli. En 18ol , un Ligurien éminent, attaché au service de Sa Sainteté, monseigneur Stefano Rossi, imprima, sous la dictée du patriotisme, un remarquable écrit intitulé : De Vexil de Christophe Colomb^ Génois \

A peu près vers la même époque , le patricien génois qui a le plus contribué à élever au dehors le royaume de Sardaigne, en ajoutant sa dignité personnelle à la haute mission dont il était revêtu, S. Exc. le marquis Antonio Rrignole-Sale, longtemps Ambassadeur en Erance, si uni versellement estimé dans le monde diplomatique, si connu des pauvres, si cher aux arts, aux lettres et surtout au catholicisme, faisait exécuter à Paris, par son compatriote, l’excellent sculpteur Raggi, un groupe très-remarquable représentant Christophe Colomb au moment de sa découverte.

En 1852, notre illustre ami, le comte ïullio Dandolo, publiait à Milan son œuvre : Les siècles de Dante et de Colomb dans lequel il reproduisait la partie de notre

' Bel Discacciamento di Cristo/oro Colombo, Genovese, dalla Spagnuola, in-8.

I secolt di Dante e Colombo. — Milano, 2 vol. in-12.

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livre : la Croix dans les Deux-iIondes, qui touche au caractère religieux de Colomb. Et F Italie entière applaudissait ce nouvel ouvrage. Au même instant, à Paris, M. de Lamartine trempait la plume en Fhonneur de Colomb, pour colorer poétiquement un demi volume, de sa prose la plus éclatante. Peu après, un digne marin, qu’eu égard à sa droiture d’intentions nous ne nommerons pas, mêlait étrangement la fiction à l’histoire, dans un gros volume,

et crovait sérieusement avoir écrit, en homme du métier, 1/

la vie du héros des mers.

En 1853, l’unique descendant des comtes Colombo de Cuccaro, dernier membre survivant de la famille de Colomb , Luigi Colombo , prélat domestique de Sa Sainteté et secrétaire de la Congrégation des Indulgences, composait un écrit sur son immortel parent. Dans son livre qui se trouvait sous presse lors de notre dernier séjour à Rome, et dont le vertueux Prélat eût la courtoisie de nous communiquer les épreuves, la question du lieu de la naissance est soulevée, mais non vidée définitivement. Cet ouvrage offrant plutôt un ensemble d’appréciations au point de vue exclusif de la parenté, qu’une histoire réelle des découvertes de Christophe Colomb , contient cependant un aperçu des services qu’a rendus au monde l’homme qui le compléta.

Le 20 février 1854, l’hommage le plus solennel qu’eut encore reçu Christophe Colomb lui fut rendu à Gênes.

S. M. le roi Victor-Emmanuel était venu avec la famille royale, la cour, les ministres, le corps diplomatique , les députations des chambres législatives, inaugurer la voie de fer, qui relie désormais le port de Gênes à la capitale du Piémont. En présence du monarque, des princes et des

* Patria e biograjia del grande ammiraglio D, Crtstoforo Co^ lombo, etc. — Roma, tipografia Foreuse.

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notabilités du royaume, devant un splendide autel érij^é dans l’embarcadère, pressé par l’atriuence des populations de la Ligurie et d’une foule accourue de toutes les parties des États sardes, le vénérable Archevêque de Gênes, en qui la science et la piété s’allient franchement au plus généreux patriotisme, Andrea Charvaz, dans une allocution ‘ magnifique, modèle de goût littéraire , semée de larges aperçus, pleine de grandeur chrétienne, et révélant une profonde connaissance de l’époque, après avoir déployé aux regards de l’immense assemblée^ les vieux titres de gloire de Gênes la Superbe, couronna ce trophée de brillants souvenirs par l’image de Ghristophe Goloinb. Et, tout en appelant les bénédictions du ciel sur ce progrès de l’industrie qui rapproche les hommes et les continents, l’illustre Archevêque évoquait la mémoire du Navigateur génois, ce missionnaire du progrès, qui le premier planta dans le Nouveau Monde, la Croix, immortel symbole du Salut et de la civilisation des peuples.

^ Cet admirable Discours de S. Exc. Andrea Charvaz a été imprimé par les soins de la Municipalité de Gènes. — Allocuzlone delta da Monsignor Andrea Charvaz^ Arcivescovo di Genova, in occasione delV inaugurazione délia Ferrovia dello stato, etc. — Genova, Dai fratelli Ferrando. Q. Gio, tipografi del municipio, in-4.

^ Pendant plusieurs jours consécutifs, Gènes, envahie d’une foule élégante et d’étrangers curieux, prolongea l’étourdissement de ses réjouissances. Son Exposition des arts et de l’industrie coïncidait avec cette Inauguration royale. Quelques mois seulement se sont écoulés, et déjà nous ne pouvons retourner à ce souvenir sans être navré de tristesse.

Dans l’éclat souverain de ses grâces et le renom de ses vertus, la reine Marie-Adélaïde était le plus bel ornement de ces fêtes. Le noble Duc de

Gènes, dont la science égale à la bravoure n’avait de rivale que sa modestie, y attirait les regards, à côté de son valeureux frère, le roi Victor-

Emmanuel En quelques mois cette grandeur, ces charmes, tous ces

prestiges du sang et du rang se sont dérobés sous la tombe! .. Il ne nous reste avec nos éternels regrets que la mémoire de leurs vertus.

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§ IV

Ainsi, dès les premiers jours du dix-neuvième siècle, jusqu’au delà de sa première moitié, une série ascendante de publications de plus en plus rapprochées, à mesure qu’on s’éloigne de l’époque de la Découverte, trace l’intérêt progressif qui s’attache à la mémoire de Colomb. Cette succession non interrompue de travaux et de témoignages sur le même sujet, constance dont notre époque n’olfro pas un second exemple, indique assez combien l’attention est loin d’avoir épuisé ce magnifique argument d’histoire.

Mais cette persistance de la curiosité publique décèle implicitement, un besoin non satisfait, et indique une attente nouvelle. L’on a raison de vouloir de nouveaux détails, d’autres éclaircissements. L’instinct des peuples ne se trompe pas. Car, nous l’afiirmons : après ces hommages des arts, ces travaux des érudits, ces assertions des historiens, Christophe Colomb est, de nos jours, plus mal connu qu’il y a un siècle. Alors du moins on l’ignorait, sans prétendre le connaître à fond. L’incertitude de l’opinion était chose notoire^ et l’on savait que l’on ne savait pas, ou que l’on savait mal; ce qui souvent est pire. Aujourd’hui tout le monde a la prétention, en apparence trèsfondée, de connaître et de juger Colomb. L’opinion s’est formée sur l’appréciation d’écrivains dont les noms accrédités protègent l’erreur du vulgaire. L’on n’a entendu qu’une voix, celle d’une coterie docte et ambitieuse qui s’est mise en possession de l’histoire de Christophe Colomb, et a fait de sa mémoire, sa propriété personnelle.

Le temps de la Réhabilitation historique est enfin venu . Nous dirons la vérité tout entière.

Cette coterie se compose uniquement de Quatre écri-

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vains. Sur les Quatre, un seul a écrit la vie de (.oloiul) dans la forme régulière de Fliistoire^ deux n’ont fait des dissertations, des annotations et introductions^ le dernier n’a rédigé ni mémoire, ni biographie^ il s est boiiié à un commentaire^ mais l’autorité de son nom européen a sanctionné les erreurs émises par les trois autres, les aggravant de tout le poids des siennes.

Allons jusqu’au bout dans notre franchise.

Ces Quatre écrivains, dont l’association tacite et rétrospective a entrepris raccaparement de 1 histoire de (^olomb, dénaturé sa personne et son nMe providentiel, sont : le GénoisGiamhattista Spotorno, 1 Américain Washington Irving, l’académicien espagnol don Martin Fernandez de Navarrete et l’illustre Prussien Alexandre de Ilumholdt.

Spotorno a écrit par ordre du corps décurional de Gênes ^ Navarrete par ordre de la cour d’Espagne^ Washington Irving pour gagner la couronne littéraire que présageaient ses précédents succès-, Ilumholdt, pour marquer d’un sceau immortel son voyage dans les régions équinoxiales.

Spotorno et Navarrete n’ont fait que disserter et réunir laborieusement des matériaux, avec les([uels MM. de llumboldt et Washington Irving ont composé : celui-ci, son Histoire de la vie et des voyages de Christo'phe Colomb ; celui-là, ses commentaires sous le Examen critique

de V histoire de la géographie du nouveau Continent , Ces Quatre écrivains se sont trompés, et nous ont trompés. Ea position ofücielle des deux premiers, la grande notoriété des seconds, ont revêtu leurs travaux d’une autorité impérieuse-, et ils ont imposé leurs erreurs à nos contemporains.

Chose singulière! jamais aucun Européen n’a raconté la vie de Christophe Colomb. Chose non moins étrange, au-

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cun écrivain catholique n’a donné la biographie complète du messager de la Croix dans ces nouvelles régions. Comme l’a si justement remarqué le célèbre père Ventura de Raulica, tandis que l’histoire de Bossi compte à peine 43 pages*, celle de Washington Irving se compose de quatre volumes in-8®; les commentaires de M. de Humboldt comprennent cinq volumes in-8\ Or Washington Irving et M. de Humboldt, les seuls écrivains qui aient traité avec développement cette histoire, sont l’un et l’autre protestants. On conçoit aisément qu’à travers les préventions de secte, ils n’aient pu juger sainement de l’esprit et des actes' de l’homme qui personnifiait en lui le plus ardent Catholicisme. L’histoire de ce Serviteur de Dieu a été appréciée exclusivement, par deux hommes opposés à sa croyance, aux impressions de son cœur, aux aspirations de son âme. La biographie de Colomb est restée aux mains de ses ennemis naturels. Ils nous l’ont présentée telle qu’ils l’ont faite, loin de nous, librement, sans contrôle.

Le vaste succès acquis à l’œuvre de Washington Irving et le grand nom de Humboldt ont intimidé tout essai de redressement et de rectification. Ce qui est sorti de leur plume protestante a paru le jugement définitif de l’histoire. Depuis vingt-huit ans, les académiciens, les sociétés savantes, les biographies, les revues, les encyclopédies, répètent avec respect les faits et les opinions tirés de ces deux écrivains. Et il ne s’est pas imprimé, dans le monde entier, une seule ligne sur Colomb, sans qu’elle fût puisée docilement à 1 une ou a 1 autre de ces deux sources. D’où il suit, que le regard du protestantisme est le seul, par lequel on ait mesuré l’opération la plus vaste et la plus

évidemment surhumaine du Génie Catholique. De là il suit

L’édition italienne, imprimée à Milan chez Ferrario, ne contient que 43 pa^es, le reste du volume se compose de notes et de dissertations.

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encore, que la prévention, l’inimitié et l’hostilité contre l’Eglise catholique ont l’incroyable privilège, d’enseigner au Catholicisme, la vie d’un homme qui est Tune de ses plus éclatantes gloires.

Une telle anomalie n’est-elle pas aussi étrange qu’irrationnelle? Même avant tout examen, n’est-il pas évident que la prévention a dû se glisser dans l’appréciation que fait le protestantisme du héraut de l’Église catholique, par son inspiration envoyé aux habitants des régions inconnues? L’école protestante ne saurait comprendre le caractère et la mission de Colomb. A l’obstacle provenant des croyances religieuses, s’en joint un autre, dérivé de son système de composition historique. Les biographies de Colomb ont été écrites dans un ordre d’idées préconçues, et uniquement d’après les données de la philosophie humaine. L’école protestante n’attribue point à l’événement qui a doublé le monde un caractère surnaturel. Elle n’y reconnaît pas un jour marqué par la sagesse divine, et l’accomplissement d’une volonté d’en Haut. Selon ses adeptes, cette Découverte, à défaut de Colomb, aurait suivi tout naturellement le progrès des sciences nautiques. Ils ne peuvent se résoudre à voir dans l’invention du Nouveau Monde, une intervention providentielle. Comment accorderaient-ils un auxiliaire divin à la foi de Colomb? Ils préfèrent attribuer au compas et à l’astrolabe ce qu’ils dénient à la bonté divine. Ils admettent les miracles du genie humain, et dementent la faveur céleste. Ils refusent à Dieu ce qu’ils consentent à l’homme. Et tandis que Christophe Colomb, après avoir tant de fois éprouvé cette protection surnaturelle , la reconnaissait avec gratitude, la confessait jusque dans ses rapports officiels au gouvernement, et se considérait comme un simple instrument aux ordres de la Providence, eux, en

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racontant son histoire, s’obstinent à nier cette assistance eflicace. Ils estiment mieux connaître Colomb, que Colomb ne se connaissait lui-même.

En vertu de leur théorie, qui veut que le fond de l’humanité soit partout identique, ils ont rejeté le caractère supérieur de l’homme choisi du ciel, et dépouillé Colomb de sa grandeur spirituelle, afin de le rendre semblable au reste des hommes. Ils se sont étudiés à l’amoindrir, à le rapetisser à leur taille. Ils l’ont paré de leurs sentiments 5 lui ont prêté leurs vues, leurs instincts-, le jugeant d’après leur propre cœur. De peur qu’il survécût dans la majesté de ses traits quelques traces de sa grandeur native, ils lui ont trouvé non-seulement des imperfections, mais des défauts-, même des vices. Toutefois, leur indulgence a miséricordieusement tenté de l’excuser, en le comparant aux héros de l’antiquité païenne, que leur grandeur n’exempta pas de payer le tribut à l’humaine faiblesse. Sous prétexte d’érudition, d’impartialité et de critique historique , cette coterie des Quatre écrivains a dénaturé les faits intimes de la vie de Colomb.

Après avoir exhumé toutes les accusations répétées contre lui de son vivant, elle les a su aggraver d’une calomnie dont ses contemporains n’auraient pas eu l’idée. Dans ses poursuites les plus envenimées, jamais aucun ennemi de Colomb n’attaqua sa pureté de mœurs. Le souffle de la haine n’avait pas osé ternir ce miroir de chasteté. Une telle imposture était réservée à nos jours.

N’est-il pas temps de dissiper cette calomnie conçue en Piémont, née à Gênes , nourrie en Espagne , et adoptée avec empressement par le protestantisme, pour l’opposer à la grandeur catholique de l’homme providentiellement chargé de soulever le voile, qui nous dérobait, depuis six mille ans, la totalité de Tœuvre terrestre ? Que la piété

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des lidèles se rassure ^ que les admirateurs de Colomb n’aient aucune crainte : le héraut de la (j'oix fut toujours sans reproche comme il était sans peur. Et s’il partagea nos imperfections, nos manquements presque involontaires, du moins n’oublia-t-il jamais combien l'obligeait l’honneur qu’avait daigné lui faire la Majesté Divine. Toutefois, pour ceux qui ont autant à cœur l’intégrité de l’histoire que la gloire de Colomb, nous devons, avant d’exposer la vie de ce grand Serviteur de Dieu, démasquer *en peu de lignes la calomnie, qui est le pivot des imputations diverses dirigées contre lui. On verra combien légèrement des hommes graves ont précipité leur blâme, et fait accueil à l’imposture.

Nous allons vous montrer de quelle façon cette calomnie s’est effrontément présentée, a été acceptée, accréditée et imposée à l’Europe savante.

En 1803, Galeani Napione, esprit érudit mais pointilleux et opiniâtre, qui s’obstinait contre l’évidence, â faire naître Colomb au château de Cuccaro, dans le Monlferrat, fouillant le volumineux fatras des procès, successivement ourdis en Espagne, pour l’hoirie des descendants de Colomb, crut trouver un trait de lumière bistoricpie dans un mémoire rédigé au profit d’un certain Diego Colon y Larriategui, qui d’ailleurs fut débouté. Le procureur de la partie avait besoin, pour sa cause, d’attaquer rétrospectivement, à travers les siècles, la légitimité du second fils de Colomb, don Fernando. Comme cette preuve d’illégitimité ne résultait d’aucun document ostensible, d’aucune pièce des procès antérieurs ou pendants, le retors procureur imagina de l’indurre, non pas d’une expression ipi’il ne rencontrait point à son gré, mais au contraire de l’absence d’un mot qu’il prétendait nécessaire, bien ([u’il ne fût pas même utile. Dans son testament, Christophe Co-

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lomb recommandait à^son héritier de servir une pension à Béatrix Enriquez, mère de son second fils don Fernando. Cela était fort clair. Mais le testateur n’avait pas fait précéder du titre d’épouse le nom de sa femme. L’avocat de la partie en inférait l’absence du lien matrimonial, par conséquent l’illégitimité de Fernando Colomb. Le croirait-on? cette pitoyable argutie parut un éclaircissement à Napione! Là-dessus il broda toute une série de raisonnements d’égale force , et présenta comme une découverte, par lui faite, sur la situation civile de Colomb, cette misérable induction due au grimoire du pauvre licencié Luiz de la Palma y Freytas. Napione eut ainsi, à

bon compte, les honneurs d’aperçus nouveaux et piquants.

En 1809, l’antiquaire et bibliographe François Cancellieri, habile à recueillir et classifier les faits, mais dépourvu de lucidité philosophique, répéta sans examen la prétendue induction de Napione, à laquelle, il faut le dire, personne d’abord ne prit garde. Jusque-là cette temeraire assertion, hasardée dans un ouvrage de médiocre importance, n’était d’aucun péril pour la renommée de Christophe Colomb. Mais suivant ce vulgaire proverbe :

« On n’est jamais trahi que par les siens , » quelques années apres, un Génois, ancien Barnabite, le Père Spotorno, excite d un vif ressentiment contre le second fils de Colomb, don Fernando, qu’il accusait d’avoir semé, à dessein, des doutes sur l’origine et le lieu de la naissance de son pere, accueillit chaleureusement cette imputation de bâtardise qui servait son animosité.

INi la preuve contraire résultant doublement de l’assertion et du silence des écrivains espagnols, ni la démonstration si logique des faits, ni le caractère presque sacerdotal du messager de la Croix n arrêtèrent sa prévention.

INTI'.ODIÎ (VriON.

Il lui fallait, à tout prix, cétte tache d’origine, pour jeter à son tour du doute sur la sincérité de l’iiistorien le ])lus rapproché et le mieux informé de Christophe Colonih. Dans tous ses écrits, Spotorno est revenu avec une satisfaction haineuse sur la prétendue liaison illicite de Colomh avec Béatrix Enriquez, et a renouvelé son accusation d’illégitimité contre don Fernando. Non content de l’avoir insérée, en 1819, dans son livre a De l’origine et de la patrie de Christophe Colomb, )) il l’a reproduite orgueilleusement dans son Histoire littéraire de la Ligurie, mais en la donnant comme le fruit de sa propre sagacité. Ainsi que Napione s’était paré d’une argutie lointainement dérobée à un procureur espagnol aux abois, Spotorno, à force de répéter le plagiat commis sur Napione, finit par croire sa propriété personnelle, cette misérable calomnie dont il ignorait la vraie provenance.

Aux yeux des lecteurs frivoles, cette prétendue découverte de la passion cachée de Colomb fit à Spotorno une réputation de critique érudit: et lui valut, en 1823, l’honneur d’être chargé par le corps décurionnal de Gênes de la publication des documents relatifs à Colomb, dont le recueil allait former le Codice Colombo Amer icano. On lui confia le soin d’inaugurer ce volume, par une notice sur le Héros génois. Spotorno ne pouvait manquer à une si belle occasion de recommencer son imputation de bâtardise. Il a donc articulé l’accusation d’amours mystérieuses contre le père, afin d’atteindre le fils. La position ofiicielle du Père Spotorno acquit à sa notice autant d’autorité que de notoriété. C’est par lui que se répandit l’idée de la faiblesse du Héros.

1 recisement a cette epoque, don Martin Fernandez de Navarrete continuait la Collection des vovages maritimes des Espagnols, entreprise par le savant don Bautista

30 INTRODUCTION

Miifioz sur l’ordre du roi Charles ÎV. Écrivain facile quoique sans originalité, pourvu d’une érudition spéciale, mais privé de cette portée de regard qui tient à la hauteur de Tesprit, Navarrete, cumulant plusieurs charges, plusieurs honneurs, poussait à l’adoration son respect de la majesté royale. Outré de la franchise de Bossi et surtout de son traducteur français, qui a rappelé succinctement l’ingratitude de Ferdinand le Catholique envers Christophe Colomb, il prit à tâche de disculper le plus ingrat en calomniant le plus généreux des hommes. La vengeance arma sa plume. Dans tout le cours de ses recherches, Navarrete n’avait rien trouvé qui fît suspecter les relations de Colomb avec Béatrix Enriquez. Toutes ses annotations montraient Fernando Colomb comme un fils légitime de l’Amiral de l’Océan. La calomnie de Spotorno vint lui donner une arme nouvelle.

A partir de ce moment, s’échafaude tout un système d’accusation. Colomb a quitté furtivement le Portugal pour frustrer ses créanciers. S’il a montré une grande patience, dans les délais que fit subir la cour d’Espagne à son projet de découvertes, cette constance, cette force d’âme que l’on attribuait à la fermeté de sa foi catholique, s’explique par une cause secrète : Colomb aimait éperdument une beauté de Cordoue qu’il avait rendue mère. Par conséquent, chez lui les apparences religieuses n’étaient qu’une habileté de conduite; il se conformait extérieurement aux habitudes de la cour, alors fort rigide sur les mœurs, l.’indélicatesse et l’hypocrisie une fois admises, Navarrete poursuit avec avantage ses accusations, montre l’avidité insatiable de Colomb, semble admettre quelques actes de déloyauté et de malversation. En torturant et tronquant le récit d’Oviedo, ce vieil ennemi de Colomb, il suppose des crimes non qualifiés, des fautes cacliées pour

lesquelles on cherchait à le punir sans châtiment public. Après, viennent les griefs de violence et de ci uauté. I.e courtisan a calomnié Colomh à outrance, pour mieux

INTRODUCTION

louanger la clémence du roi Ferdinand, qui, prétend-il, lui fit grâce, le traita avec faveur. i ;

Navarrete cherche ensuite à juger Colomh au point de 1

ÎNTRÔDIÎGTION.

CCS deux collectturs de matériaux d’histoire. Tout en subissant jusqu’à un certain degré leurs influences, et n’osant ])as se mettre en opposition ouverte avec Navarrete, il n’admit qu’une partie de ses accusations ; les mitigea, et ne hasarda les interprétations de Spotorno qu’avec une hésitation voisine de la répugnance, ce dont ce dernier lui a gardé rancune.

Loin de pardonner en vieillissant, le Père Spotorno, toujours ulcéré contre Fernando Colomb , et tirant vanité ' d’une conjecture de bâtardise si avidement recueillie par Navarrete, y retourne avec une ostentation puérile. Il se vante de sa prétendue découverte-, tandis que le honteux mérite de cette erreur revient de droit à Napione. Dans les annotations à l’édition génoise de Washington Irving, le Père Spotorno, le véritable inspirateur des notes anonymes, fait à l’auteur américain un reproche de sa timidité. Il l’attribue à ce qu’il n’a pas lu son ouvrage sur Forigine et la patrie de Christophe Colomb. Il ressasse ce f[u’il a déjà dit dans l’ouvrage Délia Origine^ dans le Codice Colombo Americano, dans \ Histoire littéraire. Non content de se répéter, il ajoute par voie d’induction de nouvelles bévues à ses erreurs précédentes, et achève de prouver combien il est étranger a Christophe Colomb.

On en jugera par un seul exemple :

Spotorno s’étant mépris sur quelques mots de Pierre Martyr, au sujet d’un Indien des îles Lucayes, baptisé en Espagne, ayant eu pour parrain don Diego Colomb, frère de l’Amiral, et par cela nommé ((Diego )>, suivant la coutume chrétienne, confond ce Lucayen, qui servait d’interprète à l’Amiral, avec son parrain lui-même don Diego, frère de l’Amiral ^ et nous parle sérieusement du mariage du Génois don Diego Colomb avec une Indienne d’Haïti, tandis que ce fut l’interprète lucayev^ Diego, qui épousa ITii-

INTRODUCTION. 39

dienne. Ceci n’est encore qu’une erreur de personne, de situation, une invraisemblance grossière. Mais, ce qui devient coupable, c’est que sur cette inepte donnée, Spotorno ose porter une accusation contre le caractère de Colomb. Il assure qu’il retira du métier, où il laisait son apprentissage de cardeur, son jeune frère Diego, pour le former à la navigation -, mais que rougissant de lui, pendant un certain temps, tout en le gardant à son bord, «il ne voulut pas l’avouer comme son frère, et le lit passer pour son domestique ‘ . ))

I Spotorno trouve que Béatrix Enriquez n’était point noble -, qu’elle devait être fort pauvre-, et que les remords de Colomb, et sa crainte d’en laisser voir la cause, prouvent manifestement qu’efïét de la fragilité humaine, sa liaison avec Béatrix Enriquez n’était point cimentée d’un lien légitime.

L’insistance de Spotorno, le ton péremptoire de son affirmation, surtout le manque de contradicteurs en ont imposé à ses concitoyens. Ses accusations, loin d’être combattues, se trouvant reproduites avec empressement, il a passé pour une sorte d’oracle à Gênes et dans toute la Ligurie. Spotorno, nous nous plaisons à le reconnaître, s’était livré à des recherches patientes, avait fait preuve de patriotisme dans la discussion sur l’origine de Colomb. Mais en dehors de cette question, purement locale, il n’a rien compris à l’œuvre de la Découverte. 11 n’a pas plus connu ce héros qu’il n’a connu son fils don Eernando • et il ne s’est pas plus douté du caractère de cet historien, que de la condition de sa mère, comme nous l’allons voir. Cependant en Italie on ne cite Spotorno qu’avec déférence. Son opinion est de

' (( Per alciin tempo non voile annunziarlo per fratello, e lo facea crederc un suo familiare. » — Spotorno, Delta Origine e délia patria di Crisloforo Colombo, lib, II, p. 180.

grand poids. Il passe chez ses compatriotes pour avoir restauré la gloire de Colomb, dont il est le pire détracteur. Les Liguriens lui accordent une telle créance qu’ils ont répété avec candeur son accusation, malgré leur ardente admiration de l’homme qui rend leur capitale immortelle.

Dans la belle publication des Liguriens illustres, l’abbé Gavotti, chargé de la notice sur Christophe Colomb , le présente comme le Héros de la gloire , et débute par ces mots qui donnent la mesure de son égarement: ((L’homme a déjà été défini l’animal de la gloire. Cette noble passion, germe des actions immortelles, est particulièrement celle des génies supérieurs... Peu d’hommes eurent autant de titres à la gloire que Christophe Colomb , qui en fut le champion et la victime ’ . » Et le bon abbé le montre, dès l’école enfantine, stimulé par la gloire ^ plus tard, sur un navire, piqué de la gloire ^ enfin, par amour de la gloire et le désir d’attirer sur lui les regards, tentant son entreprise.

Imbu de Spotorno, le professeur Angelo Sanguineti, dans son abrégé de la vie de Christophe Colomb renouvelle ses erreurs, touchant l’intrigue amoureuse avec BéatrixEnriquez. Spotorno lui a inoculé son animosité contre Fernando Colomb, qu’il accuse d’avoir obscurci l’origine de son père. Partageant leurs préventions, l’avocat Jean- Baptiste Belloro , archiviste de l’ancien Office de Saint- Georges, ose accuser Colomb avoir su quelquefois mentir quand il y trouvait avantage^. La considération que té-

A Gavotti. Elogï di Liguri illustri, vol. I, p. 257. Genova, 1846.

2 Sanguineti, Vita di Cristoforo Colombo, Genova, 1846.

3 Che Cristoforo seppe qualche Volta per suo vantaggio mentire. »

Lottci Cl dcll (xwocato Giovanui Battistci Belloro» Savona, 12 Mag—

gio, 1826.

moignent généralement à Spotorno tous les écrivains de la Ligurie (sauf leurs dissidences sur la fjuestioii d’origine), leur crédule répétition de ses pauvretés, les égards mutuels dont ils usent envers leurs erreurs réciproques, n auraient pas cependant tire a conséquence, si Navorrete n avait saisi, avec une joie méchante, la dénonciation de Spotorno contre les prétendus amours de Colond) à Cordoue. Et même cette accusation n’aurait pas eu d’éclat fâcheux, dépourvue qu’elle était de fondement, sans le crédit qu a voulu lui accorder l’illustre Ilumholdt, en

couvrant de son nom encyclopédique les errements de Navarre te.

Après l’histoire de Washington Irving, l’ouvrage (jui traite le plus expressément et le plus largement de Colonih, est assurément celui qu’a publié M. de Humholdt, sous le titre d’Examen critique de l’histoire de la géogradiiie DU Nouveau Continent. Ces deux ouvrages composent donc uniquement le fond de la science et de l’histoire, relativement à la découverte du Nouveau Monde. L’un par sa grande popularité , l’autre par son autorité magistrale, ont fixé et presque formé l’opinion. Les académies, les sociétés savantes, les astronomes, les naturalistes, les malins surtout n ontsur Colomhque les propres sentiments de M. de Humholdt. Nous-même nous avions cru d’après lui, avant d examiner par nos yeux. Mais quelle que soit notre estime de ses jugements, en matière de sciences physiques, nous sommes forcé de l’avouer : dans son Histoire de la géographie du Nouveau Continent, au milieu de discussions aussi rapides que lumineuses, et en tout dignes de leur auteur, les actes et surtout les pensées de Christophe Colomb nous paraissent interprétés par un esprit

etranger, et, qu’il nous soit permis de le dire, antipalaïque a sa nature, -

INTRODUCTION

Entre les deux genres d’intuition de Colomb et de Humboldt se creuse un abîme plus grand que l’Atlantique. Ces deux hommes ont été voyageurs sur ce globe : Colomb, par mer^ Humboldt, par terre. Tous deux ont observé curieusement la création -, mais chacun du point de vue particulier de ses croyances et de ses prédispositions morales.

Colomb, chaleureux disciple du Verbe, vivant d’une foi robuste, s’est émerveillé à l’aspect des magnificences de son Créateur. Sa contemplation, semée de ravissements, débordante de poésie , s’élevait comme un hymne avec la mélodie des brises, chargées des parfums inconnus de ces régions nouvelles. Humboldt, tout en recevant dans l’ampleur de son esprit l’impression multiple des harmonies terrestres, ne se départit jamais du sang-froid philosophique de l’ohservation, et ne se laisse point entraîner

au delà des limites de l’apparence.

Tandis que dans ses explorations, Colomb découvrait incessamment le Seigneur, son bienfaiteur et son maître, Humboldt n’est jamais parvenu qu’à rencontrer les grandes forces de la nature, les lois de la nature, la majesté de la nature.

Colomb avait une foi implicite au providentiel, à l’action divine qui se manifestait en lui et pour lui. Les communications de l’invisible au terrestre, l’influence de l’immuable sur l’amovible et l’accidentel lui étaient choses sûres. Ses émotions se proportionnaient à l’immensité de son œuvre, et ne le détournaient point de son but : la gloire du Verbe fait chair! Au nom du Rédempteur, il s’en allait glorieusement convié aux mystères de l’inconnu et de rinfini. Humboldt, au contraire, n’ayant plus à découvrir l’espace , puisque la forme et l’étendue de cette planète étaient déjà exactement déterminées , ne pouvait pré-

INTRODUCTION

tendre qu’à vérifier certaines explications météorologiques, à enrichir la flore universelle, à augmenter d('s collections minérales, à saisir pcut-cMre les indices de quelque loi générale du globe, et à décrire l’ensemble de sa physionomie cosmique.

L’illustre Ilumboldt aurait voulu cMre Colomb, s’il n’avait pas été Ilumboldt. Tl paraît parfois trouver en lui un rival posthume, qui l’a devancé dans les contrées équinoxiales , et dont la pénétration a deviné plusieurs des grands principes de la nature. Il a plus d’une fois envié ses impressions sublimes, et s’est secrètement comparé à lui, en mainte occurrence. Il s’est occupé sérieusement de ses actions, de ses habitudes intimes, de ses écrits. Malgré cette sympathie parcellaire, Ilumboldt ne pouvant comprendre le principe immorlel d’une telle foi, la sublimité d’un tel but, a méconnu les principales phases de la vie de Colomb. Iln’apas pu le voir, àla fois, toutentier. Quand il a cédé à quelque mouvement d’admiration pour son génie

ou sa tendresse de cœur, on dirait (ju’il craint de se laisser dominer par cette noble image, et cherche systématiquement a la rabaisser. Sans épouser l’animosité de Navarrete, il accueille, en se dispensant de toute vérification , les assertions passionnées de celui-ci contre sa dureté, son avidité, sa dissimulation ^ par cela qu’il a d’abord admis

l’accusation contre sa chasteté.

Ici meme Ilumboldt surpasse Navarrete. Il rit d’un rire déplorable, à la prétendue chute du grand homme. Cette faiblesse lui paraît un fait j)iquant que u Navarrete a dévoile avec beaucoup de sagacité, par le rapprochement des dates, )> il admet que ce fut moins la persuasion de ses amis et sa prédilection pour l’Espagne a (jui empêchèrent Christophe Colomb de retourner à Lisbonne et

d accepter les nouvelles oiïres du roi de Portugal, conte-

nues dans une lettre du 20 mars 1488, que les amours et la grossesse avancée d’une belle dame de Cordoue, dona Beatrix Enriquez, mère de don Fernando Colombo, fils naturel de l’Amiral, néle 15 août 1488 C)) Telle est la conclusion de Humboldt. Il engage imprudemment son grand nom, sur le dire d’autrui, sans avoir examiné par luimême.

Nousafiîrmonsqu’ici Humboldtn’a rien lu par ses yeux, il s’en est tenu à Navarrete, qui s’en est rapporté à Spotorno, lequel s’en était rapporté à Napione, qui s’en était rapporté, lui, à la chicane d’un procureur perdant son procès! Cependant cette accusation a été si généralement admise, qu’elle tient lieu d’un fait acquis. Plus de quatrevingts écrits de divers acabits l’ont répétée, les uns après les autres. Aujourd’hui cette calomnie, âgée de cinquantequatre ans , se sent si fort accréditée, qu’elle prend des airs de document historique-, s’appuyant sur des dates certaines et des noms respectés. Et l’on ne trouverait peutêtre pas un seul écrivain, de premier ou de dernier rang, qui, en traitant ce sujet, osât prendre sur lui de ne pas répéter pour la quatre-vingt-unième fois cette erreur.

Nous allons cependant, s’il plaît à Dieu, y mettre fin.

Nous protestons formellement contre cette assertion calomnieuse. Nous nions le fait de liaison illicite. Nous nions les détails qui s’y rattachent. Nous affirmons que dona Béatrix Enriquez, de Cordoue, était devant l’Eglise l’épouse de Christophe Colomb, Génois. Nous démentons sa pauvreté. Nous démentons sa roture. Nous démentons son état de grossesse, lors du message du roi de Portugal. Nous démentons cette prétendue passion de Colomb pour

1 Humboldt, Examen crilique de Vhistolre de la géographie, elc..

INTRODUCTION

Beatrix, qui l’aurait seule retenu en Espagne, contrairement à à’autres intérêts.

Et tout ce que nous avançons ici, nous le prouvons à

l’instant même.

Du vivant de Colomb , jamais la nature de ses rapports avec Béatrix Enriquez ne fut suspectée, et la légitimité de son second tils mise en question. L idée d une pareille accusation ne vint pas à ses ennemis. Après sa mort, on n’en surprend nulle part la trace. Elle ne se voit dans aucun auteur contemporain ^ elle ne s’est jamais glissée dans une histoire espagnole. Or, c’était à l’Espagne, plutôt qu’a l’Italie, de connaître la situation civile de Christophe Colomb. En Italie même, pendant plus de trois cents ans, on ne rencontre pas une semblable imputation. Non-seulement les historiens n’accusent point Colomb de liaison illicite, mais ils parlent formellement de son mariage ^ et les plus graves d’entre eux, Tiraboschi notamment, disent qu’il avait épousé en secondes noces Béatrix Enriquez C

Aucun empêchement ne s’opposait à leur union. Celle que M. de Humboldt se plaît à nommer « une belle dame de Cordoue ^ » était demoiselle et libre de tout engagement ^ La grande pauvreté et la roture de Béatrix Enri-

^ (( Prese a seconda moglie Béatrice Enriquez da ciii naqnegli Ferdinando lo Scrittor delta sua vita. » — Tiraboschi, Storia délia Icllera^ tura italiana, t. VI, lib. i, cap. vi, § 12.

^ A. Humboldt, Examen critique de l'histoire de la géographie du Nouveau Continent, t. II, p. 333.

3 « Doncella noble. » — Diego Ortiz de Ziiuiga, Annales Ecvlesiasticos y seculares de la muy noble y muy leal eiudad de Sevilla^ etc., hbro XIV, fol. 496.

introduction.

quez, que Spotorno relève comme pour signaler des obstacles, sont deux erreurs matérielles. *

Le manque de fortune n’aurait pas arrêté Colomb. A cette époque, lui-même qu’était-il pour l’Espagne ? Un géographe étranger, sans appui, veuf, chargé d’un enfant, copiant des livres, faisant des cartes pour gagner sa vie! Dans son premier mariage, en Portugal, s’il avait rencontré la beaute, la naissance et la vertu , assurément il n’avait pas recueilli des richesses. Le père Spotorno tire du testament de Colomb, la preuve que Béatrix était fort pauvre, par cela qu’il recommande à son héritier de lui faire une pension. Intrinsèquement, cette preuve est sans valeur. Mais nous trouvons , au contraire , la dénégation de la pauvreté de Béatrix dans une circonstance relative à 1 exécution de cette disposition testamentaire. Dans les premières années, Béatrix Enriquez touchait de l’héritier de Colomb annuellement une pension de dix mille maravédis, dans sa demeure de Cordoue. Par la suite, les payements furent irréguliers ; elle ne réclama point. Quand l’héritier les cessa entièrement, pendant plusieurs années consécutives, elle ne se remua pas davantage. Jamais elle ne prit la peine de lui remettre son devoir en mémoire. Il fallut que, lui-même, finît par se rappeler son oubli ‘. Ce peu d’empressement à réclamer l’arriéré, la noblesse de ce silence, nous semblent réfuter péremptoirement l’accusation de pauvreté extrême.

Le manque de naissance ne pouvait empêcher ce mariage ; car, de l’aveu de tous les historiens, Béatrix Enriquez était noble. Spotorno seul veut le contraire. Mais ici nous lui opposons un témoin qui fut ailleurs son complice, Navarrete lui-même. En sa qualité d’Espagnol, il ne peut

‘ Pleilo, Memorial ajiisiado sobre el hecho.

INTRODUCTION

contester ce fait notoire : la noblesse de Beatrix Lnriqui/. 11 Ta dit fille noble et des plus qualifiées de Cordoue Sa condition la mettait naturellement en évidence. Son frère utérin, fbonorable Rodrigo de Arana, était renommé à Cordoue, etfllistoriograplie impérial l’appelle « honnête gentilhomme » Son neveu, Diego de Arana, accompagna

Colomb dans sa première découverte en ([ualité d inspecteur général de la Hotte. Ramusio rappelle ([u il était « bon gentilhomme de Cordoue, » et sa noblesse devait être bien reconnue, pour que Colomb plaçât sous ses ordres, deux Officiers de la Couronne, en le nommant gouverneur du fort de la Navidad^ Au troisième voyage de l’Amiral, un jeune frère de doua Béatrix , Pedro de Arana, commande l’un de ses navires ^ car, par suite de leur alliance, il y eut toujours des Arana de Cordoue avec les Colomb. Apres la mort de l’Amiral, et celle de son fils, son successeur, on

voit encore un Diego de Arana, dans la maison de la vicereine des Indes, où sa qualité comme son alliance lui donnaient le pas sur tous les officiers ^ de fillustre veuve dona Maria de Tolède. La noblesse de Béatrix Enriquez est egalement constatée, dans la notice nécrologi([ue de son fils Fernando, recueillie par l’annaliste de Séville

ï « Doua Beatriz Enriquez duncella noble y principal de aquella ciudad. » — Navarrete, Dissertation sobre la hisloria de la Nauüca, parte tercera, § 19, fol. 162.

2 Oviedo , La historia natural y general de las Indias, libr. II,

cap. XII.

2 Rodrigo de Escovedo et Pedro Guttierez, qui avaient l’un et l’aulre une charge à la cour.

* Testament de Diego Mendez, du 6 juin 1530, re(;u par Fernand Ferez, notaire royal. Diego de Arana y est le premier témoin parmi les gentilshommes les plus qualifiés. — Collection de Navarrefe, t. I.

^ Diego Ortiz de Zuhiga, Annales Ecclésiastiques de Séville, liv. XIV, fol. 40G.

INTRODUCTION

Sa pureté de race fut, plus tard, invoquée même par les descendants du premier mariage de Colomb. En 1671, don Pierre Colomb rappelait, dans l’intérêt de sa cause, à la reine d’Espagne, pendant la minorité du roi Charles II, que les deux fils du grand-amiral de l’Océan

avaient eu pour mères des femmes de la plus ancienne noblesse C

Voyons maintenant, si la passion de Colomb pour « la belle Dame de Cordoue « fut le véritable motif qui le fixa en Espagne, maigre les offres du roi de Portugal? Tant pis pour l’illustre Humboldt, s’il reçoit des faits un démenti quelque peu rude. Que ne verifiait-il les calomnies de Navarrete avant de tes prendre sous son égide?

D'abord, quand la lettre du roi Joam II parvint à Colomb, vers la fin d’avril 1488, la grossesse de Béatrix, que l’on 1 dit êtie, en ce moment, avancée de quatre mois et demi, n existait plus; puisque son accouchement -remontait au 29 août de l’année précédente. Fernando Colomb, né à Cordoue, le 29 août 1487 (et non pas le 15 août 1488 comme l’a dit fautivement Navarrete, reproduit par M. de Humboldt sans vérification), était donc âgé de 8 mois quand parvint à son père la lettre du roi de Portugal. Ce

ne fut donc pas la position délicate de Béatrix, qui fil rejeter les offres de ce souverain. ^ ■

Les Instonens protestants s’accordent à dépouiller Colomb du méiate de sa patience, pour l’attribuer aux charmes de Béatrix Enriquez. Seule elle put le déterminer à

' « Y Diego y Fernando, ambos hijos de nobilissimas madrés. « - Mémoire de Pedro Colon de Portugal, rapporté dans le Pleito de l\

CASA DE VEnAGUAS , ct ks pièces justificatwes de Mgr Luigi Colombo p. 43G. ’

^ Diego Ortiz de Zuniga, Annales Eeclesiasticos y seculares de la muy noble y muy leal ciudad de Sevilla, libro XlV, fol. 496.

INTRODUCTION

rester si longtemps en Espagne, et lui faire supporter les délais qu’il éprouva.

Les dates vont répondre à cette imputation.

Comme ces rares Heurs qu’on ne transplante point, qui naissent , brillent et meurent sur le terrain où elles sont écloses, Béatrix Enriquez, née, élevée et mariée à Cordoue , ne dépassa jamais les murs de l’antique cité. Colomb ne put jamais goûter le charme de sa présence qu’en venant lui-même à Cordoue. Or, Cordoue est précisément la ville où il s’est le moins souvent et le moins longtemps trouvé, durant sa résidence en Espagne. Il n’y fit qu’un seul séjour de plusieurs mois consécutifs, dans la première année de son débarquement, qui fut celle de son mariage. Depuis lors, ses apparitions à (Cordoue furent courtes et rares ^ car le devoir l’appelait impérieusement autre part. Les documents officiels en font foi.

Eu 1486, déjà Colomb a pris domicile dans les antichambres.

En 1487, il est à Salamanque pour soumettre son plan au Congrès scientifique, réuni par ordre royal dans cette célèbre Université L II y passe l’iiiver et une partie du printemps.

Il suit sans cesse la cour. Des mandats payés par le trésorier François Gonzalez de Séville prouvent qu’en mai, juillet, août et octobre , il est loin de Cordoue L La

* On sait que la Cour passa une partie de Thiver à Salamanque celte année-là pendant le congrès. Elle en partit le 25 janvier 1487. — Croniconde Valladolid, 1 487, Enero, 26. ’f

On voit sur le registre de François Gonzah^,: — Le 6 mai 1487, donné à Christophe Colomo, étranger, trois mille maravédis. — Le 27 août 1487, donné à Christophe Colomo, quatre milld maravédis pour aller à la cour, par ordre de leurs Altesses, ce qui fait sept mille maravédis avec

les trois mille qu'il a reçus, par payement''du 3 juillet. — Cokccion diplomdtka, n*’ 2.

grossesse de Béatrix le retenait si peu auprès d’elle, qu’au moment où elle accoucha, le 29 août, il était absent. L’avant-veille, il avait touché quatre mille maravédis et était allé à la cour, où le mandaient les souverains. Un payement fait en octobre prouve encore son absence de Cordoue \ L’hiver arrive ; la cour s’établit à Saragosse; Colomb s’y transporte.

En 1488, il est à Séville. C’est là que le roi de Portugal lui adresse sa lettre datée du 20 mars. Ensuite il continue ses sollicitations. Dans l’été, il touche pour ses frais de voyage une somme de trois mille maravédis La cour se fixe pendant l’hiver à Valladolid ; Colomb s’y rend.

En 1489 , Colomb était encore éloigné de Cordoue, puisque c’est de cette ville même que, le 12 mai, l’ordre fut expédié à Séville et en d’autres lieux, de loger gratuitement Christophe Colomb, appelé à la cour pour le service des rois ^ Il vint, en effet, à Cordoue -, mais n’y put rester que quelques jours. On sait qu’il fit, comme volontaire, la campagne de Baza. Or, cette guerre commença à la fin de mai, et ne fut terminée que le 4 décembre.

En 1490, Colomb se trouva l’hôte du duc de Médina Sidonia ; et peu après devint celui du duc de Médina Céli, qui fut sur le point de faire les frais de l’expédition projetée.

En 1491 , nous voyons encore Colomb résider chez le duc de Médina Céli, et de là essayer de nouvelles tentatives auprès de la cour. Une lettre de ce riche seigneur,

1 « 15 de octubre de 1487 di â Crislébal Colomo, cuatro mil maravedis que sus Altezas le mandaron dar. »

* ({ En 16 dejunio de 1488, dî à Crislébal Colomo, très mil maravedis por cédula de sus Altezas. »

3 En el Archivo del Ayuntamiento de Setrilla^ lib. III, de Carias reales, — Documentos diplomaticos, num. iv.

INTRODUCTION. 51

adressée au grand cardinal d’Espngne, le 19 mars 1493, rappelle qiril a donné riiospitalité à Colomb pendant deux ans C qu’il a ainsi contribué à le retenir en Espagne, et il se prévaut de ce service à la couronne pour demander une faveur.

Qu’on juge d’après ces faits, d’après ces dates, si ce fut la fascination de « la belle dame de Cordoue » qui retint Colomb en Espagne. On oublie qu’en 1488 , il avait cinquante-deux ans révolus ^ qu’il comptait près de trentesix ans de navigation ^ que sa maturité de raison et sa piété sincère ne pouvaient permettre à une affection illégitime de germer dans son cœur. Que d’ailleurs son élévation d’esprit, sa fermeté imposaient silence à ses passions, refoulées moins par l’age et la pauvreté, qu’éerasées sous le poids de cette immense pensée qui recélait l’autre moitié du globe.

Nous dirons en son lieu dans quelles circonstances Colomb épousa dona Béatrix Enriquez. Ici nous nous bornerons uniquement à rétablir le fait. Son union fut légitime, et il ne se laissa subjuguer au détriment d’aucun de ses devoirs.

L’Historiographe royal d’Espagne, Antonio de Ilerrera, dont rimpartiale sagacité et l’exactitude sont unanimement reconnues, a levé tout doute sur le second mariage de Colomb. Voici ses paroles : a Après le décès de cette première femme, il en épousa une seconde, appelée Béatrix Enriquez, de la ville de Cordoue, dont il eut Eernando, gentilhomme vertueux, fort expérimenté dans la science des bonnes lettres )>

^ « Y por yo detenerle en mi casa dos afios, y babei'Ie enderezado d su servicio, se ha hallado tan grande cosa, etc. » Or’ig. en cl real avchii\

Simanc. — Documentos diplomaticos, n° xiv.

^ Herrera, Histoire générale des voyages et conquêtes des Castillans

INTRODUCTION

Navarrete objecte qu’on n’a pas trouvé jusqu’à ce jour l’acte de mariage, et qu’on ne le produira pas. Mais on n’a pas trouvé non plus son acte de baptême, s’ensuit-il que Colomb ne fut pas baptisé? On a de la peine à s’expliquer comment l’idée d’une liaison adultère a pu être admise contre l’évidence des faits et la démonstration du plus vulgaire bon sens. Comment un commerce scandaleux aurait-il été toléré par la famille vertueuse de dona Béatrix? La vengeance de cette noble maison n’auraitelle pas contraint le séducteur à réparer sa faute ? Quoi ! ce serait Cordoue, pays privilégié de la médisance que Colomb aurait choisi pour y faire élever son premier füs ? Il aurait chargé sa maîtresse, adultère, de veiller à son éducation? Il le lui aurait envoyé par le digne ecclésiastique l’abbé Martin Sanchez? Et la Reine, si rigide pour les mœurs, aurait donné comme pages à son fils unique, l’Infant don Juan, les deux frères Colomb-, l’un, légitime^ l’autre, bâtard adultérin? Les vénérables religieux avec lesquels Colomb passait une partie de sa vie, auraient-ils été complices ou dupes de ces relations criminelles? Car on ne pouvait ignorer ses rapports avec Cordoue et la nature ;les liens (}ui fy ramenait. A cause de cette publique renommée, Cordoue passait pour son domicile réel, bien qu’il n’y eût jamais résidé pendant six mois de suite. Un document authentique le prouve. Le 23 mai 1493, pendant que sa femme doha Béatrix surveillait à Cordoue l’éducation de ses deux fils , Colomb obtint la prime de pre-

dans les îles et terre ferme des Indes occidentales. — Première décade, liv. I, chap. VII.

1 L’oisiveté babillarde, les élégances raffinées et la coquetterie paresseuse des femmes de Cordoue étaient proverbiales en Espagne. Pour les en punir, la reine Isabelle les déclara, pendant un temps, déchues de tout droit aux acquêts matrimoniaux.

INTRODUCTION

mière découverte, consistant en une rente viagère de dix mille maravédis. Il fallait déterminer un lieu de payement. Pour sa commodité, on lui assigna le payement à son domicile présumé, à Cordoue par conséquent Cette rente fut établie sur les redevances des boucheri(‘s de Cordoue.

Les historiens contemporains de Fernando Colomb ne se doutent pas de son illégitimité, ils le traitent d’après les faits ^ et consécpiemment en fds légitime de l’Amiral. S’ils n’ont pas cbercbé à établir sa qualité, c’est (pi’elle n’était contestée de personne. La légitimité de don Fernando résulte hautement de l’ensemble des faits.

D’abord, dans les relations internes de la famille, aussi bien que dans les rapports extérieurs et publics, aucune différence, sauf celle de l’aînesse, n’est faite entre Diégo et Fernando Colomb. Leur début dans le monde a lieu simultanément, en l’absence de leur père. Ils sont présentés ensemble k la cour, le même jour, par leur oncle paternel don Barthélemy Colomb, qui était allé les chercher à Cordoue L’un et l’autre entrent au môme titre, avec le même rang, pour le même service, dans la maison du prince royal. Et D. Eustaquio, petit-fils de Navarrete, fait cet aveu : Eernando Colomb étant page de l’Infant don Juan, se trouvait avec son frère, l’un des plus favorisés du prince Plus tard tous deux passent au service de la Reine. Loin d’établir entre les deux frères la moindre dilîérence défavorable au plus jeune, c’est précisément ce

* « Los dichos diez mil maravédis situados en las alcabalas de las carnearias de la ciudad de Cordoha. — Annotation au titre de rente du ‘23 mai 1493. — Document, diplomat., num. xxxii.

2 Fernando Colomb, Histoire de VAmiraly cliap. lx.

3 Coleccion de documentos ineditos para la Ilistoria de Espana por D. Miguel Salva y D. Pedro Sainz do Baranda, lomo XVI, p, 29 1,

INTRODUCTION

dernier qu Isabelle nomme le premier son page, avant d’accorder à l’aîné cette faveur. La nomination de Fernando précéda de vingt-quatre heures celle de son frère aîné don Diego Colomb C

La convention passée entre la couronne de Castille et Colomb dans la plaine de Grenade, le 17 avril 1492, en établissant 1 hérédité de ses dignités dans la personne de 1 aine de ses fils, constate implicitement que Diégo, l’enfant du premier lit, n’est pas seul. Le prologue du Journal de Colomb rappelle que les souverains ont promis l’hérédité à Vaîné de ses fils. Le décret royal du 20 mai 1493, qui accorde des armoiries royales à Colomb, parle de ses fils. L acte d institution du Majorât fondée par Colomb implique évidemment son état de mariage. Car d’une part il prévoit le cas ou il aurait encore d’autres enfants, outre ses deux fils qu’il nomme^; et d’autre part, il n’admet pas la possibilité d’une nouvelle union, puisqu’il ne stipule aucune réserve ou douaire pour une nouvelle épouse. Cette dernière condition eût été pourtant capitale et indispensable. A cette époque, le grand Amiral cassé, vieilli et infirme, ne pouvait espérer une alliance conforme à

son rang, sans constituer à sa future épouse des avantages considérables.

La manière libre et naturelle dont Colomb parle de ses deux enfants, l’affecticn expansive de ses paroles au sujet de son plus jeune fils, dans sa correspondance officielle avec les souverains, dénotent l’éloignement de toute contrainte

* Don Fernando fut nommé le 18 février 1498, et don D égo, son frère aîné, le lendemain 19 février. — Libros de quitaciones de la Casa Rca/, en (I archivo de Simancas^ letras D. y H. — Coleccion diplomatie;', nurn. cxxv.

* [nstiliiclon del Mayorazgo, — 22 de febrero de 1498. — Docunientos diplomaticos, n° cxxvi.

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INTRODUCTION

de pensée, de toute précaution de style ‘. Sa façon de relever les précoces dispositions et les jeunes services de cel enfant, suffirait pour certifier la légitimité de Fernando. Si sa naissance eût été honteuse, l’Amiral serait-il revenu complaisamment sur ce sujet ? Aurait-il osé envoyer cet adolescent complimenter le Ciouverneur portugais d’Arcilla, qui avait parmi ses officiers des parents de sa première femme doua Felippa Mognis de Perestrello ? Et cette particularité nous aurait-elle été rapportée par don Fernando lui-même’^? Jamais un bâtard aurait-il rappelé cette circonstance, secrètement humiliante pour lui?

La légitimité de Fernando, démontrée par runanime croyance de ses contemporains, justifiée par les maternelles bontés de la reine Isabelle, les égards du Roi Catholique, l’estime particulière de l’empereur Cbarles-Quint, se corrobore d’une nouvelle preuve. L’arbre généalogique de la famille de l’Amiral porte le nom de Fernando, immédiatement après celui de don Diégo, son aîné, et sur la même ligne Dans les généalogies présentées par les Colomb d’Italie devant les tribunaux espagnols, lors du procès de la succession, Fernando fut toujours mis sur la meme branche que don Diégo. La consultation si souvent citée du sénateur Jean-Pierre Sordi, pour Baltbazard Colomb, prouve que le célèbre jurisconsulte était loin d’avoir le moindre doute sur la légitimité de don l'ernando L Dans son mémoire en cour d’appel, daté du 15 juillet

^ Lettre aux Rois, du 7 juillet 1503, écrite de la Jamaïque.

^ Historié (tel sign. don Fernando Colombo, etc., cap. lxxxy ii.

^ Les arbres généalogiques des Colomb, qu’on a produits depuis trois siècles, distinguent scrupuleusement la qualité des personnes. On y désigne \e?>hâtards, les adultérins ; et le nom de don Fernando Colomb y figure invariablement parmi les légitimes.

^ Joannis Pétri Surdi consilium, ^ xi, n® 2G1 du dossier,

56 INTRODUCTION

1792, un grand juriste de Madrid, don Ferez de Castro, repoussant dédaigneusement, par une simple note marginale, 1 insinuation du procureur de la Palma y Freitas, débouté en première instance, déclarait qu’en aucune partie des pièces du procès, il n’avait trouvé la preuve que Fernando ne fût pas légitime ^ Sur l’arbre généalogique des Colombo de Cuccaro, que nous a montré à Rome leur dernier descendant, le nom de don Fernando est à côté de don Diégo et au même titre ^ et jamais dans sa famille il n’y eut le moindre doute touchant la légitime naissance de don Fernando. Mgr Luigi Colombo reconnaît très-explicitement le mariage de Colomb avec la noble mère de don Fernando^. Enfin ces assurances reçoivent leur dernière et irréfragable garantie de la propre main de Christophe Colomb. Dans une lettre adressée aux personnes qu’il pensait devoir appuyer ses réclamations à la cour d’Espagne, il leur rappelle que, pour le service de la couronne, il a tout quitté : femme et enfants ^ et n’a jamais eu la douceur d’être en famille.

Le brouillon de cette lettre, en entier de la main de l’Amiral, existe encore aujourd’hui. Sa copie fait partie de la Collection Diplomatique imprimée en 1825. Et, chose piquante, rauthenticité autographique de ce document, qui réfute si péremptoirement Navarrete, a été constatée par Navarrete lui-même , en sa qualité officielle ! Il n’a pu l’ignorer. Mais aveuglé par sa passion, il a regardé sans lire,

^ Don Ferez de Castro^ « en ninguna parte de estes autos hemos visto prueba de que Fernando no fuese hijo légitimé. » Informaeïon juridica, pàg. 101, verso. — Pleytos de los descendientes de Colon.

2 Patria e Biografia del Grande Ammiraglio, p. 208, 299.

3 Christophe Colomb, « Y dejé mugery fijos que jamas vi por ello. » — Coleccion diplomdtica, nûm. cxxxvii. Orig. en el arçh. del Duque de Vei'aguas,

sans comprendre; et s’est borné à reconnaître l’écriture, ne voyant pas quel témoignage accablant portait contre ses calomnies, cet auguste autograplie

§ VI

Pousser plus avant la démonstration de l’erreur, nous paraît inutile. Les faits parlent d’eux-mômes. Sans examiner les détails, il est clair que lorsqu’on s’est volontairement trompé à l’égard de la personne, de la famille, de la situation civile de Colomb, quand on a méconnu sa grande âme, qu’on s’est mépris sur son génie, qu’on a calomnié son cœur, rien ne fait présumer qu’on ait jugé impartialement le caractère de son œuvre.

Et, en effet, ceux qui ont écrit la vie de Colomb, cédant à l’influence magistrale dont nous avons parlé, ont écarté ou passé sous silence des faits majeurs, quand ils ne les ont pas défigurés pour les assouplir à leur ordre préconçu d’exposition historique. Après avoir nié l’assistance surnaturelle qui éclate visiblement dans les grands drames de son rôle, ils refusent cà Colomb meme son génie bu main. Seulement, tout en le déclarant presque étranger aux sciences et aux mathématiques, ils lui accordent une grande sagacité d’observation. De peur de le peindre en héros, ils le travestissent en homme vulgaire; le dépouillent systématiquement de tout ce qui fait la grandeur; et non-seulement ils l’accusent d’ignorance, d’ingratitude, de

. ^ Ce ne sont pas seulement l’historiographe royal don Rautista Munoz

et l’archiviste général don Thomas Gonzalès qui ont coté et classé sous le n“ cxxxvii ce précieux autographe, don Martin Fernandez de Navarrete a ajouté, en note, que cette pièce était écrite en entier de la main de l’Amiral. « En papel de mano del Almirante D. Cristobal Colon» »

uigotisme, de présomption , de petitesse , de vanité puérile; mais ils ont egalement voulu rapetisser les événements extérieurs de la vie; diminuer les obstacles, abréger la lutte et amoindrir les périls, dont son inspiration dut triompher. On ne s’est pas aperçu qu’à force de viser au positivisme, l’on tombait dans la médiocrité, et par conséquent dans le ridicule et l’impossible.

Un homme simplement doué de ténacité et d’observation aurait-il fait ce qu il a su faire ? La seule sublimité de son nom ne dit-elle pas celle de son cœur Cette renommée de Colomb, la plus immense, la plus certaine, la plus inévitable de l’humanité, fleuve intarissable de célébrité, que le cours des siècles et des générations sur notre planète ne peut qu’étendre, loin de l’épuiser ou de l’éteindre, n est-elle pas déjà le gage de la supériorité incomparable de son œuvre? Et l’ouvrier n’est-il pas toujours plus grand que son travail, soit par la puissance de sa conception, soit par la faveur divine qui l’a fécondé ?

On oublie trop que l’opération exécutée par Colomb est sans égale dans l’histoire. Il n’a pu imiter personne; et nul ne pourra répéter ses actes. Ce qu’il a fait une fois, a changé les relations des peuples pour toute la durée de ce monde. Cette mission, unique dans la série des âges, ne pouvait être conférée par le hasard ou par la science pure. De force absolue il fallait, pour l’accomplir, un rapport mathématique entre la sublimité de l’homme qui en lut investi et l’incalculable grandeur de son œuvre ; grandeur dont le génie humain ne saurait encore, même aujourd'hui, mesurer la portée, désigner les limites.

Résumons :

Il est contraire au sens commun que l’incrédulité explique la foi, et que le prodige du génie catholique soit exposé à nos regards par le protestantisme.

ÎNTROnUCTlON.

En dehors de Texainen d’aucun détail, la seule reflexion renverse par sa hase le système des biographes de Colomb. Et tout aussitôt se fait sentir la nécessité d’une histoire nouvelle, intègre et complète de l invention du Nouveau Monde. Cette nécessité, qui ressemble si fort à un devoir, a été profondément comprise a Home. Et nous allons tenter d’y pourvoir, autant pour la satisfaction de la vérité que pour l’honneur de notre p^iys*, puisqu en effet , comme l’a dit de Maistre , toujours « la vérité a besoin de la France. »

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