‹ Christophe Colomb (volume 5)Chapitre 302 sur 316 · III · texte numérisé non relu

III

Dans le commencement de l’automne, le roi Ferdinand revint à Burgos. Il n’y avait plus ni argent, ni vaisseaux, ni équipage pour exécuter l’expédition convenue. Cependant, sur l’ordre d’Isabelle six millions de maravedis furent destinés à l’armement de Colomb.

Le 20 octobre, le pilote Per Alonzo Nino, ramenant d’Hispaniola ses trois caravelles, entra dans le port de Cadix. Au lieu de se rendre immédiatement à la Cour, il s’en alla d’abord voir sa famille à Huelva, se contentant d’écrire qu’il était arrivé avec un chargement d’or. Le roi Ferdinand, très-aise de cette nouvelle, changea aussitôt la destination des six millions alïectes à Colomb, les employa de suite à fortilier le Roussillon menacé par les Français^ et ordonna de prélever une somme équivalente pour l’Amiral sur l’or qu’avaient apporté les caravelles d’Hispaniola. Ce fut seulement vers la lin de décembre que Per Alonzo Nino présenta aux Souverains les dépêches dont il était chargé. Alors on eut la triste explication de la métaphore employée par le pilote. Ce chargement d or qu’indiquait sa missive, consistait dans le produit qu on retirerait de la vente de trois cents prisonniers Indiens qu’il avait à bord. Pour lui c’était de l’or en barre!

Cette déception produisit un déplorable eOet sur 1 opinion publique. Elle ressemblait a une mystilication. Le roi Ferdinand en fut vivement courrouce^ la Reine se montra surtout blessée de ce que, maigre sesoidics piecedents relatifs à la liberté des Indiens, on en ent amené une telle quantité. Pourtant, en les envoyant en Castille, l’Adelan-

572 mscuÉDiT en Espagne de la colonie.

tacio n’avait fait que se conformer aux instructions royales concernant les Indiens qui prenaient part au meurtre des Espagnols. L’Amiral fut contristé de l’envoi fait par l’Adelantado, et particulièrement des détails qu’il apprit sur la situation de la Colonie.

Toutes les calomnies des complices duPèreBoïl paraissaient ainsi justifiées. Les échantillons de l’or qu’avait montrés 1 Amiral n’etaient qu’un vain leurre. Les bureaux de la marine à Séville se réjouissaient de l’humiliation du Génois. Ce mécompte ternit d’une déconsidération profonde le nom de Colonie aux Indes. Les esprits opposés aux choses nouvelles désapprouvèrent hautement les découvertes. A la cour personne ne se gênait plus pour critiquer les colonisations lointaines. On censurait l’Amiral, même en sa présence. Chacun blâmait ses vues, il était, dit-il, (( accablé de reproches, » on lui objectait qu’il n’avait jamais lu que les princes de Castille eussent en aucun temps acquis des terres hors de leur pays. Les hommes d’État, les premiers financiers de la Castille prétendaient que les Rois ne couvriraient jamais leurs dépenses; et qu’il n’y avait à recueillir que ruine et malheurs dans des projets si hardis, surtout confiés à des étrangers.

Ces retentissements de l’opinion parvinrent de tous côtés, même de loin, aux oreilles de l’Amiral. Il craignit que la force de ces influences ne dégoûtât enfin les Piois de l’entreprise, et ne les fît renoncer à l’expédition projetée. Il exprima son inquiétude à la Reine , qui lui répondit « avec ce grand cœur que tout le monde lui connaît'. » Isabelle, ferme dans sa foi en Colomb, dans son désir d’accroître la science , de glorifier le divin

' Propres paroles de Christophe Colomb.

CAUSES DE UETAliD DE LA NOUVELLE EXPÉDITION. 6'^

Rédempteur, d appeler a l’I^vangile les peuples itloliîtres , dit a 1 Amiral « do ne pas faire la moiudi'e attention à ces propos , parce (pie sa volonté était de poursuivre cette entreprise et de la soutenir, dùt-on n’en retirer que des pierres et des rochers; qu’elle no s’arrêtait point à la dépense, qu’elle considérait comme bien employé ce qui avait été dépensé, et ce qu’elle dépenserait encore, parce qu’elle croyait que notre sainte foi s’étendrait, que ses royaumes s’augmenteraient, et que ceux qui dénigraient l’entreprise n’étaient pas amis do sa royale couronne )>

Pour Finstant le trésor était épuisé, la flotte absente. On n’avait ni navires, ni équipage, ni munitions^. Force était (l’attendre que le temps eût donné des ressources.

L’arrivée de la princesse Marguerite resta longtemps incertaine. On savait qu’après une assez rude traversée 1 Infante dona Juana avait débarqué heureusement le 11 septembre à Middelbourg. Mais pendant plusieurs mois des vents contraires retinrent les flottes dans les ports des Flandres. L’influence du climat, jointe à l’inclémence delà température, engendrèrentdes mahadies. La princesse Marguerite attendait àMalines que les rigueurs de l’hiver fussent adoucies. L’état de la mer, autant que celui des équipages fort maltraités du climat, ne permit aux navires de se rallier et de partir qu’en février. Durant ce temps, la tendresse de la Reine était en proie à de vives sollicitudes. Colomb respectait ses alarmes, et attendait le moment de parler utilement des découvertes.

Enfin, dans le mois de mars, on signala le retour de la

* Christophe Colomb. — Relation aux Rois catholiques sur le troi-sïème voyage de V Amiral. — Collection de Navarrete, t. I.

^ « No habia naves, ni gente de mar, ni dinero de que echar mano. j) — Mufiüz, Ilistoria del ISuevo-Mimdo^ lib. IV, § 3.

574 LA REINE s’occupe DE LA TROISIÈME EXPÉDITION.

Hotte. Le roi Ferdinand, accompagné de l’Infant, vint audevant de la princesse Marguerite qui fut conduite au milieu d’une pompe immense au palais de Burgos. La Heine l’y attendait, entourée de la meilleure partie de sa noblesse et des députés dés royaumes de l’Aragon et de Yalence. Le 4 avril, dimanche de la Quasi modo, le prince don Juan et la princesse Marguerite reçurent des mains de rarclievô(jiie de Tolède la bénédiction nuptiale L Aux fêtes (jiii avaient précédé le mariage, succédèrent des réjouissances sans nombre. Pendant vingt jours consécutifs il fut impossible à la Reine de songer aux destinées de la Castille dans le Nouveau-Monde^ mais à partir de ce moment elle s’occupa sérieusement de préparer une troisième expédition de découvertes.

§IV

Le 23 avril, Isabelle rendit une ordonnance pour l’achat à des prix rationnels et courants de tous les objets destinés aux Indes Elle rédigea des instructions touchant la population des îles et de la terre ferme. L’Amiral obtint de prendre à la solde royale trois cent trente personnes de divers métiers qui iraient se fixer aux Indes ^ A la même date, la Reine commanda au trésorier de la factorerie des Indes, de payer les gens à qui l’Amiral ou l’Adelantado avaient délivré rordonnancement en forme. Un autre décret portait exemption de tout droit d’entrée sur les marchandises et munitions embarquées par ordre de l’Amiral. Le

1 Ferreras, Histoire générale d’Espagne^ t. VIII, p. 183.

* Testimonio legalizado, — Archiv. del duque de Veraguas, regist. en el sello de Corte en Simanc.

« Cédiila outorizando el Almirante. — - Regislrada en el archiv. de Indias en Sevilla.

COLOMB REFUSE LE DON o’UNE PlUNUIFAUTÉ. 575

mêniG jour la Roinc Gtcudit les pouvoirs précédenirnent accordés à Colomb, de lever des gens à la solde royale, fixant a cinq cents le nombre des enrôlements. Et pour donner à l’Amiral un nouveau gage de sa sollicitude sur ses intérêts, Isabelle confirma solennellement les privilèges qui lui avaient été consentis dans la ville de Santa-FéC

Toutefois, ce prix d avance convenu lors de sa première entreprise, ne pouvait plus maintenant satisfaire la générosité d Isabelle. Elle sentait que les découvertes récentes de vastes îles, d’archipels nombreux, tant de fatigues, do dangers, de services inouïs, méritaient une marque exceptionnelle de gratitude. La Reine offrit donc au Vice- Roi des Indes, comme apanage particulier de son titre, la possession d’une principauté qui lui serait constituée dans l’île Espagnole, au lieu dont il désignerait lui-même la situation. Ce domaine privé aurait une étendue de cinquante lieues de long sur vingt-cinq de large ^ et, à son choix on l’érigerait en duché ou en marquisat^.

Sans contredit, cette offre était séduisante. Colomb, père de famille, se serait ainsi vu récompensé dans sa descendance. Ce duché, véritable principauté, représentant une superficie de douze cent cinquante lieues carrées, lui eut permis de fonder une puissante maison pour son second fils, tandis que l’aîné succédait à ses charges et dignités, comme grand Amiral de l’Océan et Vice-Roi des Indes. Mais l’homme de désir, le contemplateur du Verbe, ne laissait aucune prise aux considérations humaines. En

* Coleccion diplomàtica. — Documentos, n® cix.

• Les souverains, « non contents d’avoir de nouveau confirmé tout cc qu’ils avaient fait jusque-là en sa faveur, lui offrirent dans File Espagnole un terrain à son choix, de cinquante lieues de longueur sur vingtcinq de largeur, avec le titre de Duc ou de Marquis. » — Chailevoix, Histoire de Saint-Domingue^ liv. 111, p. 160, in-4.

570 COI.OMB REBUSE LE DON d’üNE PRINCIPAUTÉ.

lui l’apôtre l’emportait sur le chef de famille. 11 se devait à tous avant de se donner aux siens. Or, projetant dès le commencement de ses entreprises de découvrir l’espace entier du Globe, d'en accomplir le tour, et de délivrer enfin le Saint-Sépulcre, il craignait que l’attachement naturel pour une propriété si vaste, le gouvernement domestique de ce petit État ne pût tenter son cœur de père, retarder ses explorations, ralentir l’accomplissement de ses travaux presque évangéliques, le détourner peut-être de l’incessante vigilance qu’il vouait aux intérêts generaux de la Colonie ; et avec un renoncement tout chrétien il refusa la dotation royale.

Jusqu’ici la plupart des historiens avaient admiré ce désintéressement, qui seul suffirait a illustrer un grand homme; mais le véritable motif du refus de Colomb n avait pas encore été raconte. Ce motif, qu il renfermait dans le secret de samodestie, était in terprétéd’une façon purement mondaine. On a dit qu’il craignait que l’envie des grands contre lui ne fût accrue par cette faveur; que les officiers du fisc ne l’accusassent d’avoir choisi le meilleur terrain

de l’île ' et de sacrifier l’iritérê^ public à ses avantages particuliers. Ces considérations nous paraissent bien faibles, bien secondaires, sinon puériles, par rapport à lîi grandeur d’âme de l’Amiral. Nous ne pouvons admettre qu elles

eussent fait hésiter un caractère si supérieur aux caprices de l’opinion; assurément elles n’auraient arrêté ni un cœur avide de richesses, ni un esprit habitué, comme le sien, à rompre les obstacles. La puissance de sa vocation

peut seule expliquer son sublime refus.

La Reine, continuant de préparer le gouvernement des Indes et le développement de la Colonie, prescrivit, le

' Hen-cra, Histoire générale des Indes occidentales, Deeade i", Viv, 111, cliap. IX.

Page 1