PORTRAIT D’ISABELLE
mélodieusement assorti à la calme expression des pensées. Et par cela que la Reine était de son essence un modèle angélique de constance et de chasteté, ses traits avaient, pour ainsi dire, reçu l’empreinte de son âme ^ ils en semblaient le revêtement extérieur, et avaient peu à craindre le ravage des ans.
En effet, en perdant sa première fraîcheur, le velouté des paupières, l’éclat du teint, cette efflorescente harmonie des contours qui fait le charme ordinaire et le secret de la beauté communément , Isabelle n’avait rien perdu de sa grâce. Seulement son charme avait mûri comme son esprit. La majesté se substituait insensiblement au prestige, sans que sa domination fût aucunement amoindrie. Son énergie d’existence et sa trempe héroïque de caractère se voyaient dans la netteté de ses attitudes^ sa voix sonore et d’un timbre clair était nette et ferme comme sa raison. Cette femme justement appelée, par M. de Montalembert, « la plus noble créature qui ait jamais régné sur les hommes, )) formait un type merveilleux que l’on a vu partiellement reproduit, et réparti comme des lots d’héritage, entre ses quatre filles.
Bien loin d’exagérer, par l’admiration, le charme souverain que rayonnait Isabelle, nous décolorons, au contraire, en l’eflleurant de notre rude prose, ce noble sujet de peinture. L’espace nous manque. Notre plan nous condamne au plus strict laconisme. Ce que nous avons dit est bien au dessous de ce que nous pensons; et ce que nous pensons ne saurait renchérir sur ce que nous apprennent les annalistes contemporains et les chroniques officielles.
Nous ne citerons pas les poètes, les rhéteurs, les écrivains de cour; nous ne voulons mentionner que les témoignages rendus à sa mémoire, par ceux-là qui s’étaient tus
PÜKTHAIT I) ISAPKLLK.
de son vivant, et dont l'éloge posthume ne saurait (Mre suspecté. Nous ne choisirons nicMne tout exprès (pie le sentiment d’évô(jues, de religieux, d’ecclésiasti(|ues accrédités en Espagne.
Le bon curé de Los Palacios, Tahhé Andres llernaldez, dansson histoire manuscrite, s’écriait, avec sa [lieuse naïveté d’admiration : (c Qui pourra énumérer les perfections de cette très-chrétienne et bienheureuse Reine, la plus digne d’être louée à jamais! en dehors de sa chasteté par excellence et de sa noble origine, elle tira des nombreuses qualités dont Notre Seigneur l’avait ornée, le moyen de surpasser et d’éclipser toutes les Reines qui parurent avant elle, non-seulement en Espagne mais dans le monde entier! » Sous le rapport de la foi il la compare à sainte Hélène, mère du grand Constantin. Il rappelle son zèle pour l’Eglise, son épuration du clergé, sa surveillance des vices monasti([ues, sa sincère piété, sa véracité intime, sa loyauté politique, sa soumission aux volontés de son royal époux, sa libéralité envers les monastères, les églises-, il la nomme enfin une seconde Élisabeth C Ce n’est qu’après avoir parlé des vertus de la Reine qu’il parle de la beauté delà femme, de ses proportions harmonieuses, de son geste si noble et de son inimitable maintien.
Le Franciscain de Valladolid, auteur anonyme du Can-o de las douas, ayant vu, de ses yeux, la Reine dans son intérieur, éprouve le même embarras pour parler de cette âme immense, que rarcbicbronograpbe impérial Oviedo
1 « Fué mui prudentisima Reina, mui catolica en la sauta fé, smit
Hellena mater Constantini Fué mui devotisima é mui obedientc â
la Santa Madré Iglesia, é mui amiga é devota de la santa é Jimpia religion Lismonera edificadora de temples, monasterios, Iglesias , se-
cunda Helisabet continens, » — Andres Bernaldez, Hisloria de losReijcs Catôlicos, cap, cc. Ms.
PORTRAIT D’iSABELLE.
appelle un Océan de vertus \ Il s’écrie ; Qui pourrait raconter le sage règlement que cette Reine Catholique avait établi pour sa maison et sa personne?... » Il rapporte que non-seulement cette très-chrétienne Princesse forma ses enfants à une grande perfection, mais que, parmi les dames et les femmes de son palais , tout était perfection et sainteté Ce Franciscain, après avoir dit un trait de la piété fdiale d’Isabelle , nombré des qualités dont chacune était une vertu, et montré l’impossibilité de célébrer une telle réunion d’excellences, rend hommage à cette beauté qui frappait de respect. Il voudrait pouvoir décrire quelques-uns de ses traits , et rappeler cette harmonie de proportions , cette inexprimable décence de maintien à la fois royal et modeste.
Le continuateur de l’histoire palentine, par l’évêque Rodrigo Sanchez de Arévalo , déclare sans détour que la nature n’a jamais produit, et que la Providence n’a jamais décoré du diadème une femme qui se puisse comparer à la Catholique Isabelle : car toutes ont, par les faiblesses du cœur ou du gouvernement, faibli en quelque occasion, tandis qu’en la suivant du berceau à la tombe , on voit sa grandeur d’âme surpasser toutes les femmes qui la précédèrent. Il pense que sa pureté fut si parfaite, qu’on ne peut lui supposer à cet égard une faute mentale
* « Aunque yo no sea tan suficiente ni tal mi cstilo para navegar é discurir por la miii alta éprofunda mar de sus exceléncias. w — Oviedo y Yaldez, Quïncuagenas III, estancia XI. *
2 « No solamente esta Cristianisima Reina crié â sus hijas en gran perfeccion, mas aun las damas y mugeres de su casa todo era perfeccion y sanlitad. »
3 « Non natura ei similem in regio dico diademata constitulam procreavit... Hanc enim si a primis ejus cunabulis emissarn usque ad ani-
mam ejiis vitam contemplamus ut in ea ullnm nunquam caloris illi-
citi slimulum •
POUTllAlT d’ISABEIJÆ.
Le Sicilien Lucio Marineo, chapelain du roi d’Aragon, s’essayant à parler d’Isabelle, ne peut dépeindre tant de charmes et d’enchantements. Il avoue que tout ce (pie le Roi possédait de grâce, de distinction et de dignité supérieure se trouvait réuni chez la Reine, mais à un degré bien plus éminent. Il appidle Isabelle u toute la félicité des Espagnes, tout l’honneur de la nation, le plus bel exemplaire de toutes les vertus ‘. »
Plus tard, le vénérable don Juan de Palafox, évcVjue d’Osma, constatait une certaine conformité morale' entre sainte Thérèse et la reine Isabelle, d’après les ressemblances de leur style épistolaire, leur conception des choses et les formes de la pensée. Il en induisait avec sagaeité , que si la sainte avait été reine, elle eût été une autre Isabelle -, ainsi qu’lsabelle eût été une autre sainte Thérèse dans la vie religieuse
Et de peur que l’on ne croie que le temps a pu ajouter ses prestiges au souvenir de cette majesté, appelons un témoin oculaire qui prit date de ses impressions, au milieu des grandeurs qu’il lui fut donné d’admirer. Le protonotaire apostolique Pierre Martyr d’Aiigliiera, littérateur renommé, chargé de propager à la cour le goût de la belle latinité, écrivait au célèbre Pomponius Lætus, le grand classique de Rome : « Prends pour un feuillet sibyllin, Pomponius, ce que je vais te dire : cette femme est plus forte qu’un homme fort^ supérieure à toute âme
* « Omnis Hispaniæ félicitas, omne decus, omnium virtulum pulcheirimum specimen. « — Lucii Marinei Siculi, de rebus Hispaniæ memorabïlibus^ liber XXI.
2 « Que si la Santa hubiera sido Reina fucra otra Isabel, asi como si Isabel hubiera sido religiosa, fuera otra santa Teresa. » — Diego Clemencin, Memorias de la academia real de la IJisloria. llubtiacioii XXî, tomo VI, p. 573.
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humcuiie, un modèle admirable de décence et d’honnêteté ^ Jamais nulle part la nature ne forma une femme qui lui fut comparable. N’est-il pas merveilleux, Pomponius, que les qualités les plus opposées à celles de la femme se trouvent abonder en celle-ci comme naturellement ? ))
Le temps donna raison au protonotaire apostolique : rien ne démentit son jugement. Seulement la vertu d’Isabelle ne fit que s’étendre et que s'exhausser avec les années. La douleur l’ennoblit, et la souffrance lui donna sa consécration. Plus tard, le même écrivain, voulant, parmi tant de trésors de l’âme, désigner la plus caractéristique vertu d’Isabelle, nomma la chasteté. La pureté de cette mère de douleur respirait si visiblement dans tout son être, qu'il assure qu’on eût pu la nommer la chasteté même. Pour compléter sa pensée, Pierre Martyr ajoute qu’après la sainte Vierge assurément aucune femme ne fut plus chaste qu’Isabelle.
L’autorité de ces graves témoignages va le céder encore à une appréciation plus éminente, celle d’un homme vraiment extraordinaire, qui resta humble amant de la pauvreté, au faîte des honneurs, tout en se montrant grand Archevêque, grand Cardinal, grand Ministre, même grand Capitaine : le savant Franciscain, frère Ximenès Cisneros.
Après avoir retracé les sublimités de la Reine, qu’il « révérait avec admiration, » cet illustre génie déclarait (( que, dans les mondes de notre système planétaire, le
* « Habeto pro Sibylle folio, Pomponi, quod nunc referam. Est hæc femina fort! viro fortior, OQini anima humana constantior. Minim pudititiæ et honestitatis exemplar, etc. » — Opus epistolarum, Pétri Martyris Anglerii Mediolanensis, folio 2, epist. vi.
2 (( Hæc sibi post illam intemeratam Virginem Dei param. » — Opus epistolarurriy liber decimus septimus, epist. cclxxyiiii.
PORTRAIT d’ISARELLE. 155
soleil n’éclaira jamais son égale*. » Si ce saint homme s’engagea dans une telle alïirmation, c’est qu’il avait travaillé avec Isabelle, pour elle, sous elle-, fait parlie de ses conseils, visité sa conscience, connu sa fervente ])iété, sa pureté d’intention; mesuré rétonnante profondeur de ses vues administratives.
En dépit de nos regrets, l’étroite précision de notre cadre se refuse au portrait de l’admirable femme (jui fut un si grand Roi. Nous nous bornons à constater seulement que dans sa nature élevée, Isabelle fut la personnilication vivante du génie clievaleresque de son époijue et de sa nation. Nulle femme ne joignit sur le trône une foi plus sincère aune prudence plus consommée, et n’y tit briller une loyauté plus limpide. Manifestement une sorte de bénédiction parut attachée à ses projets comme à ses actes. Isabelle put toujours faire lorsqu’elle voulut^ et elle voulut toujours lorsqu’elle put faire. Le succès justifia chacune de ses entreprises. Elle agrandit son petit royaume qu’elle avait recueilli dans le dernier abaissement, et Féleva elle seule au rang de première puissance. En suscitant autour d’elle, pour la servir, de hautes capacités, de sincères dévouements. Dieu permit que la sagesse de ses conseils surpassât encore celle de ses conseillers.
Par Isabelle s’accomplit le principal fait de la politique européenne , l’expulsion du Croissant. Et avec Isabelle s’opéra l’événement le plus prodigieux de l’humanité, celui qui, en doublant son domaine terrestre, décuple l’horizon de ses investigations scientifiques.
^ « Cui similem sol noster planetaris nunquam in terris aspcxit. » — FoiTunatus Hubertus, MenoLogium sancti Francisci, p. 1033.