COLOMB DEVANT LES ROIS
Colomb, homme de désir à la manière de Daniel, tout animé de l’esprit divin, sachant la tendre piété de la Reine, et ayant la bienveillance de son attention pour gage de sa sympathie, laissa parler son cœur. Son éloquence pénétra celui d’Isahelle. Dès ce premier instant, elle prit un indéfinissable intérêt à cet étranger, dont le regard lumineux, le front éclairé de génie, le langage plein d’une élévation naturelle, malgré quelques incorrections semées de défectuosités dans la prosodie, trahissaient la supériorité, et inspiraient avec la confiance une estime mêlée de respect.
Le Roi sans doute se ressentit un peu de cette influence 5 mais son caractère plein de froide circonspection, opposé à tout entraînement de famé, l’empêcha de se prononcer encore. Il voulut qu’un projet fondé sur des données scientifiques fût d’abord vérifié par la science ; et renvoya son appréciation à une Junte de savants, qu’il chargea le Prieur de Prado de réunir et de présider.
La commission donnée à Fernando de Talavera n’était pas aussi aisée à remplir qu’on pourrait le croire. A cette époque, la Castille ne comptait qu’un petit nombre de cosmographes , et, de l’aveu d’un historiographe royal, ils n’étaient guère habiles. A défaut d’un nombre suffisant de cosmographes, le Prieur de Prado convoqua des théologiens.
Salamanque, ou la cour passait l’hiver cette année-là, fut naturellement le lieu de la docte réunion. Pour assister le Prieur de Prado, on lui adjoignit comme assesseur son parent le docteur Rodrigo Maldonado de Talavera, régidor de Salamanque. La date de cette Junte mémorable n’a pas été retenue par l’histoire. Toutefois, deux circonstances particulières nous permettent de la déterminer fort approximativement. La Junte se réunit en novembre
1486. Les procès-verbaux de ses séances, imparfaitement rédigés deux ans après leur date, ne sont pas encore sortis des Archives de Simancas. En l’absence de ces documents, il convient de se former au moins une idée du lieu et des physionomies qui virent ce curieux débat, entre l’intuition du génie et l’incrédulité de la routine.
La religion et la science composaient seules la cité de' Salamanque. Outre le collège du Roi, ceux des ordres de' Calatrava et d’Alcantara, des villes de Burgos, d’Oviédo, ceux des Irlandais, des Orphelins, de Saint-Jean, de Saint-Pélage, de Saint-Michel, de Saint-Pierre et Saint- Paul, du Mont-des-Oliviers, de la Croix, de Sainte-Marie, de Saint-Barthélemi, etc., etc., les Dominicains, les Franciscains , les Augustins , les Bénédictins , les Hiéronymites, les Bernardins, les Pères de la Miséricorde, les Trinitaires, les Chanoines réguliers, les Carmes déchaussés, avaient chacun leur école.
Ces divers établissements comprenaient à peu près tous les degrés d’instruction. Les uns se bornaient à l’enseignement du latin, des humanités; tandis que les autres poussaient le développement des études jusqu’aux sciences naturelles, au droit et à la théologie. Dans les couvents où l’on professait ces cours supérieurs, des salles publiques, extérieurement annexées au cloître, restaient aisément accessibles à la jeunesse. Les étudiants y venaient aux heures des leçons, comme ils le font aujourd’hui dans nos Facultés.
L’instruction à tous les degrés était donc largement dispensée à Salamanque. Ces nombreux établissements d’éducation fonctionnaient sous la direction unique d’un
L’üNIVEnSlTÉ DE SALAMANQUE. l81
conseil appelé l’Université, que présidait souverainemeni un recteur nommé par voie d’élection, le jour de la lôte de Saint-Martin. Ce haut titulaire tenait sous ses ordres plus de quarante secrétaires, comptables, officiers, massiers et appariteurs 5 et sous son contnMe soixante-treize chaires dont un revenu confortable assurait rexistence *. Près de huit mille étudiants prenaient inscription sur les registres de la puissante Université.
Par ses richesses, sa célébrité, ses influences, TUniversité régnait à Salamanque. L’Université avait son administration, son gouvernement personnel, sa cbancellerie, ses domaines, son notariat, ses juges, ses médecins, ses musiciens, son prédicateur, son église spéciale dédiée à saint Jérôme ^ son hôpital , sous le vocable de saint Jean-Baptiste, exclusivement aflécté aux étudiants pauvres ^ sa vaste bibliothèque ouverte chaque jour pendant quatre heures aux professeurs comme aux élèves.
Par sa supériorité réelle et sa renommée, le collège des hautes études, que dirigeaient les Dominicains dans leur couvent de Saint-Étienne, l’emportait alors sur tous les autres établissements d’instruction. Ce fut dans l’enceinte de ce cloître que s’assembla la Junte scientifique.
On ne saurait douter du retentissement qu’eut la tenue d’un pareil congrès à Salamanque. D’abord c’était un fait nouveau, sans précédent 5 puis l’étrangeté du sujet à débattre piquait la curiosité des esprits sérieux. De plus, le vice-président de la Junte, le docteur en droit Rodrigo Maldonado, réputé géographe on ne sait pourquoi, homme grave sans pédantisme et d’une exquise aflabilité, avait
^ Tiene esta universidad para su mayor servicio y grandeza, mas de quarenta officiales, administrador, sindicos, secretarios, bedeles, maestro de ccremonias y otros. » — Gil Gonzalez d’Ayila, llisioria de Salavianca, lib. II, cap. xvn, p. 188.