‹ Christophe Colomb (volume 5)Chapitre 59 sur 316 · LA JUNTE DE SALAMANQUE · texte numérisé non relu

LA JUNTE DE SALAMANQUE

pagnol assurément le plus compétent en matière de cosmographie, le docte lapidaire de Burgos, Jainie Ferrer, que le Grand Cardinal illustrait de son amitié, n’avait pu malheureusement être convoqué. Il se trouvait proljablement alors au Caire ou à Damas pour sou commerce de pierreries.

La Reine qui , maintes fois , en vue de fortifier les études, avait assisté aux thèses pour la licence et le doctorat, ne voulut point cette. fois par sa présence influencer les débats, apporter quelque gêne dans la discussion et peut-être prendre parti. Elle se priva du plaisir de contempler cette joute du génie contre l’érudition. D’ailleurs, en ce moment, elle était réellement accablée, ayant fait transporter dans son palais tout le greffe de Valladolid, afin de compulser les dossiers, et de voir, d’après les pièces et les considérants des arrêts, de quelle manière la justice s’y était rendue *. Mais la puriste dona Lucia de Medrano, habituée à expliquer en public les classiques^ la célèbre dona Béatrix Galindez, surnommée a la Latine, » née dans les murs de Salamanque , et de qui la Reine avait appris la langue de Virgile^ l’harmonieuse Florencia Pinar, aimée pour ses poésies, et Françoise de Lebrija, docte fille du docte maître qu’elle devait remplacer un jour à rUniversité d’Alcala, figuraient dans les admissions de faveur.

Parmi les notabilités qui suivirent assidûment ces débats, on put remarquer : le Nonce apostolique, Barthélemy Scandiano, et plus souvent son neveu Paul Olivieri, secrétaire de la nonciature, propagateur du bon goût 5 l’ex-Nonce, Antonio Geraldini etson frère, ringéiiieux Alessandro*, le doyen de Compostelle, Didace Muro, se-

^ Garibay, Compendio historial de las chronicas, etc., toino I, lib, XVIll, cap. XXXI.

la junte de SALAMANQUE.

crétaire du premier ministre; Fillustre professeur Guttierez de Tolède, cousin du Roi ; le Sicilien Antonio Blaniardo, plus connu sous le nom romain de Flaminius, et son compatriote Lucio Marineo; Villa Sandino, premier professeur de droit ecclésiastique; Pierre Pontea, professeur suppléant de droit civil, connu du Père Gardien de la Rabida ; le mathématicien Juan Scriba, qui délaissa le compas pour une ambassade; le docteur Gaspar Torrella de \alence, plus tard appelé comme médecin auprès de deux Papes, et qui après avoir soulagé les corps voulant guérir les âmes, mourut évêque de Santa-Justa; le Portugais Arias, professeur de littérature grecque, souvent éloigné de sa chaire par sa mauvaise santé. Le premier professeur de théologie du collège de Saint-Étienne, F. Diégo de Deza, également renommé pour sa piété et p(Mjr sa science, précepteur du Prince royal, jouissait d’une grande popularité dans cette Université, dont après avoir été l’élève, il faisait maintenant la gloire. Autour de lui se groupait l’élite de l’école.

Force est de le reconnaître : dans ce congrès, l’auditoire n’était pas moins imposant que les juges. Il apportait tout autant de savoir et plus d’indépendance. On se rappelle combien le président de la commission était défavorable au projet de Colomb ; son assesseur. Rodrigo Maldonado, partageait ses préventions. D’après la façon dont se passent les choses au sein des commissions, on ne peut douter qu’avant la première séance, la Junte, impressionnée par l’opinion déjà connue du président, n’eût déjà des préventions contre la question à juger et contre l’homme qui venait la défendre.

D’abord tous le considéraient comme un orgueilleux, qui prétendait découvrir une chose à laquelle n’avait songé aucun cosmographe, d’où l’on induisait qu’en son

COLOMn DEVANT LA JUNTE.

for intérieur il se supposait supérieur à tous ses devanciers. D’ailleurs il était étranger-, circonstance aggravante et qui ne constituait pas le moindre de ses torts.

Au jour fixé, Colomb parut devant ses juges avec une grande tranquillité d’âme, malgré l’inlinie distance qui le séparait de leurs idées.

Les uns croyaient fermement que la Terre était le corps le plus vaste de la création visible , le centre fixe de l’univers. Dès lors ils trouvaient tout naturel que le soleil tournât autour d’elle. Par sa masse, la Terre l’emportant sur tous les astres, elle seule était le but de leurs divers mouvements. Les autres estimaient que la Terre formait un cercle aplati ou un quadrilatère immense, borné par une masse d’eau incommensurable. Ceux-ci, en admettant la forme quadrangulaire ou circulaire, mais toujours aplatie de la Terre, limitaient l’étendue des mers au septième de la partie solide de ce monde. Ceux-là, sans se forger nettement un système , tenaient pour un songe toute idée contraire aux anciens auteurs.

Plusieurs inclinaient à voir dans la théorie de cet étranger une innovation dangereuse, couvant peut-être quelque hérésie.

Colomb s’était affaibli forcément et presque désarmé avant de prendre la parole, par sa résolution de ne pas dépasser dans cette controverse certaines généralités, et de ne plus livrer à l’indiscrétion publique la source intime de ses convictions. La perfidie du Portugal tenait encore éveillée sa prudence, môme devant la loyale cour d’Isabelle. Ce qu’il allait établir sur des données cosmographiques n’était donc point la raison décisive de son système et sa démonstration péremptoire. Il présentait comme ses raisons principales, seulement ses arguments secondaires.

Nonobstant cette complication d’embarras, Colomb exposa avec assurance les raisonnements fondamentaux qui paraissaient la base de son projet. Comme il s’appuyait spécialement sur les sciences, l’assemblée ne put suivre bien loin son argumentation. Seuls, les religieux Dominicains

de Saint-Etienne l’écoutèrent avec attention et faveur C

Quelques membres de la Junte objectèrent à ses déductions des passages des Saintes Ecritures qu’ils appliquaient fort mal, et des fragments tronqués de quelques auteurs ecclésiastiques contraires à son système. Des professeurs « cathedraticos )) établirent par majeure et par mineure que la Terre est plate comme un tapis, et ne

saurait être ronde, puisque le Psalmiste dit : « Etendant le ciel comme une peau , » extendens cœlum sicut jiellem; ce qui serait impossible si elle était sphérique. On lui opposait les paroles de saint Paul , comparant les deux à une tente déployée au-dessus de la Terre, ce qui exclut la rotondité de ce monde. D’autres, moins rigides ou moins étrangers à la cosmographie , soutenaient , qu’en admettant la rotondité de la Terre, le projet d’aller chercher des régions habitées dans l’hémisphère austral était chimérique, puisque l’autre moitié du monde restait occupée par la mer ténébreuse , ce gouffre formidable et sans limite ^ et si , par bonheur, un navire lancé dans cette direction parvenait à toucher aux Indes, jamais on n’en pourrait avoir de nouvelles, parce que cette prétendue rotondité de la Terre formerait un obstacle insurmontable à son retour, quelque favorables qu’on supposât les vents

’ « Y en solos los frayles de San Esteban Dallé attencion y acogida. »

Fray Antonio de kemesal, Bïstoria de la Provmcia de San Vincente

de Chïapa y Guatemala, libr. Il, cap. vu.

2 Fernando Colomb, Histoire de V Amiral, cbap. xi.

Quand il répliquait par des motifs tirés de l’expérience et de la nautique, on lui ripostait par l’autorité de Lactance et de saint Augustin condamnant l’opinion absurde de ceux qui croient aux antipodes-, et l’on réconfortait les auteurs ecclésiastiques du témoignage des païens : on objectait Epicure et le grave Sénèque.

Quant à Sénèque, les « catbedraticos )> commettaient une erreur très-involontaire. Ils croyaient parler du pliilosopbe Lucius Annæus Sénèque, le précepteur de Néron, et lui attribuaient ce passage des Suasoriœ sur cette question : ((Alexandre s’embarquera-t-il sur l’Océan, l’Inde étant au bout du monde au delà duquel commence la nuit éternelle' ?» Or, cette question n’a été nullement débattue par le philosophe Sénèque. C’est son père, le rhéteur Mucius Annæus Seneca, vivant sous Auguste, qui l’avait posée en effet dans ses Suasoriœ. Mais qu’étaient les Suasoriœ î Des canevas de rhétorique, des sujets d’amplification donnant lieu à des débats fictifs, purs assauts d’éloquence. Et c’était par une fantaisie d’imadnation, un thème de composition oratoire, qu’on prétendait réfuter la théorie de Colomb!...

La discussion était trop étendue et touchait à trop de questions incidentes pour être promptement terminée. Après chaque exposé de Colomb, il y avait réunion secrète de la Junte, afin de vérifier la force des arguments, les autorités alléguées, et préparer des réponses ou des objections pour la séance suivante. Ces conférences comprirent un certain espace de temps, durant lequel Colomb resta l’hôte du couvent de Saint-Étienne. Les Dominicains pourvurent à tous ses besoins, y fournirent généreusement, et le défrayèrent même des dépenses de son voyage^.

^ Voss, Kleine schriften, t. II, p. 241.

* Todo el tiempo que se detenia Colon en Salamanca, el convenlode

Aujourd’hui encore, leur communauté tire honneur de cette hospitalité si dignement exercée envers le Messager de la Providence, alors inconnu ^

Colomh , sentant bien que dans cette Junte , où le nombre des théologiens l’emportait de beaucoup sur celui des marins et des cosmographes, les inductions purement scientifiques ne sufiîraient point à, ses juges, se décida, malgré la dangereuse suspicion d’hérésie, à discuter enfin les textes mêmes des Écritures et l’opinion des commentateurs.

L’ardeur de son apostolat parut alors le transfigurer aux yeux de son auditoire. La majesté de sa personne, l’éclair de son regard, l’illumination de son front, la pénétrante sonorité de sa voix donnaient à l’autorité de cette parole convaincue une persuasion irrésistible pour toute âme élevée. La poésie et la majesté des livres saints électrisaient son cœur-, l’énergie de son langage s’ennoblissait par la grandeur du sujets et il tournait contre ses adversaires, en les développant avec magnificence , ces mêmes textes sacrés dans lesquels ils avaient cru lui montrer sa condamnation.

On a gardé le souvenir de sa noble attitude devant la Junte, Plusieurs des assistants se sentirent entraînés. Parmi eux, le premier professeur de théologie de Saint- Etienne, le dominicain Diégo de Deza, prit sa défense, et gagna à sa cause les premiers maîtres de l’Université.

Colomb avait donc pour lui la qualité, sinon la quantité

San Esteban le dava aposento y comicla, y le bazia el gasto de sus Jornadas. » — Fray Antonio de Remesal, Hïstoria de la Provincia de San Vincente deChiapa y Guatemala^ lib. II, cap. vu.

1 « Los Dominicanos ponen entre sus glorias el haber hospedado en San Esteban el Descubridor de las Indias. » • Mufioz, Hïstoria del

JSuevo Mundo, tomo I,, Ub. cap. xxvi,

des suffrages. Mais les esprits méticuleux, les scolastiques opiniâtres trouvaient singulièrement présomptueux à un marin de contester malgré l’opinion de saint Augustin et de Nicolas de Lyra. Et on répandait môme une vague rumeur qui devenait dangereuse dans ce pays où rinquisition, établie depuis peu, déployait ractivité de ses nouveaux ressorts. Heureusement le Nonce, Scandiano, n’ignorait rien de ce qui se passait. L’ancien Nonce du Saint-Siège était là. Son jeune frère Alessandro Geraldini, pressentant le péril, obtint aussitôt une audience du Grand Cardinal d’Espagne. Peu de mots suffirent à lui démontrer que l’opinion de Nicolas de Lyra, tout excellent commentateur qu’il fût, et de saint Augustin luimême, si éminent par la philosophie et la sainteté, ne pouvaient faire autorité en matière de cosmographie et de navigation, sciences étrangères à leurs travaux ‘ . L’opinion du Nonce apostolique, du Grand Cardinal, de l’ex-Nonce Antonio Geraldini, de son frère Alessandro, et les vives sympathies du premier professeur de théologie de Saiîit- Étienne, Diégo de Deza, appuyé de quelques notcdjilites de Salamanque, arrêtèrent l’elfet de ces perfides insinuations , dont le Saint-Office avait déjà pris ombrage.

La cour n’attendit pas la fin des conférences; elle quitta Salamanque le 26 janvier 1487 pour aller en Ân- , dalousie

' « Ego qui forte juvenis rétro eram, Didacum Mendozam, sanctæ Uomariæ Ecclesiæ Cardinalem hominem genere integritate, prudenlia, rerum notifia, et omnibus preclaræ naturæ ornamentis illustrem petii. Gui cum referrem Nicolaum à Lyra, virum sacræ theologiæ exponendæ egregium fuisse, et Aurelium Augustinum doctrina et sanctitate magnum, tameii cosmographia caruisse, etc. » — Itïnercirlu'in cid regiones sub xqulnoc-~ iïati plaga constitutas. Alexandri Geraldini Amerini, episcopi civitatis S. Dominici, etc., lib. XIV.

' ^ Cronicon de Valladolidy ilustrado con notas por D. Sainz de Ba^

COLOMB AI-l-ELE A LA COUR.

La Junte se sépara avant le printemps, sans avoir rien conclu. A l’unanimité elle condamnait le projet, soit comme chimérique , soit comme impraticable. Toutefois le procès-verbal de ses opérations ne fut point alors rédigé et remis à la conr. L’entrée en campagne contre Mdlaga fit pour l’instant perdre de vue le projet de Colomb. Fernando de Talavera ne put s’en occuper. D’un (ôté, il n y prenait aucun intérêt, ne croyant pas à la po.ssibilité de l’entreprise ; d’autre part, obligé d’accompagner la cour en qualité de confesseur de la Reine, malgré sa récente promotion à l’évêché d’Avila, il lui eût été bien diflicile de suivre cette affaire, tous les membres de la Junte s'étant dispersés.

Cependant, nonobstant leur stérile issue, les conférences de Salamanque avaient mis en relief l’érudition, la science, les vues gigantesques de Christophe Colomb! Son projet s était acquis une notoriété immense , et son nom une sorte de popularité. A partir de ce jour, la cour commença à traiter avec considération cet étranger'. Sans rien conclure, sans s’engager envers lui, on était aise de le questionner à moments pqrdus, de l’entretenir de son plan. Le Roi, tout en refusant de risquer un ducat, caressait comme un songe d’or cette idée de terres incom nues à 1 extrémité des Indes, pays des épices, des pierreries et des dicamants.

Il paraît qu’à diverses reprises Colomb fut appelé à la cour.

Une indemnité pour son déplacement lui était allouée chaque fois. La preuve en existe dans les comptes du tré-

randa. — Coleccion de docume.Kos iiiedilos para la historia de Espana tonio XIII.

' « Desde enlonces le miraron los Reyes con agrado. » — Andres Btrnaldcr, Historia de los Iteyes Calolicos, cap. c.wiii. Ms.

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