LA REINE SIGNE LE TRAITÉ AVEC COLOMB
îles et terre ferme qu’il découvrirait; que ses dignités seraient transmissibles à perpétuité dans sa famille.
Le 8 mai, à ces récompenses éventuelles, la Reine ajouta une faveur pleine d’exquise bonté, en nommant le petit Diégo , fils aîné de Colomb, page du Prince royal, avec une pension annuelle de neuf mille cjuatre cents maravédis. Cet honneur si envié n’était réservé qu’aux enfants des plus illustres maisons du royaume.
Pour l’armement de l’expédition, des motifs d’économie firent choisir le modeste port de Palos. Comme ses habitants étaient astreints, en commutation d’amende; à fournil gratuitement à la couronne, pendant un an, deux caravelles armées et pourvues de leurs équipages , il leur fut enjoint d’avoir à les mettre, dans le délai de dix jours, aux ordres de Christophe Colomh. — Exemption de tous droits de fisc, de gabelle, était accordée aux marchandises et provisions destinées à cet armement. ■ — Ordre fut transmis de surseoir à toute action en justice et à tous jugements, contre ceux qui feraient partie de fentreprise.
Le 12 mai, Colomb, ayant eu son audience de congé, partit promptement pour Cordoue, où l’appelaienCquelques arrangements relatifs à l’éducation de ses enfants. Ce fut probablement alors qu’un neveu germain de sa femme, « honnête gentilhomme de Cordoue C Diégo de Arana , se détermina à tenter avec lui cet effrayant voyage, à travers la mer ténébreuse.
Peu de jours après, Colomb arrivait à Palos.
^ Oviedo y Yaldez, la Historia naturalf etc., lib. II, cap. xii.
ARMEMENT DE l’EXPÊDITION A PALOS.
§ IV
Le Père Juan Ferez de Marcliena, qui avait ouvert son asile à l’étranger pauvre et inconnu, reçut dans ses bras l’ami comblé d’honneurs et rempli d’espérance, revenant savourer avec lui les premières joies d’un bonheur dont il lui devait la meilleure part. Colomb devint encore l’hôte de la communauté de Saint-François. Et comme on le verra, l’assistance v^du Père Gardien ne lui fut pas alors moins utile qu’aux premiers jours de son arrivée à la Rabida.
Le mercredi 23 mai, avant midi, le Père Gardien descendit du couvent avec Colomb et l’accompagna à l’église paroissiale de Palos , sous le patronage de saint Georges. Là, au milieu de cette population de marins, en présence des premiers alcades , Diégo Rodriguez Prieto et Alvaro Alonzo Cosio, sur la réquisition de Christophe Colomb, toujours assisté du Franciscain Juan Ferez de Marchena*, le notaire public François Hernandez fit solennellement lecture de la lettre de Leurs Altesses, qui enjoignait de lui livrer deux caravelles armées et montées.
Rien que le port de Palos dût fournir à ses propres frais les hommes des équipages , sous peine d’une amende de dix mille maravédis au profit de la chambre royale, les Souverains daignaient leur accorder la même solde que sur les navires de guerre, et leur faire payer quatre mois d’avance en montant à bord. En outre, au retour de l’expédition, s’ils pouvaient produire un certificat de bonne conduite , délivré par leur chef, ils seraient tenus quittes du restant de la condamnation. Les autorités de Palos , s’inclinant, répondirent qu’il serait obéi à ce com-
* Provision registrada en el Sello de Corte en Simancas, — Docum. diplom., n® vu.
ARMEMENT DE L’eXPÉDITION A PALOS.
mandement avec la soumission due aux ordres des Rois. Et de ceci acte fut dressé par le notaire public, sous les jeux de Fernand del Salto, procureur du conseil de Palos, assisté de deux témoins, savoir : l’alcade Lorenzo de Es-
carrana et Garcia Fernandez Carnero. Pareille publication fut également faite à Moguer
Cependant, lorsqu’on sut qu’il s’agissait d’aller naviguer au couchant, jusque dans la mer ténébreuse, la consternation se répandit sous chaque toit ; l’elfroi gagna toutes les barques. La mer ténébreuse ! ce nom seul glaçait d’épouvante les plus intrépides.
Aujourd hui, des hauteurs de notre savoir, nous aurions mauvaise grâce à sourire de ces terreurs. Elles étaient, à cette époque, naturelles et presque logiques, puisqu’elles s’appuyaient sur le raisonnement. Le télescope n’avait point encore plongé dans l’éther pour jauger l’espace, nombrer les myriades de soleils de la voie lactée, prendre la projection des pics de la lune , compter les satellites de Jupiter et d’üranus, décomposer le triple anneau de Saturne, peser les diverses masses, calculer les différentes vitesses des mondes qui gravitent autour de notre soleil. La composition, le volume et le poids de la Terre n’étaient point fixés. Sa forme restait indéterminée.
Les uns la disaient plate et longue, continuée indéfiniment par l’Océan incommensurable ; les autres la prétendaient carrée, mais cernée entre les glaces et la mer sans bornes. On niait radicalement les antipodes. On admettait des « zones inhabitables. » Par suite des imperfections de la nautique , les enseignements des cosmographes se montraient bizarres et contradictoires comme le chaos. Il n’est donc pas surprenant que cette confusion se réper-
* Real Sobre-Carta. — Suplem. prim. âlacolec. diplom., n“ viii.