‹ Christophe Colomb (volume 5)Chapitre 82 sur 316 · LA MER TÉNÉBREUSE · texte numérisé non relu

LA MER TÉNÉBREUSE

de son bec enlevait, non pas un homme ou une barque, mais un navire chargé de tout son équipage, l’emportait dans la région des nues, et, de'cette hauteur, s’amusait à le fracasser entre ses serres, pour le laisser tomber, pièce à pièce, hommes et choses, dans les hideuses vagues de la MER TÉNÉBREUSE. Certains passages d’auteurs graves attestent qu’à cette époque eux-mêmes partageaient la croyance vulgaire. Précisément cette année-là, dans la préface d’un livre prohibé, le jurisconsulte Fernando de Rojas parlait sérieusement de l’oiseau rock. Plus d’un siècle après la découverte de l’Amérique, le duc d’Arion, vice-roi du Mexique, croyait que dans la partie inconnue de la Nouvelle-Espagne vivaient des aigles à deux têtes \

On s’expliquera aisément ces croyances et cette épouvante, si l’on se rappelle qu’alors il n’existait pas une seule mappemonde qui n’indiquât, par l’image de monstres de plus en plus affreux, les degrés voisins de la ligne équinoxiale. Comment le peuple, les matelots auraient-ils échappé à Terreur commune ? Aller dans la mer ténébreuse, c’était affronter l’embrasement par les feux du soleil, s’engouffrer dans Tobscurité du chaos , s’exposer à être détruit dans les airs ou enseveli sous l’abîme éternel du noir Océan. Et les intrépides pilotes qui avaient fréquenté Lisbonne ou navigué aux Canaries et aux Açores, tout en rabattant beaucoup de ces frayeurs, n’en étaient pas moins convaincus de l’impossibilité de jamais traverser la mer ténébreuse , l’épouvantable Bahr-al- Talmet des Arabes.

Cependant le temps s’écoulait. Malgré Tordre royal, et leur protestation d’obéissance , les autorités de Palos

* Solorzano y Peyrera, Politica indiana^ lib. I, cap, vi, § 31 . — Annotations par D. Franç. Ramiro de Valenzuela, rapporteur au Suprême Conseil des Indes.

OBSTACLES APPORTÉS A l’ ARMEMENT. 221

n’avaient encore fourni aucune caravelle. Le mouillage était complètement désert. Tous les propriétaires de navires les allaient cacher dans les criques éloignées ou les emmenaient dans d’autres ports, pour les soustraire à la réquisition.

Le 20 juin, la Reine, informée de cet obstacle, expédia à Palos le garde du corps Juan de Penasola, homme énergique , avec pouvoir de frapper d’une amende de deux cents maravédis, par chaque jour de retard, ceux qui se refuseraient à l’exécution de ses ordres. 11 était autorisé à faire saisir sur la côte d’Andalousie tout bâtiment et tout marin qui paraîtrait propre à ce nouveau service.

Ce fut une grande désolation pour les propriétaires de navires et les hommes de mer. On contestait, on se débattait ; aux supplications s’ajoutaient des promesses ; mais l’armement n’en allait pas plus vite. Cependant Juan de Penasola fit saisir de vive force une caravelle, bonne voilière , nommée la Pinta, qui appartenait par moitié à deux habitants de Palos : Cornez Rascon et Christoval Quintero. Ces gens-là se regardaient comme perdus, eux et ce bâtiment, toute leur fortune. Ils maudissaient la venue du Génois hâbleur et intrigant qui avait surpris à la sagesse des Rois l’ordre de cette navigation désastreuse.

Les callats , les charpentiers se disaient malades ou se cachaient, pour ne pas être forcés de travailler à la réparation de la caravelle. On ne trouvait ni bois, ni étoupes, ni goudron, ni câbles. La rigueur de la mission donnée à Juan de Penasola ne réussissait pas mieux que les raisonnements de Colomb. Il fallait trois navires; on n’en tenait encore qu’un seul. Déjà une sombre exaspération agitait les esprits.

Dans cette situation critique, le zèle du Père Juan Perez vint au secours de son ami et de la population égarée.

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