JOUR DU DÉPART
du chœur. Car il suivait scrupuleusement la règle de saint François.
Nous sommes fondés à penser qu’il faisait alors une dernière retraite, en attendant le moment du départ.
§ VII
Dans la nuit du 3 août, vers trois heures, Colomb se réveilla tout à coup au doux susurrement des pins, dont la brise de terre commençait à bercer les cimes. L’ouïe subtile du marin reconnut bien vite le vent attendu.
Ce jour était un Vendredi.
Le Vendredi réputé de funeste augure, et objet d’une superstitieuse aversion chez les gens de mer, devenait au contraire pour ce fervent chrétien, un fortuné présage; car c était le jour de la Rédemption; celui de la délivrance du Saint Sépulcre, par le Français Godefroi de Bouillon; celui de la reddition de Grenade, ce palladium du Mahométisme dans l’Occident. Le Vendredi parut donc à Colomb un jour providentiellement destiné.
Sans nul doute, quittant aussitôt sa cellule il alla frapper lui-même à celle du Père Gardien, et bientôt celui-ci dut réveiller le frère portier qui vint allumer les cierges de l’autel et tout préparer pour la messe. Peu d’instants après, les vigies de garde sur les caravelles purent voir à cette heure inaccoutumée, briller à travers les pins, les hauts vitraux de la Rabida. Pendant que la communauté Franciscaine goûtait un paisible sommeil, Colomb entra seul, d’un pas discret, dans la chapelle de Notre-Dame. Le Pere Gardien, revêtu de ses habits sacerdotaux, monta à i’autel, pour offrir l’auguste sacrifice à une intention jusjue-là inouïe, et peut-être unique depuis l’institution de i’Eucharistie. Au moment de la communion, Colomb s’ap-
DÉFAUT DE l’EXPÉDITION.
procha de la sainte table, et reçut en viatique * le pain des anges. Apres Faction de grâces, il sortit sans bruit du couvent, toujours accompagné du Père Juan Ferez de Marcbena.
Durant Feffusion de ces émotions saintes le recueillement est un besoin ^ le silence, une douceur. La parole ne pourrait que troubler ce calme intérieur, qu’elle est impuissante à rendre. Il est probable qu’ils descendirent, absorbés dans leurs sentiments et silencieux, la pente à demi sauvage par laquelle on arrive à Palos. Les dernières étoiles brillaient encore au firmament^ la première lueur de 1 aube allait se dessiner à l’Orient-, la brise matinale parsemait à travers la forêt les amères senteurs des pins, 1 arôme du thym et des lavandes écrasés sous leurs pas, dans 1 obscurité du sentier-, derniers parfums de la terre d Europe qui devaient dilater la poitrine de Colomb , débordant de bonheur, et de majestueuse confiance. Ils arrivèrent ensemble dans le bourg de Palos.
Des qu ils parurent, le canot-major de la Sanfa-Maria accosta la rive pour prendre son commandant.
La voix des pilotes de service et le sifflet des contremaîtres commandant les manœuvres de l’appareillage, réveillèrent les maisons voisines. Les fenêtres et les portes s ouvrirent en un instant. Le cri : Ils partent! ils partent! eut bientôt retenti à l’extrémité de l’habitation. Les mères, les femmes, les enfants accouraient sur le quai en versant des pleurs; les parents et les amis se jetaient dans les barques pour s’approcher des caravelles et faire un signe à ceux qu’ils ne reverraient peut-être plus. Colomb, pressant sur son cœur le Franciscain ému jusqu’aux larmes,
^ « Rescibio el santisimo sacramento de la Eucarislia el dia mesmo que entré en la mar. » — Oviedo y Valdez, la Historia natiiral y ral de las Indias, lib. II, cap. v, fol. 6.
DÉPART DE l’expédition. 24 1
lui fit ses muets adieux, et se jeta dans le canot qui eut rejoint en un instant la Santa-Maria,
Le commandant, reçu à son bord avec les honneurs prescrits par les règlements de l’amirauté de Castille, monta sur la dunette, jeta son coup d’œil sur les dispositions prises. On héla les nacelles des habitants pour les faire éloigner. Il y eut un grand serrement de cœur et une oppression dans toutes les poitrines. En peu^ d’instants toutes les embarcations furent hissées à bord; déjà les ancres étaient retirées et saisies au-dessus de la proue.
On retira le pavillon de partance de la Santa-Maria pour y arborer le royal étendard de la flottille. Fidèle emblème des pieux sentiments de Christophe Colomb et du but réel de son voyage, ce drapeau était véritablement rétendard de la Croix. Il portait l’image de Notre- Seigneur Jésus-Christ ' cloué sur l’arbre du Salut, tandis qu’au grand mât de la Pinta et de la Nina flottait seulement la bannière de l’expédition, marquée d’une croix verte, entre les initiales royales, surmontées d’une couronne.
Alors Colomb, saluant avec sérénité la foule pressée sur le rivage, puis envoyant de la main un dernier adieu à son ami Juan Ferez, prit place à son banc de quart; et tout pénétré du caractère de son entreprise, dominant de sa voix les bruits confus des trois équipages, commanda au NOM DE Jésus-Christ de déployer les voiles
^ « Una bandiera nella quale era figurato il Nostro Signore Jesu- Christo in croce. » — Giov. Baltista Ramusio, Belle navigationi e viaggif raccoltey vol. III, fol. 1.
* « Y en el nombre de Jésus mando de splegar las vêlas. » — Oviedo y Yaldez, la Mstorianatural y general de lasindias, lib.II, cap. v, fol, 6.
DEPART DE l’eXPÉDITION.