‹ Christophe de Beaumont, archevéque de Paris (volume 2)Chapitre 113 sur 348 · CONFERENCE ROMPUE · texte numérisé non relu

CONFERENCE ROMPUE

L'écrivain consentait bien à diverses modifications de forme, mais il regimbait contre la suppression réclamée du fragment de son œuvre le plus applaudi. — « Monseigneur me sera témoin, disait-il, que j'aurai fait, pour vous adoucir, tout ce que raisonnablement vous pouviez exiger de moi. » — « Oui, mon cher M. Marmontel, répliquait Tarchevèque, sur bien des points j'ai été content de votre bonne foi et de votre docilité ; mais il y a un article sur lequel j'exige de vous une rétractation authentique et formelle : c'est celui de la tolérance, »

Ce fut peine perdue. La discussion n'amena point le résultat désiré, et le philosophe se leva pour sortir. Christophe de Beaumont s'efforça de le retenir encore, et, lui serrant affectueusement les mains, le conjura, « avec un pathétique » dont Marmontel voudrait ridiculiser l'accent, de souscrire à ce qu'il appelle « ce dogme atroce ». — «Non, Monseigneur, ajouta- 1- il en se défendant jusqu'au bout ; si je l'avais signé, je croirais avoir trempé ma plume dans le sang. »

La conférence était rompue. L'honnête philosophe s'empressa de la réduire à ce résumé perfide, dont il répandit les exemplaires par milliers, afin de rendre odieux ses adversaires : « Ils ont voulu me faire reconnaître le droit de forcer la croyance, d'y employer le glaive, les tortures, les échafauds et les bûchers; ils ont voulu me faire approuver qu'on prêchât l'Évangile le poignard à la main, et j'ai refusé de signer cette doctrine abominable. Voilà pourquoi l'abbé Le Fèvre m'a déclaré que je serais censuré sans pitié*. »

Après cela , on ne s'étonne point que Voltaire lui

> Loc. cit., p. 333-300.

ËSSAÎ DE CONCILIATION. 159

écrive : « Il ne s*agit plus ici de plaisanter, il faut écraser ces sots monstres ^ » Et de pareils tolérants versent des larmes de crocodile sur l'intolérance d'autrui !

Christophe de Beaumont n'en attendit pas moins près d'une année avant de fulminer son acte épiscopal, dans l'espérance que Marmontel tiendrait une promesse de rétractation faite à la dernière heure. Dès le l*"" mars 1767, la Sorbonne, qui s'était échaudée mainte fois à des explications reconnues plus tard insuffisantes pour réparer le scandale de certains écrits, avait nommé des commissaires chargés de faire agréer à l'archevêque la nécessité de la censure. Le prélat accueillit les députés avec son affabilité ordinaire ; mais après leur avoir déclaré que, n'ayant point de sentiment arrêté sur le choix du moyen à prendre, il était prêt à déférer au choix de la Faculté elle-même, il les pria d'examiner en sa présence si une profession de foi et des explications, telles que l'auteur s'offrait toujours à les fournir, ne seraient pas aussi efficaces que la censure pour la réparation du scandale et l'utilité des fidèles. « Tous, à l'exception- de deux, furent d'avis que l'on pouvait se contenter d'une bonne et suffisante exposition du dogme, pourvu qu'elle fût suivie d'une explication de M. Marmontel qui valût une rétractation^. »

Le philosophe se trouvait en ce moment même dans le cabinet de l'archevêque, attendant le résultat de ses bons offices. Le charitable Beaumont, qui espérait encore le ramener en lui épargnant l'amertume d'une

^ Lettre à Marmontel, 16 mai 1767. * Nouvelles de 1768, p. 45.

Page 1