FORTUNE DU LIVRE
L'effet produit par le mandement fut des plus remarquables. Bèlisaire ne s'en est jamais relevé.
Voltaire essaya bien d'atténuer le coup en publiant sa facétie : Lettre de Tarchevêque de Cantorbèry à V archevêque de PoLris, Mais, au jugement même des adeptes, cette plaisanterie en quatre pages, dont le trait je plus spirituel consiste à donner à Beaumont le titre de milord, « n'est soutenue ni par le raisonnement ni par la gaieté^ ». Pour retrouver sa verve endiablée, le « grand Lama des philosophes » devra se rabattre de nouveau sur la Sorbonne, qu'il accommodait de toutes pièces à ses heures. En même temps , Voltaire s'efforcera de créer à la moins attachante des œuvres de Marmontel un courant de popularité fausse, et cela jusque dans la société des princes ses correspondants, lesquels se piquaient tellement d'épouser ses préjugés, qu'ils ne voyageaient guère hors de chez eux sans s'arrêter à Ferney pour le voir. « J'ai été pendant quatorze ans V aubergiste de V Europe », écrira-t-il en se rengorgeant 2.
Aucun de ces souverains toutefois ne se pâma d'enthousiasme pour Bèlisaire y à l'égal de l'impératrice Catherine II. « U Enéide de Virgile, pourra dire Fiévée, n'a pas été plus admirée sous Auguste 3. » Non content de traîner avec elle l'insipide roman pour charmer les loisirs de son excursion sur le Volga , Catherine le fit traduire en langue russe et mit elle-même la main à l'œuvre. « Ma Gatau aime les philosophes! » s'écrie Voltaire transporté, quand il apprend que « la Sémiramis du Nord », pour mieux marquer l'injure à l'adresse
1 Bachaumont, 4 mars 1768.
' Lettre à la marquise du DefTand, 30 mars 1768.
" Spectateur français au diœ-neuvième siècle, t. IX, p. 145.