INCENDIE DE L HOTEL-DIEU
Je ne sais quelle fut la part de Christophe de Beaumont dans ces restaurations malheureuses, ni même si Ton est en droit de lui en imputer une. Nous allons voir, du moins, de quelle nature de responsabilités sa chère mémoire n'aura jamais à se défendre.
L'hiver de 1772 avait été pour lui des plus pénibles. Un événement lamentable, survenu à la fin de Tannée, montra aux yeux de tous comment le charitable archevêque savait s'oublier lui-même, pour ne penser qu'à d'autres infortunes.
Dans la nuit du 29 au 30 décembre, un effroyable incendie se déclara subitement à l'Hôtel-Dieu. Le feu, après avoir couvé dans les souterrains, éclata vers une heure du matin avec une telle violence, que la lueur jeta l'alarme jusqu'aux extrémités de la ville. Beaumont s'est transporté des premiers sur le lieu du sinistre : il ouvre toutes les portes de son archevêché et fait installer les malades dans son palais. La maison remplie, il étend des matelas dans la nef de Notre-Dame et organise des lits dans les églises des couvents voisins. Dix infirmes ont péri dans les flammes, plusieurs de ceux qui travaillaient à les secourir périssent comme eux, ou ne se retirent que grièvement blessés.
L'archevêque, surmontant une crise dont il était fort incommodé, passa la nuit à confesser les malades qu'on transférait à la hâte, par un fi'oid des plus rigoureux. Brisé de fatigue, il refusa, le jour venu, d'aller respirer à Conflans. Rentré alors dans son palais, il transforme ses domestiques en autant d'infkmiers, puis se fait conduire à Versailles, sur les dix heures du matin, pour aller intéresser la cour au sort de tant de malheureux. Le soir même il était de retour et s'occupait de
208 CHARITÉ DE l'archevêque.
fournir à rentretien et au logement des Hospitalières restées sans asile ni ressources K
Il faut dire que les membres du chapitre secondèrent admirablement leur archevêque, au milieu de ce désarroi. Ils avaient décidé de prendre à leur charge ces frais de logement et d'entretien, mais Beaumont ne souffrit pas qu'on lui disputât plus d'un jour les consolations d'une telle générosité, et c'est lui seul qui fournira les dépenses nécessaires pour le vivre et le couvert, jusqu'au 8 janvier 1773. Les chanoines vaincus durent se contenter, provisoirement, des trois mille livres qu'ils venaient d'envover au receveur de THôtel-Dieu ^. Huit ans plus tard, l'archevêque ayant gagné à la Grand'- Chambre l'important procès qu'il soutenait contre la ville, relativement à la propriété foncière d'une portioïi considérable du terrain de l'ancien hôtel Soissons, il cédera spontanément ses droits, évalués à plus de cinq cent mille livres^ pour qu'on les applique au soulagement des hôpitaux et à l'amélioration du service médical.
Au lendemain de la catastrophe, Beaumont avait publié un mandement fort touchant pour solliciter la charité des fidèles en faveur des victimes ^. Huit jours après, le jeudi 7 janvier, il célébrait à Notre-Dame, en présence de la magistrature tout entière, une messe
^ Clef du cabinet des Princes^ février 1773, p. 150.
* Registres capitulaires de Notre-Dame (Archives nation., LL, 33 b''^).
* On a dit que Beaumont avait confié la rédaction de quelques-uns do SOS mandements à la plume de Maury. Un grave historien de co cardinal, M. Poujoulat, déclare qu'il n'a pas pu « en trouver la preuve ». Il incline à croire cependant « que la lettre pastorale à l'occasion de l'incendie de THôtel Dieu, écrite et imprimée dans une seule nuit, fut l'œuvre du jeune abbé ». {Le cardinal Maury, sa vie et ses œuvres, p. 34.)
l'aumône dk la dauphine. 209
solennelle pour remercier Dieu d'avoir préservé du feu la majeure partie de la maison des pauvres. C'était pourtant là une perte de deux millions qu'il avait fallu subir; mais la voix du pasteur venait d'être entendue, et les aumônes arrivèrent abondantes dans ses mains. Le roi, les princes, les fermiers généraux, les administrateurs des postes, les personnages de toute distinction et de tout rang, souscrivirent pour une somme d'argent proportionnée à leur fortune, ou envoyèrent d'utiles dons en naturel Une lettre, humblement anonyme, avertit même le prélat qu'un inconnu avait déposé, à son intention , cent mille livres chez le notaire du chapitre.
Parmi ces dons de toutes provenances, il en est deux qui, à des titres bien divers, méritent de trouver place dans l'histoire que nous écrivons.
Une jeune princesse, qui venait d'entrer dans ses dix-huit ans, faisait alors les charmes de la plus belle cour du monde. Marie- Antoinette , archiduchesse d'Autriche et dauphine de France, pouvait-elle oublier quelle autre catastrophe avait marqué, dans la soirée du 30 mai 1770, les fêtes de son mariage f Elle se souvint, en particulier, des grandes charités que larchevêque avait répandues à cette occasion, par le canal du marquis de Beaumont, son filleul, récemment attaché au service du dauphin ^. Désireuse toutefois de laisser
^ C'est ainsi qne le prince de Conli fit présent de 20 pièces de vin, et le duc dePenthièvre de 160 paires de draps [Journal encyclopédique du 15 février 1773, p. 186).
* Le brevet du roi qui conférait cet honneur au filleul de Tarchevéque est daté de Versailles le \^^ mai 1770. Un autre neveu du prélat, le jeune Beaumont d^Vutichamp, fut également choisi plus tard, avec le consentement du
DEAUMONT, II. 14
210 ÉCHANGK DE LETTRES.
ignorer a la main gauche les libéralités de la main droite, elle usa d'un détour qu'il faut laisser raconter ù celui-là même qui le surprit. Voici ce qu'écrivait confidentiellement à Marie-Thérèse, au sujet de sa noble fille , le fidèle Mercy-Argenteau :
« L'incendie de l'hôpital nommé Hôtel-Dieu a donné lieu à Madame l'archiduchesse de faire une action aussi belle dans son objet qu'admirable par la forme sous laquelle elle s'est exécutée. Son Altesse Royale a envoyé mille écus à l'archevêque de Paris, l'un des directeurs de cet hôpital, et, pour que personne ne pût pénétrer le secret de cette bonne œuvre, il n'est sorte de petites précautions que Madame la Dauphine n'ait prises pour le cacher. Elle n'en a parlé à personne, pas même à l'abbé de Vermond; elle ignore que j'ai pénétré ce charmant et vertueux mystère ; je ne l'ai appris que quelque temps après ; peut-être en aura-t-elle fait confidence à Votre Majesté par le dernier courrier ^ »
La princesse, qui n'avait pas de secrets pour l'impératrice sa mère, lui avait donné, en effet, ces quelques détails sur le terrible événement :
« Toutes les gazettes vont parler du cruel incendie de l'Hôtel-Dieu; on a été obligé de transporter les malades dans la cathédrale et chez l'archevêque. Il y a d'ordinaire cinq à six mille malades dans l'hôpital : malgré les soins qu'on y a portés, on n'a pu empêcher qu'une partie du bâtiment n'ait été brûlée, et quoiqu'il y ait quinze jours que cet accident soit arrivé, il y a encore
roi, pour premier écuyer du prince de Gondé, au lieu et place du marquis de Cliamborant tombé en défaveur.
1 Lettre du 17 février 1773.
ENTREE PRINCIERE A PARIS. 211
du feu dans les souterrains. L*archevêque a donné un mandement pour ordonner des quêtes; j'y ai envoyé mille écus. Je n'en ai rien dit ; on m'en fait des compliments qui embarrassent, mais on prétend qu'il faut que cela soit pour donner bon exemple *. »
Citons encore cinq ou six lignes de la réponse de Marie-Thérèse à sa fille. La lettre est du 31 janvier 1773 :
« J'ai été enchantée des mille écus que vous avez envoyés à l'Hôtel-Dieu. Vous dites fort bien que vous étiez fâchée qu'on vous en a parlé; ces actions ne devraient être sues que de Dieu, et je suis bien sûre que vous l'avez fait ainsi; mais les autres ont aussi leurs bonnes raisons de l'avoir publié, comme vous dites vous-même, pour l'exemple. Ma chère petite! nous devons cet exemple, et c'est un point très essentiel et délicat de notre état ^. »
Lorsque, peu de mois après, dans la journée du 8 juin, le dauphin et la dauphine entrèrent pour la première fois à Paris, Christophe de Beaumont, qui les complimenta sous le porche de Notre-Dame, fit une allusion pleine de cœur aux générosités « connues » et aux générosités « secrètes ». Les deux jeunes époux pai'urent sensibles au procédé. Arrivés devant l'Hôtel- Dieu, en sortant de la métropole, ils arrêtèrent leur carrosse et s'entretinrent quelques instants avec la prieure des Hospitalières. Le dauphin alors, rappelant avec un heureux à-propos la harangue de l'archevêque, promit de leur continuer une protection efficace en
» Lettre du 13 janvier 1773.
* Correspondance secrète, 1. 1, p. 406.