‹ Christophe de Beaumont, archevéque de Paris (volume 2)Chapitre 155 sur 348 · CALOMNIE IDIOTE · texte numérisé non relu

CALOMNIE IDIOTE

échange de laquelle la dauphine et lui ne réclamaient que les prières de Ja religieuse communauté.

Toute cette conduite de Beaumont avait excité une admiration sans partage. Ce n'était point le compte des philosophes, qui ne pouvaient* lui pardonner d'avoir dénoncé au roi, Tannée précédente, V Eloge de Fénelon, par Laharpe ; si bien que le discours, malgré les couronnes dont l'honorait l'Académie, se trouvait supprimé par arrêt de la commission royale d'examen, sauf pour l'auteur, à se soumettre aux corrections de trois censeurs ecclésiastiques nommés par l'archevêque ^

Voltaire, qui avait autrefois recommandé Laharpe à Marmontel comme « un des piliers » de leur église ^, venait d'écrire que cette aventure « deviendrait encore plus ridicule que celle de Bélisaire ^ », et il s'emportait contre celui qui jetait ainsi chat aux jambes de son protégé pour lui fermer les portes de l'Institut. De là ce déchaînement de calomnies idiotes contre « le saint prélat » qu'on prétendait être allé en partie de plaisir à Versailles, le matin de l'incendie, pour « s'informer de l'effet que le retour des princes à la cour avait produit la veille ». Et Grimm d'ajouter avec une ironie de mauvaise foi autant que de mauvais goût : « Les grandes âmes, surtout les âmes chrétiennes, ne se laissent pas détourner de l'attention qu'elles doivent aux grands événements par des feux de paille que la Providence allume à leur porte *. »

Sur ces entrefaites, Marmontel s'était avisé d'adres-

^ Mémoires de Bachaumont, 1er octobre 1771. » Lettre du 21 août 1767.

* Lettre du 26 novembre 1771.

* Correspondance littéraire, isLnwier 1773.

« LA VOIX DES PAVVRES. w 213

ser au roi une épître en vers, intitulée : La voix des pauvres, qull porta lui-même à M. de Sartine, lieutenant-général de police, en le suppliant de la faire imprimer au profit des incendiés de THôtel-Dieu. C'était une manière comme une autre de fournir son contingent d'offrande à la « Maison de l'humanité », ainsi que rappelleront plus tard les fanatiques de la Commune ^ Mais l'administration n'ayant pas jugé opportun de favoriser ce genre de réclame, ce fut encore à Beaumont qu'on imputa la déconvenue de Marmontel. « Il se peut, disait sournoisement le philosophe déjà cité, que Mgr l'archevêque, l'un des principaux administrateurs, n'ait pas vu de bon œil qu'un académicien censuré par la Sorbonne, et affublé d'un mandement de Sa Grandeur, se fasse l'avocat des pauvres ^. »

D'autre part, la correspondance des deux chef avoués du parti va nous dévoiler l'indigne comédie qui se jouait sous le masque d'une philanthropie sentimentale.

Ce qui vous étonnera, écrivait d'Alembert à Voltaii'«, c'est que, dans le mandement que Tarchevéque de Paris vient de donner au sujet de Tincendie de THôtel-Dieu, il n'y a pas un mot contre les philosophes. Le prélat dit seulement que ce sont tios crimes qui sont cause de ce malheur. Il n'en ordonne pas moins des prières pour remercier Dieu de ce qu'il n'y a eu que trois ou quatre cents de ces malheureux qui aient été brûlés. Je m'imagine que Dieu répondra qu'il n'y a pas de quoi. Mais ce qui vaut mieux que le mandement, c'est qu'on va établir dans le diocèse une fête qui se célébrera tous les ans, sous le titre du Triomphe de la foi, et dans laquelle il y aura un sermon de fondation contre les philoso-

^ Ce fut par décisioa de la Gommuno de Paris, décisioD prise dans la séance du duodi de la 3<> décade de Tan II, que rHùtcl-Dieu reçut ce nom do « Maison de Phumanité ».

^ Correspondance de Grimm, loc. cit., p. 382.

214 COMÉDIE JOUÉE PAR d'aLEMBERT.

phes, où on leur promet bien de les dépeindre chacun en particulier, de manière qu'il n'y aura que leur nom à ajouter au bas du portrait * .

Après s'être égayé de la sorte sur le compte du prélat, après avoir exprimé de nouveau sa surprise de ne lui point entendre dire « que c'étaient les philosophes qui avaient mis le feu à l'Hôtel-Dieu » , d' Alembert revient bientôt à la charge en ces termes :

Encore une lettre, direz-vous, mon cher maître ! Oui vraiment, et c'est pour vous divertir d'une idée qui m'a passé par la tète. Je me suis avisé, après en avoir conféré avec quelques-uns de nos frères de l'Académie, de proposer à l'Assemblée de samedi dernier, 11 du mois, d'envoyer à M. l'archevêque de Paris douze cents livres, au nom de la Compagnie, pour les pauvres de l'Hôtel-Dieu. J'ai dit que je ne proposais pas une plus grande somme, parce qu'il fallait de toute nécessité qu'elle fût répartie également entre les quarante, et que plusieurs de nous n'étaient pas assez riches pour donner plus de trente livres. La proposition, comme vous croyez bien, a été unanimement acceptée...

Les dévots de l'Académie auraient bien voulu que cette idée ne fût pas venue à un philosophe encyclopédiste et damné comme moi ; mais enfin il faudra qu'ils l'avouent, et j'ai fait dire à M. l'archevêque, en lui envoyant, le lendemain dimanche, les douze cents livres, que c'était moi qui en avais fait la proposition. Il s'habillait, dans ce moment, pour aller à Saint-Roch dire la messe de cette belle fête instituée contre les philosophes; et j'avais recommandé à mon commissionnaire, qui est intelligent, d'aller trouver M. l'archevêque dans la sacristie de Saint-Roch, s'il n'était pas chez lui, et de lui donner, dans cette sacristie même, l'argent des philosophes pour les pauvres , dans le temps où il s'habillait pour les exorciser ^.

1 Lettre du 9 janvier 1773.

«Lettre du 12 janvier 1773.

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