CHAPITRE VII
Rumeurs contradictoires au sujet d'un rappel des Jésuites bannis. — Instructions de Marie-Thérèse sur ce point. — Susceptibilités diplomatiques. — Inquiétudes de Bernis. — Fonctions et ministères que Tarchevêque de Paris confie aux religieux. — Le P. Mai au Carmel de Saint-Denis. — Échange de lettres entre Clément XIV et Louis XV. — Douleur de Beaumont à l'annonce du bref qui supprime la Compagnie de Jésus. — Appréhensions de la cour de France. — Mémoire de Madame Louise. — Colère des encyclopédistes. — Bref du pape au cardinal de Bernis.
Nous avons vu qu'une des conséquences de la disgrâce des parlements, en 1771, avait été de faipe rendre enfin justice aux ecclésiastiques décrétés et bannis depuis 1756. Les Jésuites bénéficièrent naturellement de cette façon d'amnistie : ils rentrèrent dans la capitale, sinon « en foule », comme on a dit, du moins en assez grand nombre pour éveiller Thumeur tracassière de la faction opposée au nouvel ordre de choses.
Mais Christophe de Beaumont, aussi bien que son saint ami Tévêque d'Amiens, ne manifestait qu'une confiance médiocre dans un pareil retour à l'équité.
€ C'a été pour moi, écrivait le pieux prélat, un terrible coup que l'édit par lequel le roy exclut de tous ses États les Jésuites... Il faut, dans tous ces événements, adorer la Providence, parce que de la part des hommes nous ne voyons rien que d'affligeant et qui ne consterne »
218 BRUIT d'un rappel* DES JÉSUITES.
pour Tavenir. Je n*aiirais jamais cru que le roy se déterminerait à chasser de ses États pour toujours cette Compagnie. J'en suis tout consterné, mais le respect me fait tout renfermer dans mon cœur. Je crois qu'il y en aura très peu qui osent revenir, je crois qu'ils s'exposeraient à des avanies ; il vaudra mieux pour eux se faire oublier. Prions et taisons-nous *. »
De son côté, Marie-Thérèse qui, dans l'instruction qu'elle avait donnée à sa fille, la dauphine Marie-Antoinette, lui recommandait une sorte de neutralité expectante à l'égard des religieux proscrits, l'invitant à « n'entrer dans aucun discours, ni pour ni contre eux^ », commençait à s'émouvoir des rumeurs répandues sur leur compte, et s'en expliquait avec son fidèle correspondant de Versailles. « On dit, écrivait-elle, que les Jésuites reviendront et qu'ils sont tous du parti d'à cette heure ; j'en suis curieuse ^. » Et Mercy-Argenteau de lui répondre, courrier par courrier :
« Il est très vrai que les chefs de la cabale régnante à cette cour sont presque tous grands partisans des Jésuites, et nommément le duc de la Vauguyon et la comtesse de Marsan ; malgré cela, il paraît bien difficile que la Société des Jésuites parvienne à se rétablir en France, parce que leurs biens ont été confisqués et convertis à des dépenses de l'État; leurs collèges, mai- I I sons et églises, ont été démolis. L'opposition de l'Espagne serait encore un obstacle, d'autant plus difficile à surfnonter, que le roi catholique presse vivement le Saint-Père d'abolir la Société en question, de façon qu'à
^ Histoire de M. de la Motte, par l'abbé Delgove, p. 394.
^ MariorTheresia und Marie-Antoinette^ par M. d'Arneth", p. 6.
• Correspondance secrète^ 1. 1, p. 157.