RÉCIT DE L ABBÉ MAUDOUX
Je ne saurais mieux, au reste, recommander la mémoire, de ce très estimable successeur du P. Desmarets, qu'en transcrivant la majeure partie du récit qu'il a laissé de la maladie et de la mort de Louis XV. Resté inédit jusqu'à ce jour, ce récit, de beaucoup le plus authentique, vient d'être publié pour la première fois , à un nombre malheureusement trop restreint d'exemplaires, par un érudit consciencieux qui n'a que le tort de se croire « un inconnu dans le monde des lettres H.
... Au secret que Louis XV garda depuis qu'il se crut frappé à mort, et à la manière dont il s'y prit pour me faire arriver au pied de son lit, pendant qu'on n'était occupé qu'à en défendre les approchesà tout ce qui s'appelait ecclésiastique qui pût lui parler de Di^, j'ai bien distingué dans le moment la judiciaire de l'homme qui s'en allait, et j'ai dit : Digitvis Dei est hîc.
Le monarque plein de foi, attendant avec quelque impatience l'arrivée du saint Viatique et s'y préparant, me dit : J'ai toujours cru en Jésus-Christ; vous savez combien je V adorais profondément à la m^esse et au salut.
Tout le monde sait avec quelle présence d'esprit le monarque chrétien donna ses ordres pour recevoir le Dieu qui voulait bien le visiter sur son lit de douleur. Il fit mettre les troupes sous les armes, ordonna que Mesdames suivraient le Saint-Sacrement jusqu'à l'entrée de la chambre, parce qu'elles y entraient ; il défendit à M. le Dauphin et à ses frères, qui pouvaient gagner la maladie, d'aller plus loin que la première marche de l'escalier, en suivant leur Maître et le sien. Il ordonna que les princes du sang et ses ministres se trouvassent dans sa chambre. Il se repentit publique-
1 L'abbé Maudoux, confesseur de Louis XV, notice par An t. de Lanlenay, p. 15. — Ce récit, que M. de Lanlenay appelle avec raison «un véritable chefd^œuvre de narration simple et émouvante à la fois », était adressé par Maudoux à un ami, « probablement Tabbé Bergier, avec lequel il était en correspondance intime et suivie >. Il a été publié in extenso dans la Revue catholique de Bordeaux (16 janvier 1881, p. 41).
l'agonie de louis XV. 263
ment, promit de n'employer le reste de ses jours qu'à réparer le passé et rendre son peuple heureux.
Tous les matins, il renouvelait cette promesse à Dieu, en y joignant l'offrande du sacrifice de sa vie ; ce qu'il fit encore le 10 mai, pendant la messe qu'on célébrait devant lui, après s'être réconcilié et avoir reçu l'indulgence in articulo mortisque Madame Louise lui avait envoyée à dix heures du matin K
J'avais passé plusieurs jours, plusieurs nuits entre ses rideaux. La confiance de ce monarque mourant avait pénétré mon âme, et le virus qui l'enleva à la France s'était insinué dans mes veines; mais j'avais toutes les consolations qu'un bon sujet, un bon chrétien, un bon prêtre pouvait désirer, et je disais bien sincèrement : Nunc dimittis.,.
Le 10 mai 1774, Louis XV entra en agonie sur les onze heures, mais ne perdit point la tête pendant toute l'agonie. A une heure, dans le râle, il m^entendait encore. Les médecins le croyaient sans connaissance. Je me levai pour m'en assurer; je lui dis : « Sire,* Votre Majesté souffre beaucoup? » Il interrompit son râle pour me dire en râlant : Ah! ah! ah! beaucoup! Tant que je vivrai, mon cher ami, ces trois ah! ah! ah! ne sortiront pas de ma mémoire. Je demande à Dieu de mourir comme il est mort, et il n'y a que vous qui saurez bien comme Louis XV a fini !
Je dis à l'évêque de Senlis (Roquelaure) qui lui avait administré l'extrême-onction la veille, et, pour lors, n'avait pas récité les prières des agonisants à cause du mieux marqué qui paraissait
i L'abbé Maudoux veut parler du crucifix envoyé par Clément XIV à Madame Louise, crucifix auquel le pape avait appliqué ladite indulgence. Nous empruntons à M. de Lantenay la lettre que cette princesse écrivit à Maudoux pour lui donner Texplication du précieux envoi. Elle est reproduite d'après l'autographe.
< Ce 10 niay.
« Voicy, Monsieur, une croix de cararac {sic) où il y a une indulgence in articulo mortis que je vous envoyé et une relique de Nôtre Vénérable Mère Anne de Jésus, nôtre fondatrice en France. Si cette Mère nous guérit le Roi, il faut qu'il la fasse canoniser; elle a fait bien (des) miracles. On a déjà commencé les procédures de la canonisation. Fût-il mort lorsque vous recevrez ma lettre, mettez la relique sur la teste.
« Sœur Thérèse de Saint- Augustin, R. C. /. P. »
2C\\ SBNTIMENTS DK FOI ET DE KEPENTIR.
s*aniioncor : « Moiisei^rnour, il est ienips et très temps de réciter le.s prii^ivs de ra^onie. » M. le Grand-Auniônier se mit à genoux auprès tlu lit, et nous i-éoitâmes les prières. Avant, M. l'évéque de Senlis dit : « Il ne paile plus, mais il vous entend encore. » On venait de pivnoacer Proficisoere, anima christiana, et le roi expira...
Eli oi\ionnant des processions générales à Sainte - (îeneviève pour le monarque moribond, Tarchevèque do Paris avait donc eu raison d'écrire : € La piété dont le roi vient de donner des témoignages si touchants doit ranimer notre confiance ; il a demandé les sacrements de rÉglise, et il les a reçus avec les sentiments do la foi la plus parfaite, de la plus vive componction ot do la résignation la plus entière à la volonté de Dieu *, » Bientôt , dans le consistoire secret du 6 juin , Clément XIV allait attribuer aux prières de la royale carmélite les résultats consolants des démarches de Beaumont : « Nous fondions principalement nos espérances sur les gémissements et les larmes de notre chère fille en Jésus-Christ, Marie-Louise, qui priait assidûment dans sa sainte retraite* pour son tendre père.
1 Mandement du 9 mai 1774. — Le soir même de la mort de Louis XV, le dauphin son petit-flls, devenu son successeur, écrivait pareillement au prince de Condé, gouverneur de la province de Bourgogne : « Il a fini sa vie avec la piété et la résignation que Ton devait attendre d'un prince vraiment chrétien. > {Archives nationales, K, 138, no 12".) — On peut rapprocher de ce témoignage celui de la comtesse de Boufflers répondant à l'objection de ceux qui voulaient, contre toute apparence, que Louis XV n'eût pas toute sa raison à ses derniers moments. « Ce n'est point du tout mon opinion, ditelle; ayant été presque toujours à Versailles pendant la maladie, je puis assurer à Votre Majesté que j'ai rassemblé sans partialité toutes les circonstances pour former mon jugement. Il est bien vrai que souvent il a ou. des absences momentanées ; mais la majeure partie de sa conduite, la plus importante, a été courageuse et raisonnée. > (Lettre à Gustave III, 20 juillet 1774.) — Mercy-Argenteau dit, de son côté : « Le roi a presque toujours eu sa tête libre, et notamment quand son grand-aumônier prononça l'amende honorable. » (Lettre à Marie-Thérèse, du 7 juin 1774.)