LE POETE GILBERT ET BEAUMONT
le recommandait un ex-jésuite, Tabbé Grosier^ Aussi put-il se croire à l'abri de la misère, le jour où la caisse épiscopale des économats commença de lui payer ce revenu de cinq cents livres que des philosophes, grassements rentes , cherchaient à flétrir du nom d'au- 7nône^. Le poète se trouva presque riche, lorsque, grâce à l'appui de Beaumont et de Madame Louise, il devint pensionnaire officiel du Mercure, avec un appoint de huit cents livres fournies sur la cassette du roi, sans compter un mandat de six cents autres livres qu'il recevait annuellement de Mesdames de France, à titre de gracieuse étrenne ^.
Lorsque Gilbert succombera le 16 novembre 1780, ce ne sera donc point de misère, comme le dit une légende très répandue de nos jours, mais bien des suites d'une chute de cheval, après laquelle il fut transporté dans sa villa de Conflans, voisine de celle de l'archevêque *. Cet infortuné poète, quoique mort à la fleur de Tâge, avait néanmoins assez vécu pour comprendre qu'il s'était trop hâté d'entonner un chant de triomphe. Le jubilé de 1776, au dire des coryphées de la secte, avait
1 Fréron, qui avait été Tua des premiers protecteurs de Gilbert, venait de mourir, le 10 mars 1776, endetté de plus de 40,000 livres. Laharpe prétend que Beaumont se trouva « pour 9,000 francs > dans cette banqueroute [Correspondance littéraire, lettre XLIII, t. I, p. 342).
* Je n^ai pu découvrir sur quel document on s'appuie pour affirmer que Gilbert avait aussi à rarchevéché « la table et le logement». {Magarin pitto^ resque de 1871, p. 118.)
* Madame Louise écrivait en 1777, à M. de Vergennes, pour réclamer sa protection en faveur de Gilbert, auquel elle désirait qu'où accordât la première pension vacante sur la Gazette de France. < Ce jeune homme a consacré ses grands talents poétiques à la défense de la religion, et il importe, par ces bienfaits, de lui enlever la tentation de se jeter dans le parti opposé, où il trouverait une fortune brillante. » (Fragment d'un autographe cité dans un des catalogues de M. Gharavay, pour la vente du 10 février 1877.)
* Cf. Journal officiel^ n<» du 27 juin 1875, p. 4,680.
320 PLAINTES FONDÉES DE l'aRCHE\ ÊQUE.
« retardé Tèmpire de la philosophie de plus de vingt ans * ». On pouvait espérer mieux.
Aussi les joies de Beaumont n'avaient-elles pas été sans mélange. Ce prélat, « très rigoriste », au rapport des habitués de la rampe, eût voulu, parait-il, que les théâtres restassent fermés pendant tout ce temps ; mais le lieutenant de police, alarmé d'une interruption aussi longue, obtint du gouvernement que les spectacles vaqueraient seulement à l'ordinaire, c'est-à-dire, à partir du dimanche de la Passion -. Beaumont, qui voyait avec douleur que, malgré le jubilé, la licencieuse promenade de Longchamps n'en subsistait pas moins durant la Semaine-Sainte, fut bien autrement scandalisé quand il apprit que le Wauxhall de ïorré s'était rouvert le jeudi 11 avril, et qu'on accélérait la tenue de cette espèce de Foire d/amouTy dont on ne s'occupait habituellement que vers les fêtes de la Pentecôte.
« Pour apaiser le prélat, dit la chronique, on assure que le gouvernement ne permettra aucun spectacle profane , les dimanches et fêtes , pendant ces deux mois 3. » Les oisifs refluèrent sur les boulevards, et des concerts spirituels organisés aux Tuileries firent prendre patience à ceux dont le relâche des théâtres contrariait les habitudes.
Ces démarches et d'autres ne laissaient pas de créer à l'archevêque plus d'un genre d'embarras ; mais, à voir le soin qu'il prenait de solliciter la répression des scandales de toute sorte qui avaient déjà signalé les approches de ce jubilé fameux, on pouvait conjecturer que
1 Grimm, avril 1776. .
* L'Espion anglais, t. III, p. 127.
* Bachaumont, 14 avril 1776.