TÉMOIGNAGE DE SYMPATHIE
à une inquiétude trop subite pour avoir eu le temps de feindre. La religion elle-même a paru éplorée sur ses autels, à la tête d'un peuple immense de pauvres non moins reconnaissants que ceux dont il est parlé dans les Actes des apôtres, qui, pour attendrir le ciel et le fléchir, lui montraient les vêtements que vous leur aviez donnés et vos aumônes dont ils avaient les mains pleines. Les étrangers mêmes ont partagé nos alarmes, comme si vous étiez Tange de toutes les églises.
Enfin le cri de tant de vœux et de tant de pleurs a été exaucé, et vous vivez une seconde fois, ayant joui d'avance dans les sentiments de votre siècle des hommages que la postérité vous réserve. Ménagez donc dorénavant. Monseigneur, nous vous en supplions au nom de toute l'Église, ménagez une vie si précieuse et si chère. Conservez encore pour longtemps au monde des vertus qu'il révère, et éparçnez à nos cœurs de nouvelles épreuves, qui n'ajouteraient rien aux assurances que vous avez de notre attachement pour vous *.
L'archevêque rétabli put officier de nouveau à Notre- Dame pour la solennité de la Toussaint : on ne Tavait point vu dans son église depuis les fêtes de l'Ascension. La cour, néanmoins, ne devait le revoir que trois mois après, quand il vint féliciter le comte et la comtesse d'Artois pour la naissance du duc de Berry, gage d'espérance donné au royaume le 24 janvier 1778.
Le carême approchait. Christophe de Beaumont résolut de publier, à cette occasion, un mandement, d'une
1 Je laisse aux coutiDuateurs de fiachaumonl la responsabilité de Panéedote suivante, qui exprime sans doute des sentiments que nous savons être ceux de rarchevèque, mais dont je n'ai pas trouvé trace ailleurs. « Lorsque le général de TOratoire et celui de la Doctrine chrétienne se sont présentés à M. de Beaumont pour faire renouveler les pouvoirs de leurs religieux, ce prélat a rayé de la liste une quantité de ces prêtres, en déclarant qu^il profitait du peu de temps que Dieu lui donnait encore à vivre pour extirper les restes du jansénisme. Cependant madame la duchesse de Nivernais, une des Mères de TÉglise, ayant sollicité auprès de Monseigneur le rétablissement du P. Suard, doctrinaire, fameux prédicateur, et s'étant rendue garante de sa doctrine, a obtenu sa grâce». {Mémoires secrets^ 23 octobre 1777.)
348 PROJET d'une suppression DE FÊTES.
importance relative assez grande, préparé même depuis longtemps, mais dont il retardait toujours l'impression pour le motif que je vais dire.
Sous le ministère Turgot, le prélat avait été vivement pressé, à diverses reprises , de supprimer un certain nombre de fêtes ecclésiastiques, sous prétexte que leur multiplicité enlevait des journées nécessaires au pauvre pour sa subsistance. Beaumont n'avait cessé de repousser cette sorte de mise en demeure, comprenant bien que les démonstrations économiques ne servaient qu'à masquer une cause déterminante moins avouable. C'est ainsi qu'on avait tenté de détourner Louis XVI de la pensée du sacre, sous prétexte que les frais de la cérémonie en seraient à la charge du pauvre peuple ; c'est ainsi encore qu'on avait provoqué l'abolition des jurandes et des maîtrises, sous prétexte de favoriser le bien-être de la classe nombreuse et peu fortunée des ouvriers.
Poussé un jour à bout par le célèbre économiste, chargé par Louis XVI de se concerter avec lui pour le choix des fêtes à sacrifier, Beaumont avait présenté au ministre des finances certaines observations , utiles à reproduire, qui gardent toute la force d'un argument ad hominem :
Je ne sache pas, Monsieur, que le peuple se soit jamais plaint luimême des fêtes qu'il célèbre depuis tant de siècles , et que vous le plaignez de célébrer. Ces fêtes existaient quand Golbert portait nos manufactures au plus haut degré de prospérité, et rendait jaloux de l'industrie française les peuples voisins, sans en excepter ceux qui avaient secoué le joug des fêtes en même temps que celui de l'Église. Je sais. Monsieur, que vous aimez le pauvre; mais lorsque l'opulence vit dans les délices, en faisant de tous les jours de l'année
RÉPUGNANCES MOTIVEES DE l'aRCHEVÊQUE. 349
autant de jours de repos, ce pauvre, qui mange le pain de la douleur, n'aurait-il donc pas le droit de rencontrer de loin en loin quelques-uns de ces jours? Vous êtes ennemi de toute espèce d'oppression ; mai^ c'est dans ces jours de fêtes que le pauvre , affranchi de la rude servitude du travail, vient dans nos temples se placer à côté du riche, devant le trône du Père commun des hommes, et se consoler du présent par les promesses de l'avenir.
Si les abus qui profanent aujourd'hui ces saints jours étaient une raison de les supprimer, il n'y en aurait plus pour laisser subsister le dimanche même, dont nous avons aussi la douleur de voir de scandaleuses profanations. Mais le moyen de détacher l'abus de la chose est entre les mains du gouvernement. Qu'il le veuille, et dès lors la police pourra faire aujourd'hui , comme elle le faisait autrefois, que le peuple ne trouve autre chose, dans ces fériés religieu|es, qu'un aliment pour sa piété et l'utile délassement de ses travaux*.
ïurgot avait été éloigné de la cour le 12 -mai 1776. Christophe de Beaumont lutta vainement, deux ans encore, contre des exigences politiques dont on ne lui démontrait point l'absolue nécessité. Il crut néanmoins devoir céder, en 1778, devant des considérations d*un autre ordre, et il publia, au sujet de la suppression sollicitée par le roi, un mandement où Ton retrouve, selon le mot d'un publiciste , « cette éloquence lumineuse et pleine d'onction qui caractérise les instructions du vénérable archevêque ^ ». Nous n'en citerons qu'un
1 Témoignage de l'abbé de Malaret. — Proyart déclare qu'on peut joindre à ce témoignage, avec le sien propre, celui de Pabbé Maury et de Tabbé Èmery (Louis XVI et ses vertus, t. II, p. 335).
' Journal historique du 15 mars 1778, p. 457. — Les retards que subit le mandement donnèrent lieu aux interprétations les plus bizarres. Un journal étranger, le Courrier du Bas-Rhin, prétendit que l'opposition venait de Messieurs du Parlement, qui prévoyaient qu^on les obligerait à siéger les jours de fêtes supprimés : « ce qui est déplaisant pour des bommes que la robe n'empêche pas d'aimer le repos ». Les Annales politiques^ en insérant ce bruit, n'ont pas de mérite à penser qu'il « ne paroit avoir aucune espèce de fondement ». (15 mars 1778, p. 442.}
352 INFLUENCE DE l'eSPRIT JANSÉNISTE.
des auteurs de tant de maux, et Tabandon du lieu saint et la désertion des sacrements. On sait que Beaumont fit dresser le relevé, en deux colonnes parallèles, des communions pascales qui avaient eu lieu dans les paroisses de Paris en 1760, et de celles qu'on avait constatées en 1778. De ce tableau comparatif il résultait la preuve mathématique « que cette capitale, depuis la dispersion des Jésuites, et dans un espace de moins de vingt ans , avait perdu plus de moitié en catholicité pratique ^ » .
Aussi Proyart fait-il remarquer, avec raison , qu'en dépit des exemples contagieux donnés par les premières classes de la société , l'usage des sacrements était resté en honneur parmi le peuple jusqu'au milieu du xviir siècle. Le devoir pascal surtout n'avait pas cessé d'être sacré pour lui jusqu'à la destruction de la Compagnie de Jésus. Mais, grâce au jansénisme, très peu d'années suffirent pour consgmmer la perversion de ce peuple très chrétien et amener ce « dépérissement de la foi » que déplora jusqu'à son dernier jour le saint archevêque.
Quant à la publication de sa lettre pastorale sur la suppression des fêtes , elle coïncida, par une rencontre peut-être voulue, avec un événement auquel l'esprit de parti a donné un retentissement considérable et qui est resté le dernier épisode de la vie militante de Christophe de Beaumont. Nous allons le raconter avec l'étendue que son importance réclame.
1 L')nis XVI et ses vertus^ l. III, p. 36.