‹ Christophe de Beaumont, archevéque de Paris (volume 2)Chapitre 262 sur 348 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Rentrée de Voltaire à Paris. — Réclamations de Tarchevêque. — Voltaire tombe dangereusement malade. — L'abbé Gaultier à son lit de mort. -^ Mémoire qu'il adresse à Beaumont. — Sortie véhémente du P. Beauregard contre les philosophes. — Beaumont fait refuser à Voltaire la sépulture catholique : incidents nés de cette mesure. — D'Âlembert tente vainement d'organiser un service funèbre dans l'église des Cordeliers. — Il réussit, en dépit de l'archevêque, à faire mettre l'éloge du poète au concours. — Démarche de Beaumont auprès de Ducis, successeur de Voltaire à l'Académie française.

« M. de Voltaire a quitté subitement ces bois de Ferney qu'il a chantés, ces maisons de Ferney qu'il a bâties, ce repos de Ferney dont il était si satisfait, pour la boue, le fracas et l'encens de Paris. Lui seul pourra dire, dans quelque temps, s'il a gagné à cet échange*.» — Ainsi s'exprimait, à la date du 28 février iTJS, un publiciste de renom qui ne voulut voir dans cette réapparition du patriarche de l'incréduUté , comme il ne verra bientôt dans les hommages que les encyclopédistes affecteront de mendier pour sa mémoire, qu'une façon déguisée de se « réhabiliter eux-mêmes dans l'opinion publique ».

Le 10 février, en effet. Voltaire, après plus de vingtsept ans d'absence, rentrait en triomphateur dans cette capitale d'où l'inflexibilité de Louis XV, si facile pour-

1 Annales politiques de Linguet^ t. Il, p. 387.

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tant sur d'autres points, l'avait tenu éloigné. Depuis la mort de ce prince, l'hôte de Ferney n'avait pas manque une occasion de chercher à se remettre en cour. « Pas un mariage princier pour lequel il ne voulût fournir une pièce de théâtre. Pas un acte du nouveau gouvernement qui ne lui devint le thème d'un éloge du roi que ses amis étaient priés de faire courir. Tout cela entretenait le bruit de son retour à Paris. On disait que la reine voulait le voir, et la nation le récompenser de l'honneur qu'il avait fait rejaillir sur elle^ »

Mais, si désireux qu'il pût être d'accomplir un voyage dont chacun, autour de lui, caressait le rêve depuis nombre d'années, Voltaire avait fini par craindre de mourir « sans avoir tâté de cette consolation^ ». Ce n'est pas qu'il parût redouter beaucoup certaine lettre de cachet dont « quelques sacristains » prétendaient lui faire peur, pour l'empêcher de venir, à l'âge de • quatre-vingt-quatre ans, boire de Veau de la Seine, « Je puis vous assurer qu'il n'y en a point , écrivait-il, et que ces sacristains ne disent jamais un mot de vérité ^. » L'ivresse avec laquelle on l'accueillit dans la capitale ne laissa pas d'être troublée un instant, lorsque, à la suite d'une démarche de l'archevêque, il fut instruit de cette parole du roi : « L'ordre qui défend à Voltaire de revenir à Paris a-t-il été levé *? »

* Voltaire^ par M. l'abbé Maynard, t. II, p. 586.

* Lettre au marquis de Thibouville, 10 novembre 1777.

^ On connaît le mot de Voltaire aux commis qui arrêtent sa voiture à la barrière, pour demander si l'on n'a rien contre les ordres du roi : « Ma foi, , Messieurs, je crois qu'il n'y a ici de contrebande que moi. » — Celte pièce-là n'étant pas de leur gibier, les employés de la douane laissèrent Voltaire entrer à Paris.

* Lettre à M. de Vaines, 2 février 1778.

RÉCLAMATIONS DE l' ARCHEVÊQUE. 355

Christophe de Beaumont, n*ayant pu s'opposer au voyage du coryphée de la philosophie, venait, en réalité, d'écrire à Louis XVI pour réclamer au moins contre le scandale de son séjour. Mais ce fut en vain qu'on interrogea les registres de la police et du Parlement, pour y trouver un titre de proscription. Il n'y avait jamais rien eu de formel à l'adresse de Voltaire, et il semblait aussi difficile qu'odieux , dans la circonstance présente, de retourner contre sa personne les arrêts maintes fois rendus contre ses livres. On n'eut donc pas de peine à persuader au roi « que ce vieillard, déjà fatigué de son déplacement dans une pareille saison, d'une longue course, de la multitude de visites qu'il avait reçues, et plus encore affecté du chagrin de déplaire au monarque, ne pouvait retourner à Femey dans ce moment ; que ce serait une inhumanité de l'y contraindre, qu'il en mourrait, et qu'il était de la bonté de Sa Majesté de le laisser repartir de lui-même, ainsi qu*il se le proposait*. »

Trop faible, on Ta dit , pour frapper un grand coup, Louis XVI se contenta de protester, par son abstention, contre le fatal enthousiasme qui gagnait jusqu'à sa famille, et il ne mit pas le pied au théâtre où bientôt l'imprudente Marie-Antoinette devait se donner le tort d'aller, dans sa loge parée, applaudir l'idole du jour *.

1 Bachaumonl (28 février 1778).

' « Le triomphe éclatant de M. de Voltaire à Paris vient de recevoir un petit échec assez cruel. On se proposait de lui donner le fauteuil au Théâtre- Français, honneur accordé à Corneille et à Racine. La reine voulait quHl eût une loge tapissée comme la sienne et à côté de la sienne, afin de pouvoir causer avec lui chaque jour, etc. ; mais le roi, étant avant-hier chez son épouse, et entendant parler de Voltaire, se mit à dire : « Âh I ah I M. de « Voltaire, il est à Paris, cela est vrai ; mais c'est sans ma permission. — Mais, « Sire, il n'a jamais été exilé. — Gela se peut, mais je sais ce que je veux

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