‹ Christophe de Beaumont, archevéque de Paris (volume 2)Chapitre 271 sur 348 · IL EST APPUYÉ PAR LE ROI · texte numérisé non relu

IL EST APPUYÉ PAR LE ROI

On ne saurait être plus froidement injuste dans le parti pris du dénigrement.

Quant aux philosophes, ils auraient bien voulu faire contre mauvaise fortune bon cœur, et se consoler de voir refuser la sépulture à « un homme immortel », en répétant le mot de Galiani : On rCenterre que les morts !^ Ils préférèrent se venger en accusant l'austère prélat de se mettre à la remorque de certaines « Mères de TÉglise », parmi lesquelles on désignait la comtesse de Nivernais et sa fille, madame de Gisors, dont l'Anglais Walpole avait déjà dit, plusieurs années auparavant, qu'elle épuisait « une éloquence digne de M. Pitt à défendre l'archevêque de Paris ^ » i Les intéressés n'en portèrent pas moins leurs réclamations au roi; mais Louis XVI, non content d'approuver les ordres de Beaumont, fit défendre en outre aux censeurs royaux *de laisser imprimer aucun écrit à la louange d'un homme, dont il voulait que la mémoire restât flétrie par le suffrage des deux puissances ^. « Il faut laisser faire les prêtres ! » répondit-il à toutes les instances, non sans recommander d'éviter un scandaleux éclat *. Sur quoi le ministre de Paris, Amelot, avait délivré un permis de transporter le cadavre pour être inhumé « à^ Ferney ou ailleurs ».

La précaution était bonne, car déjà Christophe de Beaumont avait dépêché trois lettres successives à l'évêque d'Annecy, l'engageant à faire défense au curé de Ferney de célébrer aucun acte religieux. On connaît,

> Lettre du 25 juillet 1778, à madame d'Épinay.

* Lettre d'Horace Walpole à M. Gray, 25 janvier 1 766. » Louis XVI et tes vertus, t. II, p. 328.

* Correspondance littéraire de Laharpe, t. II, p. 244.

366 COMMÉRAGES DE PHItOSOPHE.

d'autre pati;, Vétrange comédie qui fut jouée à l'abbaye de Scellières ; mais on sait aussi que ce ne fut point la faute de notre prélat, si le veto de Barrai, évèque de Troyes, se trouva en retard de vingt-quatre heures. « Il paraît, dira d^Alembert au roi de Prusse, que cet évêque, qui dans le fond est un bon homme, mais gouverné par une sœur dévote et fanatique, et poussé par Tarchevêque de Paris, avait fait contre son gré la démarche d'écrire au prieur de Scellières, et avait pris des mesures pour que la lettre arrivât après l'inhumation. » Cette insinuation du philosophe vaut ce qu'elle vaut, mais il est curieux d'entendre à quelle nature de commérages elle se trouve associée :

On m'a assuré, ce qui pourrait bien être, que l'archevêque de Paris avait fait consulter un savant canoniste, pour lui demander si Voltaire n'était pas dans le cas de l'exhumation, et que le canoniste aurait répondu qu'on s'en gardât bien, et que rien ne serait plus contraire aux règles. Ne croyez pas au reste, Sire, pour l'honneur de la nation, que tous les dévots, et même tous les évêques, approuvent la conduite abominable qu'on a tenue à l'égard de ce grand homme. Parmi plusieurs prélats que je pourrais nommer à Votre Majesté, l'archevêque de Lyon, frère du Montazet qui a servi la dernière guerçe dans les troupes autrichiennes, prélat qui ne craint pas d'être accusé de relâchement, puisqu'il est regardé comme janséniste, a dit hautement qu'il ne comprenait rien à la conduite du curé de Saint-Sulpice et de l'archevêque de Paris... Plusieurs curés de Paris pensent de même, et sûrement l'auraient enterré, en dépit même de l'archevêque, s'il fût mort sur leur paroisse... Enfin toutes les personnes vraiment religieuses, c'est-à-dire, qui ne font point de la dévotion une affaire de parti, et un moyen de faire parler d'elles et de jouer un rôle important, blâment unanimement le fanatisme du curé et de l'archevêque *.

1 Lettre du l" juillet i778.

MANŒUVRE DES ENCYCLOPEDISTES. 36*7

A ces allégations d*un incrédule avéré, il convient d'opposer le témoignage d'un homme qui n'était pas plus que lui suspect de bigotisme : « On dit Ifeaucoup ici, écrivait Collé, que le curé de Saint-Sulpice refusera la sépulture à Voltaire ; et il fera bien, vu la notoriété publique et scandaleuse de ses ouvrages contre la religion; ceux mêmes qui vCen ont guère approuvent le cu7^é. Les encyclopédistes jurés sont les seuls qui ne soient pas de ce sentiment, et traitent d'à poco ceux qui ne sont pas du leur ^ »

C'était donc vainement que la philosophie, après avoir tenté d'arracher au clei^é une condescendance silencieuse, essayait de le faire se contredire lui-même dans la personne de ses principaux membres. Selon la juste remarque de Linguet, Voltaire vivant n'avait été, aux yeux des encyclopédistes, qu'une ressource pour soutenir leur crédit; son cadavre devenait dans leurs mains une arme avec laquelle ils comptaient battre rÉglise -. De là cet acharnement singulier qu'ils vont mettre, dans toute la suite de l'intrigue, à s'efforcer de prendre contre Tarchevêque de Paris une revanche mémorable. Il importait, en effet, de ramener sans retard à la mémoire de leur chef l'opinion déjà distraite, d'autant que l'une des grandes admiratrices de l'idole en était à faire cet aveu : « Voltaire est oublié comme s'il n'avait pas apparu ^. »

^ Correspondance inédite^ lettre du 31 mai 1778.

' AnnaXei politiqueSy t. IV, p. 287.

• Lettre de madame du Deffand à Horace Walpole (28 juin 1778). — C'est ce que confirme uo autre témoignage contemporain : « Nos Parisiens ne sont pas plus sages à son égard (Franklin) qu'ils ne Tout été à celui de Voltaire, dont ils ne parlent plus depuis le lendemain de sa mort. » {Correspondance secrète, 2 juillet 1778.)

368 BEAUMONT s'OPPOSE AU SERVICE FUNÈBRE.

Par l'organe de son secrétaire perpétuel, devenu plus que jamais Tâme des coteries philosophiques, l'Académie française envoya donc, selon l'usage, commander aux Cordeliers un service funèbre pour le défunt. Mais Beaumont, qui devait s^attendre à cette démarche, venait de prescrire de n'en point célébrer sans avoir pris ses ordres, et les religieux du couvent se refusèrent à livrer leur église, laissant à d'Alembert lui-même d'obtenir l'agrément de l'archevêché. Devant cet échec du nouveau plan de bataille , le philosophe s'aperçut vite qu'il n'avait point les rieurs de son côté. Il surprit même, le lendemain, affichés en gros caractères sur la porte de l'Académie, ces deux vers qui commencent la tragédie de Mithridate :

On nous faisait, Arbate, un fidèle rapport ; Rome, en effet, triomphe...

Il est vrai que d'Alembert iie renonçait pas à triompher à son tour. En attendant mieux, il se hâte de faire courir une riposte de la marquise de Boufflers, qu'il juge excellente et répand à profusion :

Celui que dans Athène eût adoré la Grèce, Que dans Rome, à sa table, Auguste eût fait asseoir. Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas voulu le voir Et Monsieur de Beaumont lui refuse une messe ^

Faire passer ces vers au roi de Prusse, c'était flatter les rancunes philosophiques d'un prince qui, après avoir rangé autrefois l'archevêque de Paris parmi « les

1 Lettre du 16 août 1778 à Frédéric de Prusse.

l'éloge de voltaire au concours. 369

bourreaux tonsurés » persécuteurs de Voltaire vivant , sç glorifiera plus tard dinvoquer Voltaire mort et de lui adresser chaque matin sa prière « en dépit des Beaumont, des Pompignan et de toute leur séquelle ^ ».

Mais voici que, par un coup de théâtre dont ceux-là seuls s*étonnèrent qui n'avaient pas eu vent du complot, le secrétaire de l'Académie propose brusquement, dans la séance solennelle du 25 août, l'éloge du grand homme pour sujet du prochain concours de poésie. Le buste de Voltaire est là, dominant le fauteuil du directeur et recevant les hommages d'un public enthousiaste. D'Alembert, qui a fait présent de ce marbre à la Compagnie, offre alors de doubler le prix ordinaire des concours, en l'élevant à onze cents livres, et il se charge de fournir l'appoint. Les acclamations de l'auditoire couvrent aussitôt la voix de ce comédien émérite qui , le mouchoir à la main et les larmes aux yeux, joue une scène d'attendrissem^ent. L'ivresse tombée, les moins malveillants ne purent s'empêcher de relever dans toute cette parade, autant de « maladresse » que de « faste encyclopédique ^ » .

Il fallut, en effet, batailler encore avec CBiristophe de Beaumont, auprès de qui les curés de la ville étaient venus protester contre l'impiété de ces apothéoses , qu'un critique du temps appela « l'orgie voltairienne ». Sur leur prière, le prélat se rendit à Versailles pour obtenir du roi l'interdiction d'un sujet qu'on avait le droit de regarder comme un défi jeté au clergé. Mais , cette fois , le gouvernement passa outre et la requête

« « Divin Vollaire, ora pro nobU, » (Lettre à d'Alembert, 22 juin 1780.) ^ UesDoiresterros {loc. cit.}, p. 4(2.

BBAUMONTj II. 24

370 MtLLÈRÎE t)Ë MAUVAIS GtOUt.

fut mise à néant. L'Encyclopédie l'emportait décidément sur Tarchevèque ; l'éloge de Voltaire était maintenu au programme ^ On trouva même spirituel, un peu plus tard, de répandre le bruit que Beaumont venait de se convertir à l'homme de Femey, voire qu'il songeait à lui ériger dans ses terres un monument superbe. Le duc d'Ayen et autres mauvais plaisants de la cour en firent des gorges chaudes, au point que le bon archevêque se crut obligé, dit-on, d'en porter plaintç à Maurepas *. Il paraît que la galerie s'amusa beaucoup de la mystification : ce qui donne une idée peu flatteuse de la frivolité de cette société sans mœurs si voisine de sa fin.

De nos jours aussi, sous le règne de Louis-Philippe, l'Académie française s'est occupée de mettre au concours l'éloge de Voltaire. Dans une des séances intimes où elle agitait cette question parmi ses membres, l'un d'eux, M. Victor Hugo, s'honora alors en stigmatisant un homme qu'il accusait d'avoir blessé du même coup, en un poème infâme, « les deux choses les plus saintes : le patriotisme et la pudeur ^ ».

Le 28 novembre 1778, au contraire, un autre poète, Roucher, avait tenté de relever ce génie du mal dans une apothéose aussi ridicule que sacrilège. C'était dans la séance fameuse où d'Alembert, qui représentait l'Aca-

1 li parut difficile de concilier cette autorisation avec la défense précédemment faite de parler de Voltaire ni directemeut ni indirectement y défense si rigoureusement maintenue jusque-là, qu'on avait biffé deux feuilles d'un journal étranger {VIndicateur de Liège, du 29 août) à raison des éloges donnés au poète. Mais, comme dit le chroniqueur, « le gouvernement, accoutumé aux inconséquences, n'est pas à celle-là près ». (Bachaumont, 6 février 1779.)

' Correspondance secrèlCj t. I, p. 261.

' Bévue des Deux Mondes^ septembre 1852, p. 1041.

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