MOTIFS DE CETTE SUSPENSION
gens à scrupule jugeassent que les sommes détournées à cet usage profane eussent été mieux employées en les versant dans le sein des pauvres. » Enfin, après ce qu'il appelle « dix-huit mois d'attente, de délais et d'espérances trompées», Brizard se décide, le 14 octobre 1780, à écrire à l'archevêque, qui lui fait la réponse suivante :
Je sais, Monsieur, tous les soins que vous vous êtes donnés pour rpuvrage dont vous me parlez. Je vous rends toute la justice que vous méritez à cet égard, et je suis bien dans la résolution de vous en témoigner ma reconnaissance. Mais en estimant Fauteur, comme je le dois, je ne puis vous dissimuler que l'ouvrage m'a fait naître des scrupules que je crois bien fondés. Il m'a paru contenir plusieurs traits injurieux à des familles très respectables et que j'ai toute sorte de raisons de ménager. J'y ai même remarqué des maximes qui pourraient être de la plus dangereuse conséquence. Vous sentez que ce sont des choses que je ne puis laisser passer dans un ouvrage que je serai censé avoir lu et approuvé. Ainsi il faudra nécessairement y mettre des cartons.
Voilà, Monsieur, la seule raison qui m'a déterminé jusqu'à présent à suspendre la publicité de l'ouvrage. Je vous prie de n'en être pas moins persuadé de tout le cas que je fais de votre travail et de rendre toujours justice à la sincérité des sentiments avec lesquels, * etc..
Brizard fut peiné de cette lettre, prétendant que l'abbé d'Estrées, jaloux d'up travail dont il eût voulu être l'auteur, s'était vanté que l'ouvrage ne paraîtrait pas € et qu'il saurait bien s'y opposer ». Ayant donc écrit à l'archevêque, le 23 octobre, pour se défendre contre tout reproche et réclamer des observations'
^ Datée do Cooflans (cah. G).
BEAUIIONT, II. 'Zb
386 OBSERVATIONS MOTIVEES.
motivées, il en reçut, six jours après, cette nouvelle réponse :
Mon intention en vous écrivant, Monsieur, n'était certainement pas de vous faire la moindre peine ; mais j'ai cru, pour répondre à votre lettre, devoir vous faire part des motifs qui m'engageaient à suspendi'e la publicité de l'ouvrage dont il s'agit. Cet ouvrage, comme vous le savez, n'avait pour objet que l'histoire particulière de ma famille, et en y voyant des réflexions peu favorables à d'autres maisons, on aurait eu d'autant plus lieu de s'en plaindre que ces réflexions paraîtraient tout à fait étrangères à l'ouvrage, qui, diraiton, n'en aurait pas été moins bon ni moins complet, si on ne les y avait pas insérées.
On ajouterait peut-être que l'histoire d'une famille ne doit pas être traitée comme l'histoire générale d'une nation : que dans celle-ci l'historien peut et doit parler de tous ceux qui se sont rendus célèbres et les faire connaître tels qu'ils ont été; mais que dans celle-là il doit se restreindre à parler de ceux qui ont composé la famille- dont il est l'historien, et ne pas chercher à s'étendre sur d'autres familles respectables, surtout pour en faire la satyre. Voilà, Monsieur, les réflexions que j'ai faites sur l'ouvrage, et elles m'ont paru mériter l'attention. Je sais que vous m'avez lu plusieurs endroits de l'ouvrage manuscrit ; mais vous devez vous rappeler qu'en donnant de justes éloges à la manière dont ils étaient écrits, je vous fis néanmoins quelques observations à ce sujet, et que je vous dis', entre autres choses, qu'il ne convenait pas dans une histoire de ma famille de mal parler du Dauphin qui en a été le bienfaiteur. Au reste. Monsieur, il ne s'agit que de mettre des cartons dans quelques endroits.
Je vous prie d'être persuadé ^jue je n'en suis pas moins plein d'estime pour vos talents, ni moins disposé à vous donner des preuves de ma reconnaissance. Vous devez en être aussi convaincu que de la sincérité des sentiments avec lesquels, etc.*.
Surpris qu'on eût attendu si longtemps pour en
i Lettre du 29 octobre 1780 (cah. G).