LE CONCERT DU P. VITO
couvrir aux yeux du public par un expédient dont Torateur fut seul à se plaindre, et la Gazette de France inséra, dans son numéro du 28 mars 1780, ces lignes destinées à donner le change sur les vrais motifs du silence gardé en pareille rencontre :
Il n'y eut point de sermon le jeudi saint chez le roi, parce que Tabbé d'Espagnac, chanoine de Paris et grand vicaire de Sens, qui devait prêcher la Cène devant Sa Majesté, se trouva mal au moment de monter en chaire et hors d'état de prononcer son discours.
La vérité est qu'un huissier vint lui apprendre, à ce moment-là même, « que le roi savait qu'il était incommodé et le dispensait de remplir ses fonctions ». L'abbé d'Espagnac n'eut pas l'esprit de comprendre ce que parler voulait dire, et il protesta « qu'il se portait fort bien ». L'huissier dut s'exprimer alors en des termes si nets que l'orateur, « très malade, en effet, et très ulcéré », n'eut plus qu'à remonter dans sa chaise de poste et à rentrer à Paris *.
Des esprits chagrins, avouons le, ont trouvé que Beaumont fut moins bien inspiré, qu'il se montra même sévère jusqu'à l'injustice dans la défense faite, l'année suivante, à un religieux augustin portugais de produire en public son talent musical. Le P. Vito, dont on venait d'exécuter le Stabat pendant la Semaine- Sainte, se proposait de donner au grand couvent de son ordre, les 29 et 80 avril 1781, un concert spirituel formé de divers ouvrages latins de sa composition. L'archevêque l'arrêta court dans son projet, estimant qu'il était « peu convenable à la modestie d'un religieux de
1 Bachaumont, 9 avril 1780.
BEAUMONT, U. *2(i
i02 LA DISGRACE DE L ABB^ DÉ BOULOGNE.
s'offrir ainsi en spectable ». Hâtons-nous d'ajouter que les procédés dont usa plus tard le P. Vito, pour se mettre en relief, ont assez donné raison à ceux qui le jugèrent comme Beaumont, dès la première heure, « plus engoué vraisemblablement de musique que des devoirs de son état* ».
Mais ce qu'il est très permis de croire, c'est que l'archevêque de Paris aura été absolument induit en erreur sur le compte de l'abbé de Boulogne, alors jeune prêtre habitué de Saint-Germain l'Auxerrois, et qui devait, au sortir des orages de la Révolution, illustrer le siège épiscopal de Troyes. Interdit depuis près de quatre ans par le prélat, et fort sensible à une disgrâce qu'il tenait pour imméritée, Boulogne avait du moins profité de cette épreuve pour étudier l'Écriture et les Pères, et se perfectionner dans l'éloquence sacrée.
Of, sur la fin de 1780, une société d*amis de la religion et des lettres y dont Christophe de Beaumont était président, ayant dépouillé les noms des concurrents pour le prix de Y Éloge du Dauphin, il se trouva que le discours de l'abbé de Boulogne venait d'être inscrit en première ligne. L'archevêque refusa d'abord de couronner un prêtre qui avait encouru sa disgrâce ; mais, sur les instances réitérées des hommes les plus honorables qui le suppliaient de lui rendre confiance et faveur, il finit par consentir à oublier « les fautes » de l'abbé de Boulogne et à lui accorder « son amitié », sous la condition toutefois « qu'il irait faire une retraite dans la communauté de Saint-Lazare ».
L'humilité avec laquelle le jeune prêtre se soumit
i Bacliaumont, 14 juillet 1781.