SON DERNIER MANDEMENT
L'un prescrit un régime humectant : il conseille de boire au moins trois verres de limonade le matin, trois verres d'eau avec du sirop de vinaigre le soir, de manger beaucoup de fruits fondants, et surtont du raisin... L'autre veut qu'on s'en tienne rigoureusement au régime le plus sec, et ne permet d'autre boisson que celle de vingt-quatre cuillerées de suc d'herbes pour les vingt-quatre heures. Ainsi, suivant l'usage, Hippocrate dit oui, et Galien dit non. C'était à la table du malade et en sa présence qu'on balançait sa destinée ; c'était toujoui^ sous peine de la vie qu'il fallait obéir à des arrêts contradictoires, et, quelle que fût sa soumission, il n'était jamais à l'abri des anathèmes lancés contre les rebelles ^
Le 26 novembre, en réponse à la lettre du roi qui lui faisait part des récents avantages remportés stfr les troupes anglaises en Amérique. Tarchevêque dictait un dernier mandement pour soHiciter des prières d'actions de grâces. « Une guerre, quoique heureuse, disait-il en terminant, est toujours un fléau. .Demandons-en la cessation au Dieu de paix, afin que, délivrés des malheurs qu'accompagne toujours le bruit des armes, nous menions une vie tranquille dans Finnocence et la piété (I Tim., n, 2)2. »
Ce fut au nouveau doyen. Montagu, que Beaumont laissa le soin de présider, le lendemain même, la cérémonie du Te Deimi à Notre-Dame. Contraint de renoncer à tout travail d'administration, il venait de remettre les affaires diocésaines aux mains de ses quatre grands vicaires, l'abbé de Beaumont-d' Autichamp , son parent, et les sieurs de l'Écluse, Chevreuil et Asseline. Aussi
bien son état empirait-il d'heure en heure, et les médecins désespéraient de le sauver. L'inquiétude était
I Année lUtéraire de 1782, t. VI, p. 109.
* Mandement donné à Paris, le 26 novembre 1781.
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générale. Des supplications publiques avaient lieu dans toutes les églises du diocèse, car on ne comptait guère plus que sur une de ces interventions du ciel dont on avait déjà tant éprouvé les effets merveilleux. « Si les vœux et les prières de tous les infortunés que la charité de ce prélat a soulagés sont exaucés, écrivait un * publiciste de renom, M. Tarchevêque sera longtemps sur ce siège où ses vertus et sa piété ont jeté un si grand éclata »
Mais rheure des récompenses sonnait enfin pour le généreux pontife qui justifia si pleinement dans sa personne cet éloge d'un ancien : « Il aimait mieux être l'homme du bien que le paraître, et néanmoins, plus il fuyait la gloire, plus la gloire s'attachait à lui ^. »
Dès le commencement de décembre, Beaumont, qui se préparait depuis longtemps à la mort en se confessant plusieurs fois par semaine, avait réclamé avec instance l'Extrême-Onction et le saint * Viatique. Luimême, malgré sa faiblesse toujours croissante, voulut veiller à tous les préparatifs commandés dans une des salles du rez-de-chaussée. Pieuse imprudence qui précipita peut-être sa fin. Le samedi 8, on l'avait encore promené quelques instants en carrosse sur les boule-
^ Journal historique du 1er janvier 1782, p. 61. — Un chroniqueur du temps raconte à ce sujet un incident étrange dont je lui laisse toute la responsabilité. Lorsqu'on vint présenter au curé de Saint-André des Arts le mandement qui ordonnait des prières pour Beaumont agonisant, non seulement il ne se serait pas mis en état d'y satisfaire, mais il aurait dit : « Comment peut-on prier Dieu pour un pareil homme? y> On songea d'abord à lui infliger une peine canonique, mais, pour ne pas augmenter le scandale en l'ébruitant, le chapitre fut d'avis de suspendre la procédure jusqu'à la nomination d'un nouvel archevêque {Bachaumont, XVIII, 232).
* « Esse, quam videri, bonus malebat ; ita quo minus gloriam petebat, eo magis adsequebatur. » (Sallust. Conjurât. Calil., LIV.)