‹ Christophe de Beaumont, archevéque de Paris (volume 2)Chapitre 306 sur 348 · LA CHAPELLE ARDENTE · texte numérisé non relu

LA CHAPELLE ARDENTE

Le corps du vénéré défunt avait été exposé; le matin de sa mort, sur un lit de parade de damas cramoisi, formant dôme soutenu par quatre colonnes. Le visage était sensiblement jauni, mais non défiguré. L'archevêque, mitre en tète, revêtu du rochet et du camail violet, portait le cordon bleu, Tétole rouge, des gants et des souliers faits d'une étoffe de même couleur. Autour de lui brûlaient une quantité considérable de cierges : la croix et la crosse reposaient à ses côtés. Au sortir de la messe, le chapitre se rendit processionnellement dans la salle transformée en chapelle ardente, pour jeter l'eau bénite sur ces chères dépouilles. Le doyen fondait en larmes et tous les assistants pleuraient avec lui. L'affluence devint bientôt énorme et plus d'un courut le risque d'être étouffé ^ « Ce pauvre Monseigneur ! s'écria naïvement une femme du peuple au milieu de l'émotion générale, si on lui demandait un louis d'or, cela serait capable de le faire revenir. »

Tous les ordres religieux, les élèves des séminaires, le clergé des paroisses se rendirent pareillement en procession, ce jour-là et les jours suivants, à travers les flots pressés d'une mi«iltitude qu'on avait peine à contenir. Le soir du 14 décembre, le corps de Beaumont fut ouvert et embaumé par deux habiles praticiens qui s'empressèrent de mouler son masque, car le modeste prélat avait toujours refusé de se laisser peindre. Enfermé alors dans un double cercueil de plomb et de chêne, il demeura exposé de nouveau, la face découverte, pendant la journée du samedi et du dimanche.

* Hardy, 13. décembre 1781.

418 MAXDEMENT DES nCAÎRES GENERAUX.

L'afflueDce du peuple ne diminua point et chacun manifestait à sa manière les sentiments que le censeur royal venait d'exprimer dans une feuille publique :

Beaumont n'est plus ï O perte sans égale ! Mais c^est un saint que nous allons prier : 11 ne veillait que sur la capitale, Il va veiller sur le royaume entier i.

Le 16, on lut au prône des paroisses le mandement des vicaires généraux capitulaires, ordonnant des prières et des services pour le repos de Tâme du saint prélat*. Amis et ennemis y relevèrent, avec des sentiments bien divers, la phrase où il était dit que sa nomination au siège éminent de la capitale avait été € un bienfait signalé de la Providence > , qu'on devait craindre que sa mort ne fût à Tégard de ses diocésains € un châtiment terrible de la justice divine », et que leur infidélité n'eût accéléré « la fin de la vie si précieuse de cet homme de Dieu » . Les vêpres des morts et les matines furent chantées, le soir même, à la métropole. Le lundi 17, vers dix heures du matin, les membres du chapitre procédèrent à la levée du corps.

Le cortège funèbre sortit par la grande porte de Far-

i Journal de Paris, 15 décembre 1781, n» 349, p. 1403.

* Les membres du chapitre avaient élu pour vicaires généraux, outre leur doyen et leur chancelier, les abbés Rivière, de Boisbasset, d^Âutichamp et de Bonneval, ainsi que les archidiacres. Le bruit courut qu'un projet de mandement, présenté par Tabbéde Boisbasset, avait été unanimement rejeté comme renfermant, sous une forme insidieuse, « un vrai persifflage de toute la conduite du défunt ». L*abbé Maury n^aurait pas été étranger à raSaire. C'est le projet de Le Corgne de Launay qui fut définitivement accepté, moyennant certaines modifications au sujet de la fermeté du prélat « et de son inflexibiillé à soutenir les droits de Tépiscopat contre les entreprises de la magistrature ». {Bacftaumont^ XVIII, 228.)

OBSEQUES DE L ARCHEVÊQUE. 4l9

chevêche, suivit les rues Sainte-Marie, de la Juiverie, des Marmousets, et se dirigea par le cloître et le parvis vers la porte principale de Notre-Dame. Cinq cents pauvres et soixante-douze enfants trouvés ouvraient la marche. Derrière eux s'avançaient les PP. Capucins des trois maisons de Paris, les Cordeliers précédés des confrères de Jérusalem portant des palmes, les Frères Prêcheurs précédés des confrères du Rosaire, les Augustins et les Carmes précédés des confrères du Scapulaire, puis les clercs de la grande confrérie et le clergé. Venait ensuite le cercueil précédé par les officiers de la justice à la barre du chapitre ; il était suivi des clercs portant les insignes archiépiscopaux voilés de crêpes. Aux quatre angles du cercueil, les aumôniers du prélat et les suisses; derrière eux, vingt -quatre jurés crieurs, la domesticité du palais, les officiers en titre qui portaient la couronne ducale et la croix pastorale sur des coussins de deuil. Trente archevêques ou évêques marchaient à la suite des agents généraux du clergé, précédant la famille de Beaumont, escortée de cinquante valets sur deux rangs, avec des torches à la main.

L'office terminé, le corps du défunt fut inhiuné à la gauche du chœur, dans le caveau de la chapelle érigée sous l'invocation de saint Jean et de sainte Marie-Madeleine, lieu de sépulture des Beaumont. Acte fut dressé

En présence de haut et puissant seigneur Christophe , marquis de Beaumont, maréchal des camps et ai^mées du roy, ancien menin de Sa Msgesté, gouverneur des château et ville de Domme, premier baron du Périgoixi; de haut et puissant seigneur Jean-Thérôse- Louis de Beaumont d'Autichamp, maréchal de cam*^ ; de Jacques- Abraham, marquis de Beaumont, colonel du régiment de Boui^o-

420 LA QUESTION DU SUCOESSEUtl.

gne-cavalerie ; de haut et puissant seigneur Guillaume - Joseph , baron de Beaumont, lieutenant des vaisseaux du roy ; de Messire François-Charles-Antoine de Beaumont d'Autichamp, chanoine de l'église de Paris, abbé commendataire de l'abbaye royale de Saint- Basle ; de Messire Bertrand de Beaumont, chanoine de l'église de Paris, abbé commendataire de l'abbaye de Lieu-Croissant... et des témoins soussignés :

Marquis de Beaumont. — Abbé de Beaumont. — Marquis de Beaumont d'Auty. — Baron de Beaumont. — Beaumont d'Autichamp. — Beaumont d'Autichamp, vicaire général. — Marquis de Rochelambert-Thévalles. — Abbé de Lostanges. — Bailli de Chabrillant. — Montagu, doyen. — Dumarais. — Bonneval. — Guillot de Montjoye*.

Les funérailles de l'illustre archevêque étaient à peine terminées, qu'on s'entretenait déjà du choix présumé de son successeur. Plus d'un nom honorable avait été mis en avant par la rumeur publique, mais on put craindre un instant que l'héritage de Saint-Denis ne tombât aux mains d'un prélat tristement célèbre, assis alors sur le siège de Toulouse. Il paraît, en effet, que Loménie de Brienne, appuyé auprès de Marie-Antoinette par l'abbé de Vermond, fut désigné pendant vingtquatre heures pour cette succession importante ; mais la religieuse honnêteté de Louis XVI avait fini par se révolter contre la présentation d'un homme aussi suspect dans sa foi que relâché dans ses mœurs ^.

Le samedi , 22 décembre, à l'heure où s'achevait à

^ Nécrologe du chapitre de Notre-Dame {France pontificale^ p. 503).

* Brienne, que Louis XVI soupçonnait fort de « ne pas croire en Dieu », garda longtemps rancune du mécompte subi. Il fut néanmoins nommé seul « cordon bleu » le l^r janvier suivant ; mais, comme le- remarque un chroniqueur, «cet honneur ot cette distinction sont un faible dédommagement de la place qu'il a perdue et de la manière cruelle dont on Ta tympanisé ». [Bachaumont^ t. XX, p. 7.)

CHOIX DE l'ÉVÊQUE DE CHALONS. 421

Notre-Dame le premier service régulier pour le repos de rame de Christophe de Beaumont*, Marbeuf, évoque d'Autun et ministre de la feuille des bénéfices, écrivait au chapitre la lettre suivante , que je copie sur l'autographe :

J'ai Ihonneur de vous annoncer, Messieurs, que le roy vient de nommer a larcheveché de paris M. de Juigné, eveque et comte de Chaalons sur marne. Je suis pei^uadé que ce choix plus propre quaucun autre a adoucir vos regrets de la perte de M. de Beaumont, vous paroîtra un nouveau motif de reconnoissance pour Sa Majesté. Recevez, etc.*

Ce ne fut pas sans peine qu'on décida le modeste Juigné à se prêter aux désirs du roi. Louis XVI, qui s'attendait à cette résistance, s'était contenté de lui écrire ces deux mots : « Mon cousin, je vous ai nommé à l'archevêché de Paris, et j'ai nommé M. de Clermont- Tonnerre à Tévêché de Châlons. » Vainement Juigné accourt à Versailles pour plaider de vive voix sa cause : « Mon intention, réplique le roi, est que vous acceptiez ce siège sans observation. Vous ne m'en devez aucun remercîment, car, si j'eusse trouvé quelqu'un plus digne que vous du siège de Paris, vous ne l'auriez pas ^. »

1 Los administrateurs de TUôtel-Dieu firent célébrer, le 15 janvier 1782, un nouveau service auquel ils invitèrent les membres du chapitre. Je lis, dans les Registres capitulaires de Notre-Dame, que « Messieurs sont convenus de s'y trouver en aussi grand nombre qu'il se pourroit », et qu'ils ont autorisé M. de Mon^oye € à prêter à ladite Église Tornement noir de Louis XV et tout ce qui pourroit être nécessaire pour le service ». {DiUbération du lundi M janvier 1782.)

' Inséré dans les Registres capitulaires de Notre-Dame, à la date du 22 décembre 1782.

* Ce qui n'était point pour justifier les prévisions du folliculaire de la secte, lequel déclarait naguère que les partisans de Juigné avaient perdu Tespé-

Page 1