‹ Christophe de Beaumont, archevéque de Paris (volume 2)Chapitre 318 sur 348 · DEUXIEME QUESTION · texte numérisé non relu

DEUXIEME QUESTION

À-t-on attaqué la doctrine des Jésuites avec Vattention et Vexaclitude

convenable ?

H ne s'agit pas encore de l'impartialité et de l'équité qu'on devait apporter dans cette attaque. Nous ne parlons que des précautions

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qu'il fallait prendre pour éviter les méprises, pour arrêter la précipitation, pour ne pas tomber dans les écueils de l'ignorance.

On croirait que les rédacteurs des Assertions ne se sont prescrit

aucune règle en ce point; qu'ils ont exécuté leur projet sans trop s'embarrasser de la révision qu'on en pourrait faire; qu'ils ont compilé tout ce qui s'est dit ou écrit contre les opinions des Jésuites, sans user d'aucun principe de critique.

•Ainsi, dans le dessein qu'ils avaient formé de persuader à l'univers que la Société avait constamment et persévéramment enseigné toutes les erreurs et tous les crimes, ces censeurs, trop ardepts et trop précipités, n'ont eu ni précision dans les raisonnements, ni fidélité dans la traduction des textes, ni discernement dans le choix des sources d'où ils ont tiré les accusations et les reproches.

Vérifions, M. T. G. F., cette observation par des exemples. Les Jésuites ont une règle qui leur recommande Vuniformité de doctrine; disposition très sage et très louable, puiqu'elle est destinée à écarter de la Société tout prétexte de discorde, à prémunir les esprits contre tout désir de nouveauté. Au reste, cette règle est tempérée par une modification essentielle, car elle ajoute que l'uniformité de doctrine doit avoir lieu dans la Société autant qu'il sera possible. On laisse dans cet ordre religieux une honnête liberté en matière de pures opinions. On n'étouffe ni le génie ni le goût des découvertes. On ne condamne ni les tentatives utiles, ni les maximes reçues dans chaque nation. Il y a plus : avec l'uniformité de doctrine, les constitutions des Jésuites ordonnent de tenir les sentiments qui sont les plus sûrs, les plus solides, les plus approuvés dans VÉglise; preuve manifeste que la Société ne s'arroge d'autres droits sur ses membres que celui de les lier étroitement à la doctrine commune des fidèles, et d'empêcher qu'il n'y ait entre eux des divisions et des scandales. Qu'a fait la précipitation et l'envie inconsidérée de censurer, de condamner? Elle a présenté la loi de Vuniformité de doctVine comme l'efTet d'un complot formé dans la Société pour enseigner toutes sortes d'abominations et d'infamies ; * comme la preuve d'un despotisme universel dans le général des Jésuites ; comme un titre qui autorise le monde entier à rendre tous les Jésuites en corps responsables de ce qui aura été hasardé dans les livres, dans les écoles, dans les chaires, par quelques particuliers que ce soit de cette Société. Et sous la plume de ces cen-

seurs, de ceux-mémes qui ont rédigé les Assertioïis, la clause restrictive, autant qu'il est possible, disparaît entièrement de la règle qui prescrit Vuniformité de doctrine, et ils ne tiennent aucun compte de la profession qu'on fait dans la Société d'embrasser la doctrine la plus »àre, la plus solide, la plus approuvée, et ils omettent cent textes de Tlnstitut où il est recommandé, tantôt de marcher sur les traces des saints Pères, tantôt de suivre particulièrement les principes de saint Thomas, tantôt de n'avoir en vue dans l'enseignement public que la conservation de la foi et l'accroissement de la piété, tantôt de condamner tout ce qui serait contraire aux sentiments communs des docteurs des écoles, tantôt de ne rien admettre qui puisse blesser la charité chrétienne, nuire à la réputation de la Société, offenser la décence religieuse.

Nous vous demandons, M. T. G. F., si dans ces règlements il y a quelque chose qui dénote le prétendu concert de tous les membres de la Société contre les vérités dogmatiques et morales de la religion, qui appuie ou qui favorise le système ridicule du despotisme imputé au général des Jésuites ; quelque chose enfin qui oblige le ministère public à sévir contre toute la Société dès qu'un particulier de ce corps aura avancé quelque maxime condamnable.

Mais comment, M. T. G. F., le recueil d'Assertions serait-il revêtu des caractères d'attention, d'exactitude, de précision qu'on aui^it droit d'exiger dans une matière si critique? Les rédacteur ont marché sur les traces des anciens adversaires des Jésuites, dont plusieurs étaient ennemis déclarés de l'Église : ils ont fait renaître de leurs cendres des ouvrages flétris par le concours des deux puissances. Ils les ont copiés avec toutes leurs infidélités; ils y en ont ajouté de nouvelles. Vous verrez bientôt que les vices de leur compilation ne se bornent pas au défaut d'exactitude, et que la mauvaise foi s'y manifeste de toutes parts.

Goncluons ici, M. T. G. F., par un avertissement de saint Augustin : n U'y a rien, dit-il, de plus téméraire que de coiisulter sur la doctrine des livres ceux qui, par quelque raison particulière, ont déclaré la guerre auœ auteurs de ces ouvrages^. D'après cette

^ Nihil osl profeclo lemeritalis plenius, quam librorum sententiam inqui-

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maxime, si sage et si sûre, jugeons du cas qu'on doit faire du recueil des Assertions.

TROISIEME QUESTION A-t-on été impartial dans Vexamen de la doctrine des Jésuites ?

L'impartialité, M. T. G. F., en matière d'examen et de jugement sur la doctrine, consiste à se décider et à prononcer sans égard aux affections particulières, aux intérêts de parti, aux idées nationales ; à ne pas condamner dans les uns ce' qu'on croit devoir excuser ou dissimuler dans les autres ; surtout à bien reconnaître les origines des opinions et à ne pas rendre responsables de l'invention ceux qui n'ont fait qu'imiter, suivre et copier, encore moins ceux qui ont modifié, tempéré, adouci les sentiments des autres en se les rendant propres. Tel était le plan de conduite que devaient tenir les censeurs de la doctrine des Jésuites, et on ne peut exprimer combien ils s'en sont écartés. Ils ont rassemblé contre les Jésuites tous les reproches, toutes les imputations, toutes les accusations, tous les griefs, toutes les espèces d'injures dont on a jamais chargé, depuis la naissance du christianisme, les plus abominables et les plus pernicieux d'entre les hérétiques.

Cependant, M. T. CF., deux choses sont certaines : la première, que jamais la Société, en corps, n'a enseigné les opinions détestables qu'on lui impute ; son Institut recommande de s'attacher à la doctrine la plus sûre, la plus solide, la plus approuvée. Il n'est pas possible que les pasteurs de l'Église eussent protégé et employé pendant deux siècles cet ordre religieux, s'il avait eu pour maxime de combattre toutes les vérités du dogme et de la morale, d'établir l'irréligion et la corruption des mœurs sur les ruines de l'Évangile. La seconde chose qui doit être remarquée, c'est que, si quelques membres de cette Société ont perdu de vue, en écrivant, les principes du vrai, surtout en matière de morale, des théologiens plus anciens, plus célèbres, plus nombreux, leur ont souvent servi de modèle.

rere ab ils qui conditoribus illorum atquo auctorîbus, iiescio quà cogente causa, bellum indixerunt. (Aug. de util, cred., cap. iv.)

Prenons pour exemple, M. T, C. F., i® la doctrine opposée à la souveraineté et à Tindépendance des rois; 2® les décisions qui mettent en danger la vie, des citoyens. Nous serions en état de vous convaincre, par une infinité de textes tirés de toute sorte d'auteurs, que ces opinions avaient une origine bien antérieure à la naissance de la Société des Jésuites ; qu'au temps de leur établissement, ils les ont trouvé répandues dans les différentes écoles ; en un mot, que les Jésuites, surtout ceux de France, n'ont été ni les premiei^ à les enseigner, ni les seuls à les défendre, ni les derniers à les abandonner ou à les combattre, "ce qui n'empêche pas que les mauvais principes, que quelques-uns de leurs écrivains ont adoptés, n'attirent justement, sur leurs pereonnes et sur leurs écrits, l'indignation de tous ceux qui aiment la religion et l'État. Mais, puisqu'on a oublié les écarts des premiers partisans et des principaux défenseurs de ces systèmes odieux, puisqu'on n'inquiète à cette occasion nul autre corps, nulle autre société régulière ou séculière, pourquoi use-t-on d'une rigueur si extrême à l'égard des seuls Jésuites ?

Ah! M. T. C. F., dès qu'il ne s'agit plus des Jésuites, la tranquillité, l'impartialité, l'équité renaissent dans les esprits, les écrivains qui ont le plus de zèle pour nos maximes savent distinguer et excuser celles des autres nations. En les combattant, en les détruisant même par de bonnes raisons, ils épargnent les étrangers qui se sont laissé prévenir, pourvu, encore une fois,* que ces étrangers ne soient point membres de la Société des Jésuites. Ceux-ci font une classe à part ; ils ne jouissent point des privilèges de leur pays; on ne pardonne point à leur éducation, on ne tolère point leurs préjugés, on poui^uit même leui's confrères nés en France, élevés en France, pensant et écrivant à la manière de France. L'opinion d'un jésuite étranger est une sorte de tache universelle qui affecte le corps entier.

Il est de même, M. T. C. F., de toute autre espèce de propositions, de décisions, ou maximes en matière de morale. Le recueil immense des Assertions ne présente que des extraits d'auteurs jésuites. Il serait possible de former une compilation encore plus vaste, d'ai'ticles semblables ou plus répréhensibles, qui ont été enseignés dans tous les ordres et dans toutes les Universités. Comment en use-t-on à leur égard ? Nous venons de le dire, et il est nécessaire

de le répéter ; on laisse ces articles dans le silence des bibliothèques, on les néglige lors même que l'occasion se présente d'employer, pour d'autres objets, les livres qui les contiennent. Tout au plus on les réfute dans les écoles, on apprend aux jeunes ecclésiastiques à préférer les meilleurs sentiments, et à ne pas suivre la mauvaise habitude qui s'était introduite d'adopter sans choix les décisions de tous les casuistes qui avaient précédé.

Si cette conduite mérite des éloges, parce qu'elle allie le zèle de la religion avec la modération et la sagesse, pourquoi ne la suit-on pas à l'égard des écrivains de la Société? Pourquoi réserve-t-on pour eux seuls et pour leurs confrères les reproches les plus amers et les peines les plus rigoureuses ?

Vous voyez , M. T. G. F., à quel excès s'est portée la partialité des rédacteurs. Examinons présentemenf s'ils ne se sont pas écartés de la doctrine de l'Église, en voulant montrer que les Jésuites, étaient tombés dans des erreurs monstrueuses.

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