QUATRIEME QUESTION
Sous prétexte d'attaquer les erreurs des Jésuites, ne s'est-on point écarté des
vérités qu'enseigne l'Église?
La matière Ijue nous traitons ici, M. T. G. F., doit être regardée comme la plus importante de celles qui nous occupent dans toute la suite de cette instruction. Il est de notre sollicitude pastorale d'examiner la conduite qu'on a tenue contre l'Institut, les vœux, la doctrine des Jésuites ; nous ne pouvons être insensible aux malheurs de cette Société, et nous devons la consoler dans ses disgrâces. Mais le dépôt des vérités qui nous sont confiées nous intéresse encore plus essentiellement; et c'est avec une douleur extrême que nous le voyons altéré dans le recueil des Assertions, En effet, sous prétexte de relever les écarts de quelques écrivains jésuites , on présente dans cette compilation, comrne pernicieuses et dangereuses, plusieurs propositions contradictoires à des erreurs condamnées par l'Église.
Plusieurs partisans de ces erreurs ne prétendent pas que les points les plus obscurs et les conclusions les plus éloignées de la
loi naturelle ne puissent être la matière d'une ignorance invincible. Mais ils prétendent tous que cette ignorance, quelque invincible qu'on la suppose, n'excuse pas de péché, parce qu'elle est , selon eux, suffisamment volontaire et libre dans le péché originel , dont elle est la suite et la peine. Ils veulent que cette doctrine nous ait été transmise comme un dogme de foi par les anciens docteurs de l'Église, et ils avouent en même temps que le sentiment opposé a été généralement suivi par tous les théologiens de l'école.
Luther avait osé le premier insulter aux auteurs catholiques qui enseignaient cette doctrine. Or, M. T. G. F., à voir la vivacité avec laquelle les rédacteurs des Assertions attaquent toute proposition où l'on suppose la nécessité de la liberté dans . l'homme qui pèche, . on dirait qu'ils veulent renouveler et accréditer les dogmes destructeui's de la vertu et du mérite. En vain le Saint-Siège a-t-il condamné cette proposition : « quoiqu'il y ait une ignorance invincible du droit naturel, elle n'excuse pas de péché formel celui qui agit en conséquence dans l'état de la nature corrompue. » Cette censure , suivie en ce point avec zèle dans toutes les écoles catholiques, n'empêche pas les rédacteurs de condamner les Jésuites de Boui^es , pour avoir soutenu dans une thèse que « l'ignorance invincible ôte entièrement la liberté, mais aussi qu'elle excuse l'homme de péché, quand même ce serait une ignorance du droit naturel ». Les Jésuites de Caen, en soutenant la même thèse, avaient eu l'attention d'avertir qu'on ne peut ignorer invinciblement les premiers principes de la loi naturelle : ils n'en ont pas été plus à l'abri de la censure des rédacteurs. Il leur a suffi que, sur le droit naturel, ces religieux aient admis la possibilité de quelque ignorance invincible qui excuse de péché. On n'a pas plus épargné les Pères Busserot, Pomey, Perrin et quantité d'autres qui s'expriment comme tous les catholiques sur l'ignorance invincible; et l'on a proscrit comme peniicieuse la doctrine du P. Bougeant, sur la même matière, malgré la précaution qu'il a prise d'observer que « pour que l'ignorance excuse de péché, il faut qu'elle soit tout à fait involontaire et invincible... et qu'il n'y a d'ignorance invincible que lorsqu'on n'a pas pu s'instruire et qu'on ne peut pas même soupçonner que l'action qu'on fait soit défendue ».
Ne serait-ce donc pas, M. T. G. F., la plus criante injustice d'accuser les Jésuites de détruire la règle des mœurs et d'autoriser les
plus grands crimes, parce (ju'ils ne disent pas que l'ignorance invincible du droit naturel , étant la peine du péché , n'excuse pas de péché, c'est-à-dire, parce qu'ils combattent une erreur que l'Église a condamnée? Ne serait-il pas également injuste de ranger parmi les casuistes, que les rédacteurs accusent avec raison d'avoir embrassé l'erreur du péché philosophique, des écrivains qui, soumis à la censure d'Alexandre VIII, et attachés à la doctrine de saint Thomas , soutiennent, avec les plus célèbres théologiens de toutes les écoles catholiques, « que les actions commises par une ignorance invincible du droit naturel, ne sont pas imputées à péché, et qu'elles ne rendent pas celui qui les commet digne de la damnation éternelle » ; qui enseignent, après saint Augustin, « qu'on ne fait point un péché à l'homme de ce qu'il ignore involontairement, mais qu'on lui en fait un quand il néglige de s'instruire de ce qu'il ignore ; qui ont appris du même saint docteur, que c'est le comble de l'injustice de dire que l'homme se rend coupable de péché parce qu'il n'a pas fait ce qu'il n'a pu faire ».
Vous sentez, M. T. G. F., qu'il ne nous est pas possible d'éclaircir en détail toutes les questions où nous sommes contraint de nous engager à la suite des rédacteurs. La seule matière de l'ignorance invincible demanderait des discussions où le plan de notre instruction ne nous permet pas d'entrer. Tout ce que pous pouvons faire , c'est de réduire ce que nous en avons dit et ce qu'il en faut savoir à trois points capitaux qui, dans leur généralité, ne souffrent aucune exception dont on doive ici s'embarrasser.
1<> Quoiqu'on ne puisse ignorer invinciblement les premiers principes du droit naturel et leurs conclusions prochaines, cependant leurs conséquences les plus obscures et les plus éloignées peuvent être et sont souvent la matière d'une ignorance véritablement invincible. Ce point, dans toutes les écoles, réunit les suffrages des plus célèbres théologiens.
2o Toute ignorance véritablement invincible, même du droit naturel, excuse de péché. C'est ici une vérité incontestable. Aussi est-elle appuyée sur les décisions du Saint-Siège, sur le sentiment des saints docteurs et sur le concert unanime de toutes les écoles et Universités catholiques.
3» Dire que cette ignorance n'excuse point de péché, parce qu'elle est suffisamment volontaire et libre dans le péché originel, c'est
avancei* une erreur formellement l'éprouvée par Alexandre VIII et spécialement réfutée par saint Thomas et les autres docteui*s.
Or, vous venez de le voir, M. T. G. F., parmi les textes cités dans V Extrait des Assertions , plusieui*^ nVnoncent rien de con,ti-aire, rien même que de très conforme à ces trois points qui, sur la niatière de l'ignorance invincible, sont des principes indubitables. Traduire ces textes comme des Assertions dangei^euses et perriicieiises, c'est donc outrager Tunanimité des écoles catholiques, mépriser les décisions des Souvei^ns Pontifes , braver Tautorité de J'Eglise et, par conséquent, mériter les censui*es dont on voulait frapper les textes rapportés dans les Assertions sur Tignoi^ance invincible.