MA.NDEMENT DE BEAUMONT
Rousseau, qui n*a cessé de respecter le caractère et la vertu du digne archevêque, reconnaît que son appréciation des choses fut alors de tous points semblable : « On me reprochait d'avoir mis mon nom à YEmilCy comme si je ne Tavais pas mis à tous mes autres écrits, auxquels on n'a rien dit. » Et le philosophe, aussi bien que Tarchevêque, donne à entendre que le Parlement n'a flétri son livre que parce qu'il importait aux magistrats, dans le moment où ceux-ci poursuivaient les Jésuites, de ne pas se laisser accuser d'indifférence pour la foi *. On a remarqué, en effet, que si l'arrêt contre VÉmile est du 9 juin 1762, l'arrêt contre la Compagnie de Jésus est du 9 août de la même année, « L'un était la préface et l'autorisation de l'autre *. »
Quoi qu'il en. soit des motifs qui provoquèrent la sentence du Parlement, Christophe de Beaumont pu- ^'^*vs blia, le 20 août, une instruction doctrinale pleine de J,. solidité et de vigueur, dans laquelle justice était faite des sophismes de Rousseau, de ses paradoxes et de ses contradictions sans nombre. Étrange livre, en vérité, que celui qui enseignait aux pères de famille à ne parler religion aux enfants qu'à l'âge où les passions commencent à rendre son joug incommode ; qui, après avoir placé dans la bouche d'un prêtre le plus brillant éloge de l'Evangile, lui faisait gravement débiter les arguments les plus captieux contre les dogmes mêmes de la foi catholique ! Voltaire a dit de cette Education : € C'est un fatras d'une sotte nourrice en quatre tomes, avec une quarantaine de pages contre le christianisme
ï Conférions (loc. cit.). — Cf. Lettre à Moultou, 15 juin 1762. * J.J. Rousseau, par M. Saint-Marc Girardin, t. II, p. ?87.
58 ACCUEIL qu'il reçoit.
des plus hardies qu'on ait jamais écrites; et, par une inconséquence digne de cette tête sans cervelle et de ce Diogène sans cœur, il dit autant d'injures aux philosophes qu'à Jésus-Christ; mais les philosophes seront plus indulgents que les prêtres ^ »
Ils le furent beaucoup moins. Ce ne sont pas les prêtres qui, après avoir appelé Rousseau « un monstre d'insolence et d'ingratitude », écrivireQt, à propos de la publication A'Emile^ ces injures sottes et basses : « Le chien qui suivait Diogène était moins méprisable que lui -. » Voltaire, si prompt à décocher contre son rival des aménités de cet acabit, est donc plus mal venu qu'un autre à qualifier de « violent » l'acte très ferme, mais très mesuré de Beaumont^.
« La vérité oblige de convenir que ce mandement est beaucoup plus sage et plus décent que le réquisitoire par lequel M. Joly de Fleury a demandé la proscription du même ouvrage*. » Tel est l'aveu que le philosophe Grimm est réduit à faire, en même temps qu'il constate le grand « succès » obtenu, auprès de tous les gens de goût, par le portrait que l'archevêque traçait de Rousseau à la première page de son écrit. L'esquisse mérite, en effet, que nous la reproduisions, ne serait-ce que pour donner une idée de la manière du prélat :
1 Lettre du 14 juin 1762 à Damilaville. — Il revient sur cette pensée dans une de ses lettres à la duchesse de Saxe-Gotha, et nous donne ainsi la véritable clef du succès de son rival : « Ce livre d'Emile est méprisé généralement. Mais il y a une cinquantaine de pages, au troisième volume, contre la religion chrétienne, qui ont fait rechercher V ouvrage et bannir l'auteur. » (2 août 1762.)
' Lettre du même au même, 4 juin.
^ Lettre au marquis d'Argence de Dirac, 22 avril 1763.
* Correspondance littéraire de Grimm, septembre 1762.