SON INSTRUCTION PASTORALE
il suffisait de publier de nouveau, en 1843, un mandement publié en 1763. Preuve bien manifeste que, dans le xix** siècle comme dans le xvm% ce sont les mêmes principes et les mêmes hommes qui, sous prétexte des Jésuites, font la guerre au catholicisme et à TÉglise ^ ! »
Ne dirait-on pas ces lignes écrites d'hier ?
Nous regrettons d'être réduit à donner ici une froide analyse de cette pièce capitale, que M. Henri Martin peut bien qualifier de « virulente* », comme pour mieux attester qu'il ne la connaît pas, mais dont Voltaire luimême (qui l'avait également calomniée avant de la connaître) fut contraint de dire un jour : « J'ai lu enfin le mandement de l'archevêque de Paris ; je vous avoue qu'il m'a paru modère et raisonnable ^. » On voit, une fois de plus, la confiance que méritent certains jugements a priori portés par l'un des hommes qui a reçu, de nos jours, le plus grand nombre de couronnes académiques.
J'invoquerais, au besoin, une autorité d'une tout autre valeur, celle de Clément XIII écrivant au cardinal de Luynes que la lettre apologétique de Beaumont est « pleine d'une suavité qui n'a d'égale que celle de ses mœurs : Summœ quidem, ut sunt ejus moresy leniiatis plenam ». Ce qui, du reste, ajoute le Souverain Pontife, « n'enlève rien à la force des arguments qu'il fait valoir* ».
1 Voir l'opuscule intitulé : VÉglixe^ son autorité^ ses instUuliom et l'Ordre des JésuiteSj défendus contre les attaques et les calomnies de leurs ennemis. (Introduction, p. xvi.)
• Histoire de France, t. XVI, p. 245.
« Lettre du !«' juin 1764 à Damilaville.
* « Quœ tamen lenitas nihil detrahit de rationum robore. » (Bref du 8 février 1764. — Archives du Gesît.)
FRAGMENT DE L'bXORDË. 71
Christophe de Beaumont débute par ces graves paroles :
Nous devons, Mes Très Chers Frères, à l'exemple de Tapôtre, honorer notre ministère. Une partie de cette obligation consiste à nous assurer de la fidélité et des talents de ceux qui se présentent pour travailler, sous nos ordres, dans le champ immense que le Seigneur nous a confié. Si c'étaient des hommes sans lumières et sans vertus, nous ne pourrions, sans crime, les associer à nos fonctions. S'ils étaient tels que saint Paul les désire , des ouvriers agréables à Dieu, incapables de rien faire dont ils eussent à rougir, et sachant dispenser à propos la parole de la véHté, nous agirions contre les intérêts de Dieu et de son peuple, en nous privant de leure travaux et de leurs exemples. Enfin, si après les avoir trouvés dignes de notre confiance, nous les voyions exposés à des orages violents, à des imputations odieuses, à des persécutions cruelles , nous nous croirions . obligé de les consoler dans les jours de leur affliction , et de rendre un témoignage public à leur innocence.
Il n'est personne de vous. Mes Très Chers Frères , qui ignore les traverses qu'éprouvent aujourd'hui les Jésuites de France. Depuis deux siècles leur Société subsistait parmi nous. Elle s'était répandue dans toutes nos provinces. Elle avait reçu de nos rois des marques de la plus généreuse et de la plus constante protection. Ses enfants multipliés, comme ceux d'un grand peuple, jouissaient des prérogatives de l'état religieux et de la faveur qu'on accorde aux meilleui^ citoyens ; ils avaient embrassé de bonne heure ce genre de vie, et ils comptaiçnt avoir trouvé dans les maisons de cet ordre un asile contre la séduction, les dangers, les révolutions du monde...
Soudain éclate contre eux une tempête formidable, et tous les ennemis de la Société se concertent pour en détruire les membres.
Et quels ennemis, Mes Très Chers Frères ! quel concert ! quels' moyens de destruction ont-ils employés ! On ct^oirait être Oj^tA de
72 LES CHEFS d' ACCUSATION.
songe nocturne, disait Isaïe, en voyant le déchaînement de tous les peuples contre Jérusalem. Figure naturelle de l'étonnement qu'a causé dans ce royaume la chute d'un Ordre religieux qui semblait établi sur les plus solides fondements. La multitude de ses adversaires a paru une illusion, leur entreprise un songe, leur accord un système chimérique, leur succès un événement incroyable. Cependant ils ont consommé leur projet; mais, en le consommant, ontils pu en démontrer la justice ? Ont-ils pu persuader au monde chrétien et catholique que les Jésuites de France ont mérité les revers qu'ils viennent d'essuyer?...
Abordant alors de front les griefs dont on charge la Compagnie de Jésus, l'archevêque se propose de répondre aux quatre principaux chefs d'accusation, qui représentaient les lois de cette Société comme vicieuses, les vœux qu'on fait dans son sein comme abusifs, la doctrine qu'elle enseigne comme détestable, la manière dont elle exerce ses fonctions comme pleine de périls.
Nous pouvons et nous devons vous assurer, Mes Très Ghers Frères, que de ces quatre articles il n'en est aucun qui soit prouvé; disons plutôt, aucun qui ne soit une imputation sans vérité et sans fondement : c'est ce que nous entreprenons de vous montrer dans cette Instruction pastorale.
Première partie, — Chaque ordre religieux a sa fin particulière et son esprit propre : les règles laissées par le fondateur ne sont que des moyens d'entretenir cet esprit et de diriger sûrement à cette fin. Un ordre, quel qu'il soit, ne tient sa constitution canonique que de la puissance ecclésiastique ; sa forme essentielle et son gouvernement intérieur ne doivent donc ressortir qu'à cette juridiction, et nul autre tribunal n'en doit connaître.
IbH