SES OBSÈQUES
vêché, les autorise par l'usage qu'il en fait et par Tapprobation qu'il est censé donner au bréviaire de son diocèse ; le P. Bouettin les chante lui-même, malgré qu'il en ait, et les sacrements sont refusés à la mort à celui qui les a composées *. »
Les conjonctures, on le voit, étaient des plus délicates. Il fallait bien fermer les, yeux. Mais, si la sépulture chrétienne ne fut point refusée à un homme que la mort avait inopinément surpris, le parti ne manqua pas non plus de se donner un mal extrême pour faire, de ces obsèques, une manifestation anticonstitutionnaire et une sorte de bravade au gouvernement -. L'Université y fut représentée par M" Hamelin, recteur alors en charge, par les procureurs des quatre Nations de la Faculté des arts et par quatre anciens recteurs, qui tenaient les cordons du poêle. Un immense concours de peuple accompagna le corps jusqu'à la chapelle de Saint- Jean de Beauvais ; quatre mille personnes de tout rang, dix mille selon d'autres, formaient ce long cortège dont on ne s^émut pas moins à Versailles qu'à Paris ^.
Christophe de Beaumont, pour ne parler que de lui, pouvait-il se faire illusion sur le secret dessein de ces opposants, jansénistes en religion et parlementaires en politique, dont les âpres rancunes préparaient la grande
1 Nouvelles de 1749, p. 109. — Cf. D. Guéranger {Institutions liturgiqties, t. II, p. 301).
^« On brave ainsi le gouvernement et sa persécution schismalique, » dit le marquis d'Argenson, bien placé pour savoir. {Mémoires^ t. V, p. 492.)
* Les archives du Ministère de l'Instruction publique (reg. xlv b, fol. 39), disent simplement : « Prosequente ingenti virorum omnium ordinum^ ac prœcipue magistratuum, mullitudine. » — Cf. Jourdain {Hist. de l'Univ. de Paris, p. 388).
166 l'esprit janséniste.
explosion révolutionnaire / Les audaces de cette opposition toujours grandissante lui causaient de sérieuses alarmes, et il augurait fort tristement des hommes rlangereux qui prônaient leur maxime favorite : « La nation est au-dessus des rois, comme l'Église universelle est au-dessus du pape. >
L'heure approche, en effet, où, dans la langue politique du XVIII* siècle, le terme de janséniste, déjà synonyme de factieux, appellera celui de républicain qui, vers 1750, commence à le remplacer*.
L'incident CofBn n'en devait pas malheureusement rester là, car bien des problèmes s'agitaient derrière ces démêlés en apparence purement théologiques. Si , comme hérésie formelle, le jansénisme semblait mort en France, il était plus vivant que jamais comme esprit d'opposition à l'Église romaine et surtout à la CJompagnie de Jésus ^. De ce protestantisme inconscient (qui prétendait rester catholique, tout en contredisant les
ï L^auteur de VEsprit public au dix-huitième siècle invoque ici le témoignage de Tavocat Barbier^ sous la plume duquel se rencontre, en effet, pour la première fois, cette qualification de républicains donnée aux Parisiens de son temps {Journal, t. V, ç. 253;.
*Cet esprit d'opposition à l'autorité de l'Église est assez heureusement caractérisé par Voltaire, dans une de ses lettres au marquis de Thibouville. Après avoir dit qu'il fait avec plus de constance son métier d'historiographe depuis qu'on l'a dispensé de Vétre, il ajoute : « Je me suis déjà comparé aux prêtres jansénistes qui ne disent volontiers la messe que quand ils sont interdits. » {Lettre de Potsdam, 14 mars 1752.) — Quant à l'opposition faite par le jansénisme à la Compagnie de Jésus, elle est exprimée d'une façon piquante dans cette strophe de Saint-Lambert :
Du petit nombre des élus Tous ses ennemis sont exclus ; Et ces sauvages cénobites, Qui vantent à Dieu leur ennui.
Ne voudraient plas vivre pour lui S'il était mort pour les Jésuites.
(Cf. Collé, t. I, p. 50.)