JUGEMENT A PORTER
ture même de leurs privilèges semblait permettre de prendre, vis-à-vis du pouvoir , une attitude en quelque sorte offensive! N'avaient-ils pas, en dehors des fonctions judiciaires, certaines attributions politiques, et ne pouvaient-ils point exercer par là sur les actes du gouvernement un véritable contrôle f Je sais que, dans l'espèce, les remontrances de 1751 paraissaient ne toucher en rien au principe même de la puissance souveraine ; mais elles engageaient ouvertement le débat avec l'archevêque et le clergé, et c'était beaucoup trop. Car, si dans cette lutte entre l'ordre ecclésiastique et l'ordre judiciaire , le Parlement se croyait autorisé à flétrir du nom d!attental la conduite strictement canonique du curé Bouettin, Christophe de Beaumont avait cent fois plus raison de retourner ce mot odieux contre les usurpations criantes de la Cour.
Que penser, en effet, de l'exigence des juges laïques à formuler un arrêté ainsi conçu : « Le fidèle qui se trouve privé publiquement, pendant sa vie ou à la mort, de sa participation aux sacrements de l'Église, est en droit de recourir kVdiUionté séculière, à laquelle il appartient d'y pourvoir, et de faire cesser le scandale et la diffamation publique ^» Les incrédules eux-mêmes, dont l'esprit frondeur prodiguait le sarcasme aux choses saintes, se raillèrent sans pitié de cette ingérence du Parlement, et, du fond de sa retraite de Potsdam, Voltaire pouvait écrire au comte d'Argental : « Tâchez donc de ne point avoir des sifQets universels pour vos querelles ridicules,
ï Tel est le treizième des quatorze articles présentés au roi. Il est vrai qu'on y suppose que le fidèle ne se trouve dans aucun des cas « prévus et limités par les canons, » mais lu suffisance du Parlement allait à se faire juge de rinterprétation de ces règlements canouicjues.
178 DISPOSITIONS DE l'aBCHEVÈQUË.
qui vous couvrent de plus de honte aux yeux de tous vos voisins que les chefs-d'œuvre de Louis XIV ne vous ont acquis de gloire. 0 Athéniens ! on vous lit, et on se moque de vous ^ ! »
Ce qu'il y avait de sérieux dans ces étranges démêlés, c'est la confusion pénétrant tous les jours davantage dans les idées morales de la foule. Gomment se serait-elle orientée parmi ce pêle-mêle de discussions et de conflits, où l'on pouvait voir les hommes de l'arbitraire se donner l'air de combattre pour la liberté, une puissance moitié catholique et moitié philosophe arborer la prétention de régler la foi , le conseil royal faire justice en matière de doctrine, et l'Église rester la seule autorité -à qui Ton contestait l'honneur de guider les consciences !
Et nous ne sommes qu'au début de la grande crise qui va jeter Christophe de Beaumont quatre fois en exil !
Le vaillant archevêque se disposait d'avance à subir les humiliations douloureuses dont on l'avait déjà menacé, et nous devons savoir gré à Ferlet, son secrétaire, de nous avoir conservé la lettre intime dans laquelle le prélat épanche, sur ce pénible sujet, sa piété, sa foi, son cœur. « Je conviens, écrit-il à l'un de ses amis, que nous voyons des événements qui sont capables de jeter l'âme dans la plus profonde tristesse, et qui paraissent en quelque sorte plus difficiles à supporter que la mort même; mais se trouvera-t-il quelque chose au-dessus de nos forces , si nous ne manquons pas de confiance en Dieu ; si nous sommes aussi persuadés que nous devons
1 Leltre du 5 aoùl 1752.
SON ESPRIT DE fOÎ. l79
l'être, que rien n'arrive que d'après les décrets de sa sainte Providence ; si nous bénissons , si nous adorons la main qui nous frappe ; si nous pensons que Dieu ne permet peut-être tout ce qui nous afflige que pour notre sanctification, et que la rigueur de nos épreuves et la patience avec laquelle nous les soutiendrons seront sans doute la mesure des récompenses que nous devons attendJCe de sa bonté f »
Quand l'épreuve arriva, Christophe de Beaumont était prêt. Nous ïe verrons bientôt à l'œuvre.