‹ Christophe de BeaumontChapitre 183 sur 368 · MANIFESTATION POPULAIRE · texte numérisé non relu

MANIFESTATION POPULAIRE

un privilège qu'elle regarde comme blessant pour elle*. Sa protestation est aussitôt saluée par les vivats d une foule immense, toujours aflfnandée par le scandale et le bruit On forme la haie sur le passage des présidents et toutes les têtes se découvrent. La police, désespérée , se rabat sur quelques arrestations sans conséquence, et le lieutenant Berryer est réduit à faire enlever Taffiche d'une pièce de théâtre annoncée pour le soir même, parce qu'on se promettait d'applaudir à cette tirade de Corneille, devenue dans la circonstance une allusion désagréable :

Lorsque le déshonneur souille Tobéissance , Les rois peuvent douter de leur toute-puissance : Qui la hasarde alors n'en sait pas bien user , Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser^.

Louis XV pouvait-il hésiter f « Il n'est plus possible que le roi recule, disait-on, il s'agit ici de son autorité^.»

Quarante-huit heures néanmoins s'écoulèrent avant qu'il prît la détermination à laquelle tout le monde était préparé dès la journée du mercredi. Le H mai au matin, la Grand'Chambre reçut enfin l'ordre de se retirer à Pontoise, pour y reprendre ses fonctions ordinaires, sous peine de désobéissance et de privations de toutes char-

1 « Sa Majesté croirait-ello que nous serions moins fermes que nos confrères dans le serment de fidélité que nous lui avons voué ? Pour moi, Messieurs, je ne puis envisager cette exception que comme une injure faite à votre zèle. » (Harangue prononcée par le premier président de la Grand'- Chambre.)

* Don Sanche d'Aragon (act. II, se. i).

* Journal de Barbier, t. V, p. 388.

246 l'exil a pontoise.

ges. Le samedi soir, présidents et conseillers étaient déjà installés dans la ville où le roi les transférait^.

Chacun fit, pour la galerie, contre mauvaise fortune bon cœur ; mais bientôt le Parlement, qui rêvait d'offrir à sa vengeance une victime que personne ne pût lui disputer, accusa les Jésuites d'avoir pesé sur Christophe de Beaumont pour extorquer du roi ce coup d'autorité et d'énergie. On sait que, dans le conseil tenu à Versailles, le dauphin, qui leur était tout dévoué , venait de se montrer le plus ardent à provoquer la résolution : « Nous pouvons bien nous passer de parlement, aurait dit le généreux prince, nous ne pouvons point nous passer d'évêques. »

N'était-il pas utile d'ailleurs aux intérêts de la cause de représenter ces religieux comme inspirant à la famille royale une instinctive répulsion contre la magistrature, gouvernant l'archevêque de Paris , disposant de Boyer et de sa feuille des bénéfices , dominant Machault et Paulmy, régentant le maréchal de Belle-Isle et le comte d'Argenson , inquiétant la conscience de Louis XV et tenant la marquise de Pompadour en échec au pied de leur confessionnal?

Je n'ai pas à défendre les Jésuites de cette accusation spéciale que tout historien qui se piquera d'impartialité refusera d'admettre^. Mais l'indomptable Beaumont, qui

1 Une estampe du temps nous représente la Justice en marche pour l'exil, avec cette légende fastueuse et insolente :

PP. PRO REGE CIVIBUS ARIS EXULES CAPTIVI INVICTl.

' « Un dernier étonnement était réservé aux hommes de ce temps. Les Jésuites, pendant les troubles qui venaient de finir, s'étaient constamment tenu3 à l'écart. Ils n'avaient rien dit, rien écrit, rien fait, et ce sont eux qui vont payer pour tous. » {Revue île France, octobre 1876, p. 189.)

MORT DE PERUSSEAU. 247

ne déclina jamais les responsabilités , ne dissimulait à personne qull avait, en plus d'une rencontre, pressé le roi d'agir en roi. « I.a première condition du pouvoir, dira plus tard Joseph de Maistre, est de pouvoir ^,> L'archevêque croyait pareillement qu'un souverain qui cède quelque chose de sa légitime autorité se condamne lui-même à l'impuissance.

Au reste, il ne faisait pas davantage mystère de son affection très grande pour la Compagnie de Jésus, laissant volontiers les commentaires malveillants aller leur train ^. Pour montrer même qu'il ne se trompait d aucune façon sur le but qu'on poursuivait déjà en s'attaquant sournoisement à elle, il voulut, quelques jours après , employer tout son crédit à là maintenir dans l'importante fonction que l'un de ses membres remplissait auprès du roi.

Le P. Pérusseau, confesseur de Louis XV depuis dix ans , venait de succomber, le 30 avril , à une douloureuse maladie. L'occasion parut bonne aux sectaires pour renouer d'anciennes intrigues, et Ton ne saurait exprimer à quelles basses pratiques le parti entier se livra, dans le dessein avoué d'exclure les Jésuites de la cour.

Beaumont comprenait tout le péril. Grâce à la confiance dont l'entourait l'évêque Boyer, il réussit à le raffermir dans sa résolution d'appeler encore un jésuite au

* « Il est bien remarquable, dit ailleurs réminent publiciste, que les rois sont accusés bien plus souvent de manquer de volonté que d'en abuser. » {PeiîséeSy t. Il, p. 65.)

' * « On parle beaucoup d^un grand diner que mon frère He comte d^Argcnson) a fait allant à Gompiè.ane, à Conflans, chez Mgr rarchevèque de Paris, où il y avait sept jésuites : cela affiche trop ses penchants de ce côtélà. « (Journal et Mémoires, t. YIll, p. 83.)

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