LICENCES DE PRESSE
Christophe de Beaumont Taccusait encore « de pousser à des choix de bénéficiers faits sur des preuves d'irréligion que lui fournissait la police ^ ».
Mais l'austère prélat n'était pas mieux écouté que lorsqu'il faisait remonter jusqu'à la favorite le scandale des publications impies, dont les philosophes, ses enfants gâtés, inondaient plus que jamais le royaume.
Le Mémoire que Le Franc de Pompignan, évêque du Puy, venait d'éditer au sujet de ces mauvais livres, n'obtint pas un succès meilleur ^. Il n'eut même d'autre résultat que d'irriter les susceptibilités des hommes de la magistrature, sous prétexte que la publication et la distribution des livres étant un objet de police essentiellement soumis à la manutention du Parlement, le clergé, en s' adressant directement au roi, semblait inculper leur propre vigilance.
Et cependant, pour me taire des autres, l'infâme Pucelle de Voltaire, ce préféré de la favorite, circulait librement alors dans Paris, à la barbe des limiers de Malesherbes. Le chansonnier Collé prétend que, dans le seul mois d'octobre, il s'en répandit deux mille copies manuscrites ^.
« La licence de penser et d'écrire est portée aux derniers excès, » avait dit Pompignan. Un étranger, qui traduisait bien les appréhensions des sages, en arrivait à conclure : « Tout ce que j'ai rencontré dans l'histoire de symptômes avant-coureurs des grands
1 Cf. L'ouvrage de MM. de Goncourt, cité plus haul, p. 241. ^ Le Mémoire est imprimé, à la suite des remontrances, dans le procèsverbal do 1755, p. 327-330.
' Journal et Mémoires, t. II, p. 34.
DOULEUR DE l'eVÊQUE D AMIENS. 299
changements et des révolutions, existe actuellement et s'augmente de jour en jour en France ^ »
L'archevêque de Paris, du fond de sa retraite de Gonflans^ suivait d'un œil inquiet ce mouvement des esprits affolés , et se préparait à frapper un coup retentissant. Comme l'évêque d'Amiens, son ami, il n'attendait plus que le moment opportun. Toutefois, si abreuvé qu'il fût de tristesses et de dégoûts, il était loin de songer comme lui à s'ensevelir dans le silence d'une chartreuse ou d'une trappe.
Le bruit avait couru , en effet, et on tenait pour certain que Mgr de la Motte alfait se retirer à Septfonts^. Lui-même ne s'en défendait pas, ainsi qu'on peut le voir par ce fragment d'une lettre écrite, le 25 janvier 1756, « au cher Père Dom Léon ».
« Je ne vous dis rien de l'assemblée : elle n'a rien fait du tout, et peut-être même plus de mal que de bien, parce qu'on s'attendait qu'elle donnerait des règles. Dieu sait à qui on le doit imputer. Je ne puis parler que de moi ; il me semble que j'étais disposé à tout ce qu'il y avait de plus avantageux à l'Église et que, selon la médiocrité de mes talents , j'ai fait ce que j'ai pu. Mais, enfin, que peut-on espérer des assemblées qui n'ont ni autorité, ni protection? Le Parlement même affectait de poursuivre les prêtres pour mieux marquer son mépris pour cette assemblée ; et le roi, de qui nous devrions tout espérer, n'a pas marqué
* Lettres de lord Chesterfield [éôii. Renée, t. II, p. 358).
^ « L'évêque d'Amiens, grand et furieux conslitutionnaire de la dernière assemblée du clergé, vient de se démettre de son évêché et do se retirer à l'abbaye de Septfonds pour y finir ses jours, disant qu'il n'y a plus moyen de vivre dans le clergé où tout est relâché. » (Argenson, t. IX, p. 154.)