MORALE DES JÉSUITES
n'abondait la vertu ^ » Ce n'est pas, du moins, Christophe de Beaumont qui se fût fait un mérite d'avoir retenu auprès de Louis XV madame de Pompadour, au moment où la marquise désenchantée délibérait de quitter la cour et où le roi lui-même songeait à en finir avec le scandale.
Je sais que Bemis voit ici, avant tout, une question de pure amitié et de reconnaissance personnelle ^ ; mais les aveux que je recueille dans une curieuse page de ses Mémoires diront si les conseillers du grand archevêque ne font pas meilleure figure devant la morale publique.
Il (le roi) s'ouvrit à moi sur toutes les consultations qu'il avait fait faire en Sorbonne, et jusqu'à Rome. Ses confesseurs Jésuites, qu'on accuse de morale relâchée, n'admettaient aucun tempérament ; ils ne croyaient pas que le scandale pût être réparé autrement que par l'éloignement de la marquise. Si quelques-uns de leurs ennemis lisaient ceci, ils ne manqueraient pas d'expliquer ce rigorisme par la certitude que ces Pères avaient d'être protégés par M. le Dauphin, protection plus sûre et plus honorable pour eux que ^
celle d'une favorite. J
Quoi qu'il en soit, il est certain que s'ils avaient été plus relâchés, ils pouvaient, avec adresse, conserver M. le Dauphin et se ménager la marquise. Ils avaient refusé de le faire dès les premières années qu'elle parut à la cour, je le sais positivement : alors M. le Dauphin était encore bien enfant, et sa protection n'était pas d'un grand poids. On les avait accusés du temps du feu Roi d'être amis
1 C'est le mot de M. de Broglie. [Le Secret du Roi^ t. I, p. 263.) ' Bernis s'en explique au long dans le chapitre xi de ses Mémoires : De la situation de madame de Tompadour en 1755. — Nommé cardinal en 1758, il pourra écrire à la marquise : « Le courrier de Rome m'a apporté cette nuit la calotte rouge. Je vous la dois, puisque je vous dois tout. Soyez bien sûre que je ne perdrai jamais le souvenir ni de votre amitié ni de mes obligations. » (Lettre du 10 octobre.)
UN CONSEIL DEVEQUE. 315
de madame de Maintenon : ils ne voulurent pas encourir le même blâme, et l'on peut dire que, s'ils furent molinistes alors, ils ont été de nos jours jansénistes sur ce point. Le Roi a de la religion : il n'a jamais voulu suivre pour sa conduite chrétienne que les avis les plus sévères : il a mieux aimé s'abstenir des sacrements que de les profaner. C'est une justice que j'ai été à portée plus que personne de lui rendre*.
Ce témoignage, on en conviendra, peut avoir son prix. Sans doute, dans l'opinion de Bernis, madame de Pompadour était depuis quelques années, pour Louis XV, moins une Montespan qu'une Maintenon; mais, fallût-il accepter cette hypothèse, nous aimerions toujours mieux Christophe de Beaumont répondant à la reine qui le consulte sur la répugnance du dauphin pour donner à la favorite certaines marques de bienveillance, réclamées par l'étiquette : « Je ne pense pas que l'on puisse décemment ^ ni même innocemment entrer dans cette voie de condescendance suspecte ; une première démarche entraînerait à bien d'autres encore plus compromettantes, et il y aurait un scandale aussi bien qu'un grand chagrin pour les gens de bien , de croire le dauphin séduit lui-même par les personnes et les plaisirs qu'il avait jusque-là condamnés *. »
Madame de Pompadour, en effet, prétendait jouer de toute manière à la Maintenon^ Jalouse d'avoir son Saint-Cyr à elle, la nouvelle dame du palais ^ réussit à donner une sorte de pendant aux Invalides de Louis XIV, en fondant une École spéciale pour les fils
1 Mémoires de Bernis, t. II, p. 70.
* Cf. Le Contemporain du l^r nov. 1878, p. 835.
* La promotion de madame de Pompadour à ce poste d'honneur est du 7 février 1756.
316 ENTRÉE DE FRÉpÉRIC EN SAXE.
de militaires tués à Tarmée ou ruinés au service du roi. Le 18 juillet 1756, l'École militaire était construite et le ministre d'État installait les jeunes pensionnaires de Louis XV dans les bâtiments qui portent encore ce nom K '
J'ai insisté, à dessein, sur des détails qu'il est nécessaire de connaître pour l'intelligence du débat soulevé par la récente publication des Mémoires de Bernis. J'arrive, sans plus tarder, au récit de l'un des incidents les plus remarquables de l'épiscopat de Beaumont.
Entré brusquement en campagne le 30 août, Frédéric II (Je Prusse venait d'envahir la Saxe au mépris du droit des gens, et il entendait poursuivre ainsi ses conquêtes au pas de course. Cette nouvelle inattendue excita partout en France une indignation facile à comprendre, mais elle ne fit trêve que pour quelques jours aux préoccupations habituelles du peuple de Paris, tourné tout entier vers les querelles intérieures. On chansonna le Mandrin couronné^ et ce fut tout ; puis on se hâta d'oublier un fait de guerre qui ne paraissait pas devoir exercer une influence immédiate sur les intérêts du pays.
Tout à coup le bruit se répand que l'archevêque est sorti de son silence et qu'il vient de fulminer avec éclat contre les pratiques des parlements. On en est encore aux rumeurs sans consistance ; mais bientôt circulent
^ VÉcole royale militaire fut supprimée à la Révolution, mais le premier consul la rétablit sur d'autres bases en t803, en la plaçant à Fontainebleau. Elle fut transférée en 1808 à Saint-Cyr même. — Il est curieux de remarquer que Bonaparte a été Tun des derniers élèves de l'École de Louis XV, comme sa sœur Marianne (qui se fit donner plus tard le nom, plus princesse, d'Élisa) fut l'une des dernières pensionnaires du Saint-Cyr de Madame de . Maintenon. (Cf. Revtie rétrospective, l'e série, t. IV, p. 322, 334.)