LIT DE JUSTICE
Louis XV, déjà préoccupé de recourir à un nouveau coup d'éclat, n'hésita plus en voyant les magistrats supprimer, par arrêt du 7 décembre, le bref du pape qu'il venait d'envoyer à chacun des prélats. C'était une injure personnelle qu'on le pressait d'autant plus de venger sans retard, qu'il avait fait davantage pour conquérir naguère à ce bref de conciliation l'archevêque de Paris et les autres intolérants.
Et le Parlement osait bien interdire aux évêques de France de publier la lettre de Benoît XIV, et même de la citer, « sous peine d'être traités comme perturbateurs du repos public^ ».
Un lit de justice est annoncé pour le 13 décembre. « Tout Paris est dans l'attente de ce grand événement,» écrit d'Alembert. Au jour dit, le roi se rend à la Grand'- ! Chambre avec le cérémonial d'usage ^, et fait enregistrer d'autorité trois déclarations dont la première seulement intéresserait notre récit. Contentons-nous de rappeler qu'elle répondit médiocrement à ce que les évêques attendaient des résolutions royales. On Ja trouva même si équivoque, et en quelques points si inexacte, qu'elle put encore fournir des armes aux partis rivaux, sans qu'aucun d'eux se déclarât satisfait ^.
Nous ne dirons rien des mesures de rigueur qui frappèrent la magistrature jusqu'à la décimer. On sait que.
1 Cf. Barbier (t. VI, p. 400).
* La Grand'Chambre était consacrée aux audiences solennelles, aux lits de justice, etc. Son rôle ne portait que des causes majeures. En dehors d'elle,
le Parlement comprenait les chambres des Enquêtes et des Requêtes du palais et des chambres criminelles.
* Les détails de la question purement ecclésiastique sont donnés» fort au long, dans les Mémoires de Picot, t. III, p. 324, seq.
DEMISSIONS EN MASSE. 343
le soir même, les membres des Enquêtes et Requêtes démissionnèrent en masse. Le lendemain, la moitié de la Grand'Chambre avait suivi cet exemple. Il ne resta en charge que les présidents et quelques conseillers, une vingtaine de magistrats sur deux cents, et le cours de la justice fut de nouveau suspendu par insuffisance du nombre déjuges.
Le Parlement se considérait comme dissous de fait. La fièvre des passions, comprimées sans être affaiblies, allait remplacer pour un temps le mouvement des intérêts et des affaires. On s*en prendra naturellement au clergé, le seul, disait-on, qui eût obtenu gain de cause auprès du roi. Telle se manifestait même déjà rexasj)ération de certains esprits, que Ton en était à craindre qu'il n'y eût bientôt dans Paris « quelques jésuites ou prêtres massacrés * ».
Christophe de Beaumont venait d'achever à Conflans, dans l'église paroissiale de Saint-Pierre, l'ordination régulière du 18 décembre, lorsqu'il rççut à ce sujet les avis les plus menaçants. Cette nouvelle n'était pas faite pour déconcerter un caractère comme le sien : il n'en déplora que plus la tolérance secrète dont jouissait, en raison des démêlés avec le clergé, la propagande des écrits philosophiques auxquels on n'attribuait pas sans fondement une large part du mal.
^Voltaire, au reste, ne se cachait point avec les amis, n écrivait, un mois auparavant, à d'Alembert : « Pendant la guerre des parlements et des évêques, les gens raisonnables ont beau jeu, et vous aurez le loisir de farcir Y Encyclopédie de vérités qu'on n'eût pas osé
i Argenson (l. IX, p. 370.)
344 UNE CRISE DANS l'aIR.
dire, il y a vingt ans. Quand les pédants se battent, les philosophes triomphent ^ »
Le Parlement de Paris, il est vrai, ne s'était pas montré non plus sans inquiétude sur un pareil état de choses; mais complice inconscient des philosophes mêmes dont il faisait brûler les livres, il encourageait par son exemple « le fanatisme contre l'autorité du roi » , qui était, dit Barbier, général dans Paris, et ralliait dans une opposition commune « tous ceux de la secte janséniste ou un peu républicains^ ».
lie clergé n'était donc pas seul menacé. Une révolte couvait peut-être sous la cendre. Ce n'étaient plus seulement des lettres anonymes contre « le tyran des Français » ou des emportements contre « la coquine du roi ». Bemis, entré au conseil le 2 janvier 1757, parle d'hiéroglyphes dessinés sur le papier, traînant un peu partout, et représentant un balai et un poignard -^
Avant de raconter par quelles manœuvres les ennemis de Beaumont cherchèrent à l'impliquer dans l'affaire du régicide, nous devons revenir un instant sur nos pas, pour rappeler deux ou trois épisodes de sa vie militante, lesquels n'auraient pu trouver place dans notre précédent récit sans en rompre l'unité.
1 Lettre du 13 novembre 1756, datée des Délices.
* Cf. Revue des Deux Mondes du le' juillet 1878, p. 170.
' Mémoires, t. I, p. 351.