‹ Christophe de BeaumontChapitre 248 sur 368 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La thèse de Tabbé de Prades. — Sa condamnation par l'archevêque de Paris. — Mésaventure des censeurs. — Prades, accueilli par les philosophes, devient le pensionné de Frédéric II. — Son Apologie. — Sa rétractation. — L'Esprit des lois de Montesquieu. — L'archevêque s'interpose pour empêcher la condamnation de l'auteur. — Raisons de sa conduite en cette afTaire. — VHisloire du peuple de Dieu, par le P. Berruyer. — Mandement de Beauroont pour en interdire la lecture. — Soumission de Berruyer. — Sa déclaration en présence des délégués de la Grand'Chambre.

Au mois de novembre 1751, un jeune prêtre, bachelier de Sorbonne, se présentait devant la Faculté de Paris pour soutenir sa mcyeure, un des derniers actes qu'il eût à subir avant d'être admis à sa licence. Il était originaire de Castelsarrazin, au diocèse de Montauban, et se nommait Martin de Prades. Le manuscrit de sa thèse fut examiné par celui des docteurs qui avait dirigé les études du candidat, M' de Langle, par le président de répreuve publique, M* Hooke, enfin par le syndic de la Faculté, M* Dugard. Au jour indiqué, Tacte se passa suivant les formes ordinaires, sans soulever d'objections bien sérieusea^

Cependant, lorsque la thèse eut été répandue dans le public, des réclamations s'élevèrent de toutes parts

1 Cf. V Histoire de V Université de Paris, par Ch. Jourdain, p. 391.

346 THESE DE l'ABBÉ DE PRADES.

contre la tendance générale de l'œuvre et certaines assertions de l'auteur. On allait jusqu'à en attribuer la paternité à Diderot, connu pour être lié avec l'abbé de Prades, qui avait récemment fourni , entre autres articles de son cru, celui de la Certitude à la trop fameuse Encyclopédie,

Le vrai est que notre abbé s'était contenté de la communiquer d'avance au célèbre philosophe, et que les sophismes de cet homme avaient fini par déterminer l'auteur à introduire dans son travail plus d'une modification essentiellement regrettable. C'était comme un premier essai public de philosophie irréligieuse, et Prades, sans en avoir conscience peut-être, se voyait ainsi jeté en avant par une manœuvre sournoise des encyclopédistes, qui ne se servaient de lui que pour tâter les complaisances de l'opinion. Tels ces enfants perdus qu'on pousse aux aventures pour observer le- camp et les mouvements de l'ennemi; ou bien, selon le mot d'Helvétius lui-même, telles « ces colombes qu'on envoie hors de l'arche pour s'assurer si la mer des préjugés ne baisse pas encore ^ ».

Censurée parla Sorbonne le 27 janvier 1752, la thèse de Prades reçut un coup plus décisif dans la condamnation dont elle fut frappée, deux jours après, par Christophe de Beaumont.

C'est de ce grand acte épiscopal que le président Hénault écrivait au duc de Luynes : « N'êtes-vous pas bien content du mandement de M. l'archevêque ? Je l'ai lu avec une grande satisfaction. H est sage, religieux, et, sans frapper qu'autant qu'il le faut sur des proposi-

1 Journal historique, t®' octobre 1791, p. 192,

l'archevêque la condamne. 347

tions qui portent avec elles leur condamnation, il embrasse tout le système que l'on cherche aujourd'hui à accréditer, et ne laisse aucune refuite à l'irréligion et à l'incrédulité^. »

La feuille janséniste, tout en le critiquant, pour n'en pas perdre l'habitude, constate elle-même avec quel soin le mandement fut composé et révisé :

Le 28 janvier le prélat assembla chez lui M. le curé de Saint- Paul, avec MM. Urvoy, Tamponnet, Millet et Thierry, qui y restèrent fort tard. Le mandement fut revu et délivré à l'imprimeur. Les ouvriers y passèrent plus d'une nuit, quelquefois fort inutilement, parce que M. l'archevêque et son conseil retouchent sans cesse à leurs ouvrages, et qu'il est arrivé que, pour un mandement très court, on a fait rompre les formes jusqu'à onze fois 2.

Il faut lire, en eflfet, cet important travail pour se faire une juste idée des étranges propositions que la thèse contenait sur l'essence de l'âme, sur les notions du bien et du mal, l'origine de la société, la loi naturelle et la religion révélée, la certitude des faits historiques, la chronologie et l'économie des lois de Moïse, la force probante des miracles et le respect dû aux Saints Pères. H n'est pas jusqu'à nos législateurs de 89 qui n'aient, plus tard, appuyé leur nouveau principe d'égalité sur un des articles de cette thèse, où la loi contraire, traitée de « barbare, » n'était provisoirement tenue pour juste que parce qu'elle émanait « du plus fort ^ ».

1 Luynes (t. XI, p. 386).

* Nouvelles ecclésiastiques de 1752, p. 43.

* « Jus illud inœqualitatis barbarum, quod vocantaequius quia validius. » (Art. I, 1. 6). — Cf. la Lettre à M. le président de l'Assemblée nationale^ par l'abbé Piers de Rumenghen (1791).

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