MÉSAVENTURE DES CENSEURS
Mais rien n'égala le scandale causé par le passage où l'abbé de Prades , comparant les guérisons opérées par Jésus-Christ avec les prétendues cures d'Esculape , déclarait les unes aussi peu concluantes que les autres dès qu'on les sépare des prophéties , qui répandent sur elles quelque chose de divin*.
C'est pourquoi nous aurions gi*and sujet de nous étonner que de telles énormités aient pu échapper à la vigilance des graves examinateurs , si l'histoire de leur mésaventure était moins connue. Delangle avait signé la thèse sans la lire, Dugard et Hooke ne l'avaient honorée que d'un regard distrait. Tous, au reste, avouèrent leur tort et le regrettèrent vivement. Hooke, en particulier, adressait dans la suite une lettre à l'archevêque de Paris, lettre qu'il appuya de sa déclaration du
i/ujj^ ^ premier jour :
j(^^^^ Je, soussigné, docteur en théologie de la Faculté de Paris, de la
société de Sorbonne, et professeur royal de théologie, déclare à tous ceux à qui il importe ou importera, que j'ai signé imprudemment la thèse majeure ordinaire de Martin de Prades, que je présidais ; que je condamne la thèse et les erreurs qu'elle contient, comme je l'ai déjà fait expressément dans l'assemblée générale du 15 décembre dernier; que je suis très fâché d'avoir donné par ma signature occasion au scandale ; que je révoque cette signature, et que je la regarde comme nulle, ainsi que je l'ai révoquée dans l'assemblée générale du l^r décembre. — Paris, le 4 janvier 1752. — Hooke.
Le syndic Dugard n'en resta pas moins déchu de ses
1 « Ërgo omnes morborum curationes a Chrislo peractse, si seorsim sumuntur a prophotiis, quae in eas aliquid divini refundunt, îequivoea sunt miracula, utpote illarum haberent vultum et Iiabitum in aliquibus curationes ab Esculapio factae. » (Art. VII, 1. 6.) •
PRADES FUIT A l'ÉTRANGEU 349
fonctions; tous furent blâmés, et Hooke perdit sa chaire de théologie. Nous le retrouverons un jour , pour semblable disgrâce, en procès avec Christophe de Beaumont. Quant au malheureux abbé de Prades, interdit par Tarchevèque de tout ministère sacerdotal, exclu par la Sorbonne de la Faculté de théologie et même de la Faculté des arts, il n'eut de ressource qu'à prendre le large, pour échapper aux poursuites dont on le menaçait.
Pendant ce temps-là, ses complices les encyclopédistes font feu de leur plume. Morellet, un autre abbé du même bord, s'indigne qu'on se préoccupe à ce point d'une thèse « fort innocente » , qui ne saurait déplaire qu'à des « fanatiques » et à des « fripons* ». Voltaire ne manquera pas de mettre cette condamnation au rang des « absurdités scolastiques » et l'oracle écouté prononcera que « les consciences tendres » qui en persécutent l'auteur ne sont point « grandes logiciennes^ ».
De son côté, le marquis d'Argenson, toujours disposé à voir la main des Jésuites dans une affaire « où il n'y a pas de quoi fouetter un chat^ » , se hâte d'offrir au prêtre interdit un pied à terre dans le voisinage de son château de Segrez, en attendant que les frères et amis lui procurent un asile commode à l'étranger.
D'Alembert se piqua de prendre le premier, sous sa protection, l'homme qu'il appelait une victime de l'into-
i Ami de la religion, t. XXXII, p. 3?3. — C'est de lui que d'Alembert écrira plus tard à Voltaire : « M. l'abbé Morellet est une nouvelle et excelleifte acquisition que nous avons faite; il est le quatrième théologien auquel nous avons eu recours depuis le commencement de VEncyclopédie. Le premier a clé excommunié (Yvon), le second expatrié (de Prades) et le troisième est mort (Mallet). » (Lettre du 30 juillet 1758.)
* Lettre du 19 août 1752, à madame Denis.
* Journal, t. VII, p. 56.
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lérance et du fanatisme. Il avait gagné madame Denis pour intéresser plus sûrement Voltaire à sa cause, et celui-ci de se mettre aussitôt en campagne pour obtenir à son nouveau client une charge auprès de Frédéric II, le roi de son cœur. « Ou je me trompe fort, écrit-il au marquis d'Argens, ou M. de Prades, que je ne veux plus nommer abbé, est l'homme qu'il faut au roi et à vous. Naïf, gai, instruit, et capable de s'instruire en peu de temps, intrépide dans la philosophie, dans la probité et dans le mépris pour les fanatiques et les fripons, voila ce que j'ai pu juger à une première entrevue*. »
L'abbé, on le voit, ne s'était pas fait prier pour accourir du fond de la Hollande , où il avait cherché un refuge provisoire, et il tombait dans les bras de Voltaire , qui s'empresse de mander à sa nièce : « Je me remercie d'avoir servi un pareil mécréant. C'est, je vous jure, le plus drôle d'hérésiarque qui ait jamais été excommunié. Il est gai, il est aimable; il supporte en riant sa mauvaise fortune ^. »
Prades devint, en effet, le lecteur de Frédéric et son secrétaire pensionné. Il séjournait habituellement à Postdam , d'où Voltaire écrivait au roi de Berlin : « Arius de Prades est un très aimable hérésiarque. Nous vivons en louant Dieu et Votre Majesté , et en sifflant la Sorbonne ^. »
Au fait, pendant que son protecteur raconte à sa ma-
'^ Lettre de Postdam, août 1752.
^ Lettre à madame Denis {loc. cit.). — D'Alembert l'en remercie comme d'un service personnel, non sans faire de Prades ce portrait compromeltant : « Je sais par expérience que c'est un ami sûr, un homme d'esprit, un philosoplie digne de votre estime et de votre amitié par ses lumières et par ses santimenls. » (Lettre à Voltaire, du 24 août 1752.) ^ Lettre du 5 septembre 1752.
SON MÉMOIRE APOLOGETIQUE. 351
nière, dans un pamphlet connu*, les événements dont nous venons de parler, Prades publie une Apologie touffue, dans laquelle il se répand en invectives contre ses censeurs, prétendant, pour narguer Farchevêque de Paris , que la doctrine de sa thèse était rigoureusement orthodoxe et n'avait rien que de conforme à la doctrine de l'Église catholique. Il oubliait qu'un décret de Benoît XIV, en date du 2 mars 1752, avait confirmé la sentence de Beaumont et condamné absolument la thèse coupable.
Toutefois, nous devons avouer que, si l'apologie n'est pas convaincante, elle n'a rien non plus qui soit d'un incrédule proprement dit. C'est sans doute pour ce motif qu'un pareil travail de justification , moins fourni de raisons que d'injures, parut aussi ennuyeux qu'inégal, même aux amis. « Je doute fort qu'il vous amuse », mandait d'AJembert à une femme philosophe , en se défendant avec raison d'y avoir mis la main 2.
Par*exemple, Diderot n'en eût pas dit autant, car il fut facile de reconnaître une autre verve que celle de Prades dans la réponse directe au janséniste Gaylus , qui s'était fourvoyé à rejeter sur les seuls philosophes tous les maux dont l'Église avait alors à souffrir. Nous y trouvons une éloquente apostrophe, sorte d'argument ad homineniy dont nous citerons un passage fort ad-
^ Le tombeau de la Sorbonne. — Co pamphlet, attribué on entier à l'abbé de Prades, est inséré avec raison dans les œuvres complètes de Voltaire, qui, sans conteste, en a dicté la majeure partie. D'Âlembert, au besoin, en rendrait témoignage. (Cf. sa lettre du 22 décembre 1752 à madame du DefTand.)
* Lettre à la marquise du Deffand (t. I, p. 159). — Voltaire ne voit également dans co gros livre qu'un 4C fatras théologique» où Prades 4C est toujours misérablement obligé de soutenir ce qu'il ne croit pas. » (Lettre à Frédéric II, novembre 1752.)