LE LIVRE EST DEFERE A L INDEX
odyssée des négociations entreprises pour soustraire le livre aux foudres de l'Index ?
La première édition, quoi qu'on en ait dit *, ne réussit point à s'en défendre, malgré toute la diplomatie de Montesquieu et la protection de notre ambassadeur à Rome, malgré le bon vouloir du cardinal Passionei et même du pape Benoît XIV ^.
Sans vouloir aborder ici le côté littéraire ou politique de l'ouvrage, et tout en avouant que les théories de Montesquieu sur les questions de religion et de morale y prêtent aux plus graves reproches, nous nous bornerons à rechercher pour quel motif l'archevêque de Paris ne jugea pas à propos ({'intervenir autrement que pour s'entremettre.
A voir, en effet, l'acharnement déployé par la gazette X / /. '^' janséniste au cours de la discussion^ on s'explique assez -*-*- ^ W -v^ ^ qu'il ait paru messéant à Christophe de Beaumont de 'ji/J^^^) sembler obéir aux injonctions d'un parti, qui ne cessait
d'accuser la Sorbonne et le clergé d'une criminelle indifférence pour la cause de l'Église et de Dieu. Aussi bien les rédacteurs anonymes de cette feuille, que Voltaire appelait une « guêpe convulsionnaire » bourdonnant aux oreilles quatre fois par mois, ont-ils pu se montrer
ï Sainte-Beuve, d'ordinaire si sûrement informé, n'a pas connu la condamnation de ce livre. « Pendant son séjour à Rome, écrit-il, le duc do Nivernais fut an correspondance avec Montesquieu au sujet de V Esprit des lois qui avait été déféré à la congrégation do l'Index. Il intervint utilement, et de la seule manière dont il le pouvait, en lâchant de faire prolonger indéfiniment les procédures... Il réussit à rendre à son illustre confrère ce bon office auquel se prêta la partie sage de la cour romaine. » [Causeries du lundi, t. XIII, p. 395.)
' Il suffit, pour s'en convaincre, d'interroger VIndex librorum prohibitorum au mot : Esprit des lois, etc.. Ce décret, il est vrai, tombe directement sur la première édition el sa traduction en italien, avant toute correction de l'auteur ; mais ces corrections promises ont-elles été sérieuses ?
POLÉMIQUE A CKTTE OCCASION. 357
souvent plus passionnés, mais ne furent jamais plus maladroits qu'en cette rencontre. Ne s'étaient-ils pas avisés, au début même de la polémique, de représenter le livre de Montesquieu comme, un fruit détestable de la Constitution de Clément XI ?
Pauvre bulle Unigenitus, qu'on rendait alors responsable de tous les maux, comme on voudrait faire aujourd'hui du Syllabiis! « Il y a environ un an, disaient-ils, qu'il s'est répandu ici une de ces productions irréligieuses, dont le monde depuis quelque temps est inondé, et qui ne se sont si prodigieusement multipliées que depuis l'arrivée de la bulle Unigenitus^ et encore plus depuis qu'on n'est occupé que du soin de faire prévaloir ce décret antichrétien ^ »
C'était laisser partie belle à une réplique, et Montesquieu, n'eut garde de manquer si bonne occasion de riposter, sans plus se soucier de répondre à la principale accusation formulée contre lui : celle d'avoir fait de la religion naturelle (c'est-à-dire de l'indifférentisme religieux, ou même d'une sorte d'athéisme pratique) la loi politique des États.
Quoi qu'il en soit d'une doctrine que nous n'avons pas à juger en ce moment, nous pensons que l'archevêque de Paris, à l'exemple du Souverain Pontife, aura cru qu'il était sage « de se contenter des protestations d'orthodoxie de Montesquieu et des explications de sa Défense^ ». Le cardinal Quirini, préfet de la Congréga-
i Nouvelles de 1749, p. IGl.
* On consultera utilement, pour cette appréciation de l'esprit de Montesquieu, le grave travail de M. Tabbé Maynard {Bibliog. cath., t. XVIII), et une série d'articles publiés par M. Griveau, dans V Université catholique, de 1839 à 1842.
358 RÉSERVE DE l' ARCHEVÊQUE.
tion de l'Index, ne s'était-il pas lui-même (déclaré satisfait de cette réplique 1 ■
Toutefois ce fut grandement à tort que lès sectaires voulurent arguer d'une pareille condescendance pour reprocher au prélat d'abandonner le champ libre aux ennemis de l'Église, et de ne s'en prendre qu'à son perpétuel « fantôme » de jansénisme. N'avons-nous pas vu, de nos jours, semblable accusation se produire pour cet autre « fantôme » du catholicisme libéral?
Ce qui est certain, c'est que jamais Christophe de Beaumont n'eût consenti à voir, même dans le vingtquatrième livre de V Esprit des lois, « la plus belle apologie du christianisme au xviii^ siècle, et le plus haut témoignage de ce que peut la vérité dans une grande âme qui a mis sincèrement sa pensée au service des hommes ». Jamais il n*eût regretté que l'ouvrage fût « trop peu lu » ; jamais surtout il n'eût rendu hommage, sans exprimer les plus fortes réserves, à celui qu'on louait, il y a vingt ans, d'avoir eu « l'honneur de dégager de l'irréligion vulgaire les principes d'une saine liberté », et de s'être montré dans son livre « le père du libéralisme conservateur », où l'on espère « asseoir un jour l'honneur et le repos du monde ^ ».
Ce n'est pas, au contraire, un des moindres crimes du jansénisme d'avoir absorbé dans des guerres intestines les forces vives de la France, alors qu'il aurait fallu les diriger toutes contre l'ennemi commun. De là une des causes de la puissance triomphante de l'incrédulité dans ce malheureux siècle, et de la faiblesse apparente des
1 Citations extraites du discours de réception h, l'Académie française, prononcé par le P. Lacordaire, le 24 janvier 1851.