SA VOGUE PASSAGERE
Vos vei*s semblent écrits par la main d'Apollon ; Vous n'en aurez pour fruit que ma reconnaissance. Votre livre est dicté par la saine raison : Partez vite, et quittez la France ^.
Malgré ces enthousiasmes factices de Voltaire et de son école, la faveur d'un pareil écrivain ne pouvait avoir qu'une vogue passagère. « Son livre, notait alors le chroniqueur, ne sera jugé bien définitivement que lorsque les esprits seront refroidis. » Quelque vingt ans . après, Collé ajoutait en marge : « Le livre d'Helvétius est oublié 2. » Convenons qu'il est bien mort aujourd'hui : l'ennui qu'il exhale à la lecture aurait dû le tuer dès le premier jour. Aussi ne comprendrait-on point, sans la cabale montée par les encyclopédistes, le succès que l'ouvrage rencontra au début , non seulement en France, mais encore à l'étranger.
Les ennemis des Jésuites, notamment, firent grand éclat partout de la lettre que le cardinal Passionei, dont on sait l'hostilité déclarée à l'égard de ces religieux, avait écrite à l'auteur « pour le remercier du plaisir que son livre lui avait donné ^ ». Le fait, raconté en pes termes, est empreint d'une certaine exagération. Le cardinal, comme l'avouait en confidence le principal intéressé, jugeait seulement que les deux rétractations ^ ( • ' M « "^ fournies étaient « suffisantes » ; quant au livre lui-
r ^"'^^ même, Passionei se bornait à dire qu'il ne l'estimait
point « aussi dangereux » que Beaumont voulait le faire croire *.
J Lettre du 17 décembre 1758.
^ Journal^ t. II, p. 153.
^ Essai sur la vie et les ouvrages d'Helvétius, p. 59.
♦ Deuxième lettre d'Helvélius à Chauvelin {Œuvres complètes^ t.V, p. 202) .
LES JÉSUITES ACCUSÉS d'iNTRIGUE. 455
Ce n'était point l'avis du saint évêque d'Amiens, qui trouvait, avec raison, que des ouvrages de cette espèce causent toujours un grand mal. « On les condamne, écrivait-il, on exige simplement une rétractation des auteurs, qu'ils font telle cïuelle : ce qui sert à faire connaître et débiter le livre. Il y a de quoi verser des larmes de sang ^ »
Au fond de l'incident qui nous occupe , on sentait un parti pris de voir les Jésuites forçant la main à l'archevêque de Paris pour battre {'Encyclopédie sur lé* dos d'Helvétius; d'autant que de nouvelles plaintes très vives venaient d'être poussées à l'occasion du septième tome de ce grand ouvrage, et que l'abbé de Bernis avait été contraint d'écrire à Malesherbes pour qu'il avisât à des moyens plus elBBcaces de censure.
Voltaire note aussitôt le fait : « On dit que cette vexation odieuse est le fruit de l'intrigue des Jésuites, qui ont voulu aller par Helvétius à Diderot 2. » Ses partisans affirment, avec la même sincérité, que les adversaires de \ Encyclopédie ont songé à retirer cette entreprise des mains de Diderot, pour en confier la direction aux amis mêmes de Christophe de Beaumont, gens à profiter sans vergogne des immenses travaux d'autrui ^. Simple affaire pour ces religieux, parait-il, de s'appliquer, comme toujours, à enrayer les progrès de la raison !
C'est du moins l'accusation dont Helvétius s'efforcera plus tard d'accabler ses anciens maîtres. « Pourquoi
1 Lettre du 4 janvier 1759 à Dom Léon (Archives de Saint-Acheul).
* Lettre du 7 février 1759 à Tliiériot.
» Cf. Grimm (t. II, p. 385). — Cf. Barbier (t. VU, p. 121).
456 UN DESCENDANT d'HKI.VKTIUB.
donc les Jésuites s' élevèrent-Us alors avec tant de fureur contre moi 1 Pourquoi allaient-ils dans toutes les grandes maisons déclamer contre l'Esprit, en défendre la lecture, et répéter sans cesse, comme le P. Canaye au maréchal d'Hocquineourt : Ibinl d'esprit, Messeigneurs, point d'esprit! C'est qu'uniquement jaloux de commander, le Jésuite désira toujours l'aveuglement du peuple... Et quel moyen de cacher aux peuples l'inutilité et même le danger du sacerdoce ^ i »
Pendant qu'Helvétius écrivait ces lignes déplorables, quel étonnement que le sien, si on était venu lui prédire qu'un de ses héritiers directs, noble et vaillant chrétien, se ferait gloire un jour de venger à la tribune française l'honneur de ces reli^eux et celui de l'éducation qu'ils donnent ! que cet éloquent champion des libertés catholiques, aimé des bons, redouté des mauvais, admiré de tous, serait en quelque sorte armé chevalier de la sainte Église par un grand pape, aux pieds duquel il prêterait le serment d'en demeurer toujours « le fidèle défenseur » !
Et ce serment nous savons comment on sait le tenir, quand on a la flamme au cœur et qu'on s'appelle Albert de Mun *.
1 ÛEuiirej compJèlef, t. III, p. 205.
' M. le comlQ Alberl de Uull est l'arrière-pelil-fllB d'une fille d'HelvAlius. Ce philosophe, morf le !6 décembre 17T1, oui deux Biles -. Adélaïde, (|iil épousa le comle d'Aodiau, el CharloM, qui a'imil au comte da Mua. Nous ne citons que pour mémoire un fils, Claiidt-Françoii-Joieph, mon en 1758 à l'âge de quatorze mois. Des deui gendres d'HelvétiuB, l'un, lecomte d'Andtau, npparlenait à une famille allemande dont une partie n'est devenue française qu'après la réuniaa de l'Alaace à la France, el dont l'auiro réside encore dans le grand duché de Bade; le second, te comte de Mun, fait maréchal de campaouB Louis XVI, mourut dans les premières années de la Resluuralion, après avoir élé nommé lieutenant-général par Louis XVIII. — Helvélius est
COLÈRE DES ENCYCLOPEDISTES. 457
La suppression des lettres de privilège accordées en 1746 k Y Encyclopédie exaspéra les philosophes. « C'est le comble de Tinsolence et de la bêtise, » s'écriait Voltaire ^ La condamnation flétrissante des premiers volumes par la cour de Rome acheva de les piquer au jeu 2.
Les conciliabules se multiplièrent, des alliances sans nom furent nouées avec les pires ennemis de l'ordre, et de ces attaques concertées allait sortir un déchaînement nouveau contre les religieux accusés d'inspirer, tout à la fois, les mandements de Beaumont et les mesures prises par le ministère à T endroit de Y Encyclopédie, « Nous avons fait patte de velours avec eux dans le premier volume, avait déclaré autrefois un des chefs du parti ; mais s'ils n'en sont pas reconnaissants, nous avons dans les autres volumes six ou sept cents articles à leur service ^. »
Les subalternes firent chorus : ce qui n'empêcha point les Jésuites d'accomplir résolument leur devoir, à tous risques. Journalistes à Trévoux, ils opposaient, avec le P. Berthier, la force tranquille de la raison et de la vérité à l'humeur acre et -aux insultantes colères du patriarche de Ferney *. Orateurs à Versailles et à Paris,
donc, par les d'Andlau ot les de Mun, doublement le trisaïeul du sympathique orateur des « Cercles catholiques d'ouvriers ».
* Lettre du 4 mai 1759 à d'Alembert.
* L'arrôt du Conseil d'Élat porte la date du 8 mars 1759; le bref de condamnation est du 3 septembre de la môme année.
* Lettre de d'Alembert à madame du Deffand (novembre 1753).
* C'est à partir de ce moment que Voltaire sortit de la réserve qu'il avait jusqu'alors observée à l'égard des Jésuites, en faisant ôter brusquement, de son cabinet de Ferney, le portrait du P. Porée, parce que le P. Berthier avait refusé de le reconnaître pour « l'Homère et le Sophocle de la France ». {Histoire de la littérature française, par F. Godefroy, 1. III, p. 378.)