‹ Christophe de BeaumontChapitre 305 sur 368 · DISGRACE DE BERNIS · texte numérisé non relu

DISGRACE DE BERNIS

Une lettre royale de cachet porta la surprise au comble, en enjoignant à Bernis, le 13 décembre, de se rendre dans Tune de ses abbayes « d'ici à deux fois vingtquatre heures et sans voir personne », jusqu'à ce qu'il lui fût octroyé de revenir ^

Le nouveau cardinal partit, dès le lendemain , pour le château de Vie-sur- Aisne (dépendance de son abbaye de Saint-Médard dans le Soissonnais), où il dut réfléchir tristement sur certaines faveurs de cour. Madame de Pompadour, en effet, se montra ravie de s'être débarrassée du partisan le plus déterminé de la paix, elle qui, plus obstinée que jamais à en découdre avec le roi de Prusse, espérait rencontrer, dans la continuation de la guerre, une revanche flatteuse pour les généraux de son choix. Soubise l'avait si mal servie à Rosbach et Glermont à Crevelt !

Ainsi, par une opposition bizarre, le chapeau était pour Bernis la récompense du traité qui avait amené la guerre, l'exil était la punition de son insistance à réclamer la paix ^.

Cette chute du cardinal étonna moins l'archevêque de Paris qu'elle ne l'inquiéta pour les intérêts généraux de l'Église, car, sans faire grand fond sur son habileté d'entremetteur dans les questions délicates, il ne se dissimulait point que Bernis était homme à empêcher de plus grands maux ^. D'ailleurs, Bernis parti, c'était

* Mémoires de Bernis, t. II, p. 346. — La lettre originale, longtemps restée inconnue, a été retrouvée dans les archives du château de Saint- Marcel (Ardèche).

* Cf. Histoire philosophique du règne de Louis XV^ par M. de Tocqueville, t. II, p. 227.

* C'était aussi le sentiment de Tévêque d'Amiens : « On dit que l'exil du cardinal de Bernis peut augmenter nos maux ; plusieurs assurent qu'il

GHOISEUL AU POUVOIR. 467

Ghoiseul au pouvoir, c'était Pompadour souveraine, c'était le philosophisme triomphant. Voltaire avait eu beau protester naguère à ses amis que la favorite et Bernis « étaient loin de se déclarer contre Y Encyclopédie'^ », d'Alembert, excédé des avanies et des vexations de toute espèce que l'entreprise leur attirait^ ne parlait de rien moins que de laisser l'œuvre mourir de sa belle mort.

Mais Ghoiseul vient d'arriver au ministère, et les artisans du mensonge reprennent cœur, car ils se sentent épaulés par le ministre heureux qui s'entend si bien à courtiser Y Encyclopédie en même temps que la marquise. « La philosophie ne fut pas moins sensible à la flatterie que la courtisane, avec laquelle d'ailleurs, comme on sait, elle a toujours bien vécu; en récompense, elle transforma en grandes conceptions politiques-toutes les entreprises avortées du ministre qui avait su lui plaire. Madame de Pompadour n'a pas réussi à faire de Soubise un grand général ,- la philosophie est presque parvenue à faire de Ghoiseul un grand ministre^. »

« Nous subissons encore bette illusion, » ajoute M. le duc de Broglie.

Un homme qui ne subit jamais une illusion de ce genre, ce fut Ghristophe de Beaumont, dont le courage, grandissant avec les épreuves, ne cessera plus de dénoncer la conspiration tacite des rébellions jansénistes, parlementaires et encyclopédistes, groupées autour du

pensait bien et parlait utilement. » ( Lettre du 20 décembre 1758 à Dom Malachie.)

î Lettre du 25 février 1758 à d'Alembert.

* Le Secret du Roi, t. I, p. 323.

468 UNE LETTRE DE l' ARCHEVÊQUE.

nouveau ministre, sous le couvert d'une femme qui leur garantit son concours, en échange de l'appui intéressé qu'elles lui donnent. Le plus grand danger de l'avenir était que Ghoiseul, trop clairvoyant pour ne pas se rendre compte des facultés supérieures du dauphin, ne travaillât en secret à ruiner l'influence d'un prince qu'il savait dévoué de cœur à l'Église. Malheureusement on ne secondera que trop bien le ministre dans cette sourde opposition dont l'archevêque avait tout d'abord indiqué le péril, et que les événements transformeront avant peu en une guerre sans merci ni pitié.

Cependant l'Église de Paris ne se consolait pas de l'absence prolongée du premier pasteur. Le renouvellement de l'année ne laissant rien entrevoir de la possibilité d'un retour prochain, le chapitre de Notre-Dame lui écrivit pour exprimer, avec « les vœux sincères » de tous, le vif désir qu'ils avaient «de voir finir ces jours de deuil». — «Consolez-nous, Monseigneur, en nous conservant toujours la même place -dans votre cœur : les sentiments dont nous sommes pénétrés pour vous ne souffriront jamais la moindre atteinte ^ » — Le 8 janvier 1759, l'archevêque répondait en ces termes :

Je ne puis vous exprimer, Messieurs, la satisfaction que je ressens toutes les fois que je reçois des marques de votre amitié pour moi. Les témoignages flatteurs que vous voulés bien m'en donner dans la lettre obligeante que vous m'avés écrite à l'occasion de la nouvelle année excitent dans mon cœur la plus parfaite reconnoissance. Rien ne peut être capable de ralentir la vivacité de mon zèle et de mon attachement pour votre compagnie. C'est une consolation pour moi de pouvoir vous assurer, quoyque de loin , de la sincérité des

ï Adresse du 29 décembre 1758.

Page 1