LE PRÊTRE
d^énergie , et il eût donné tout au monde pour qu'une révélation inespérée découvrit à Christophe Texistence de Geneviève. O combien alors il aurait voulu pouvoir décharger son cœur du secret douloureux qui l'oppressait; mais un devoir impérieux et sacré scellait ses lèvres.
Une année s'écoula sans qu'il reçût de nouvelles de l'infortunée , il était à son sujet dans une cruelle incertitude , déjà il commençait à se plaindre d'un si long silence et il accusait Geneviève en son cœur : enfin , dans une matinée d'octobre , il reçut une lettre timbrée d'un bourg voisin; il rompit le cachet et lut ces lignes.
« Mon père, je remplis bien tard ma promesse; une occasion favorable se présente enfin : je m'empresse de la saisir et je vous conjure de n'imputer mon silence qu'à la nécessité où je suis de cacher à tous mon asile. Je n'ose ni signer , ni dater cette lettre du lieu de ma retraite , et elle sera remise par un voyageur dans une ville voisine de la vôtre. Dieu veuille qu'elle arrive en vos mains , et faites-moi la grâce de la détruire lorsque vous l'aurez lue. C'est pour moi un malheur de plus d'être privée de vos pieuses consolations , de ne pouvoir
implorer de vous une réponse , apprendre par V0U3 le sort de celui quUl m'est interdit de nommer , de celui qui vit et vivra éternellement dans mon cœur. Dieu a eu pitié de moi : j'ai su en partie et d'une manière inespérée ce que j'avais un si ardent désir de connaître. Une page , un fragment de feuille publique , parvenu dans cet obscur hameau, est tombé entre mes mains. Son nom^ son cher nom, s'y trouvait : que devins-je à cette vue? O mon père ! je ne sais , car mes yeux se troublèrent, le vertige me saisit, je riais, je pleurais tout ensemble et j'avais peine à me soutenir. Il se passa quelque temps avant que j'eusse la force d'arrêter de nouveau mes regards sur celte page : j'y reconnus enfin l'extrait d'un de ses discours applaudis avec enthousiasme : je faillis m'évanouir de nouveau en parcourant ces lignes, je les lus et les relus cent fois ; je les couvris de baisers et de larmes. .. je les tiens... les voilà,, je les presse contre mon sein... je ne puis en rassasier ni mes yeux ni mes lèvres. J'entends retentir les applaudissemens : je jouis de son bonheur, de son triomphe... je
suis fière de lui. Il vit il est célèbre....
hélas ! est-il heureux ? oh ! que Dieu le comble de ses grâces ! que toutes les bénédictions soient pour lui , toutes les épines pour moi...
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je n'aurai pas payé trop cher sa félicité ! )) Mon père , vous qui vous êtes dépouillé pour nVenrichir, pardonnez si je n^ai pu encore vous parler que de lui. Combien le souvenir de vos exhortations in''est cher ! que vos bienfaits me sont précieux ! Je leur dois les seules et dernières joies qu'il m'est désormais permis de goûter sur la terre ; car je puis , selon mon cœur, me consacrer tout entière aux malheureux : je m'efforce de leur rendre ainsi une partie du bien que j'ai reçu. C'est pour moi un soulagement d'être quelquefois distraite de mes maux en adoucissant les souffrances des autres ; il m'est doux de pleurer, de prier avec eux. Hélas! que deviendrais-je sans la prière, sans la foi en un avenir meilleur , et vers lequel s'élance déjà mon ame? oh! il me semble que, dégagée des liens terrestres , affranchie de l'espace et du temps , il me sera permis d'habiter invisible autour de lui , de veiller sur sa tête adorée , d'être comme le bon génie de ses pensées et son ange gardien devant Dieu , jusqu'à ce que nos deux âmes prennent ensemble leur vol. . Moment heureux ! moment que j'implore avec une ferveur peut-être coupable... et pourtant je suis calme, oui , mon père , une douce paix remplit souvent mon coeur... serait-ce que je sens approcher l'heure d'une paix plus
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grande, d^un repos que rien désormais ne pouT-ra troubler ou détruire ! . . . Soyez béni , mon père , pour vos bienfaits , pour vos vœux compâtissans et surtout pour les larmes que
j^ai vu tomber de vos yeux adieu, encore
adieu... oh! priez... priez pour moi! )>
L'abbé Grandin, après avoir lu cette lettre touchante , leva au ciel ses yeux humides , et , joignant les mains , il s'écria :
« Non , je ne puis croire à la consommation d'un semblable sacrifice ; Dieu mettra un terme à cette horrible épreuve. )>
Ah ! que ne pouvait - il parier et assurer, d'un mot le bonheur de deux êtres séparés par une étrange et inconcevable fatalité ! Si du moins il avait l'espoir d'être relevé par Geneviève de l'obligation du silence ! mais elle ne lui donnait peint son adresse , sa lettre n'était pas timbrée du lieu de son asile , il ignorait ce lieu et ne savait pas même sous quel nom elle y était connue. Tous les obstacles qu'elle avait cru reconnaître à l'existence heureuse de Christophe avec elle s'étaient évanouis. Christophe était riche et considéré ; il avait aimé Geneviève, sans doute il la pleurait encore , et maintenant ils pourraient être si heureux ensemble ! Aussi l'abbé Grandin murmurait-il tout bas contre la loi rigoureuse qui lui fermait la bouche ; il la