LE PRÊTRE
respecta néanmoins , et , fidèle aux prudentes instructions de Finfortunée qui lui avait écrit, il brûla sa lettre. Ce fut en Dieu qu^il mit son espoir, ne doutant point que la Providence ne vînt tôt ou tard au secours de Geneviève.
Une nouvelle inattendue donna bientôt un cours différent à ses pensées. Le bruit se répandit à Nantes que Sauvai, héritier de la fortune de son oncle , allait épouser Alice de Kérolais. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Tabbé Grandin ; si ce mariage se consommait, tout était dit : Geneviève serait à jamais vouée au désespoir. Le bon prêtre refusa d^ abord d'y ajouter foi , il avait beaucoup entendu parler du comte, et il lui paraissait peu croyable qu'un homme aussi fier, aussi profondément imbu de préjugés aristocratiques , consentît à donner sa fille à un parvenu : d'autre part , l'accueil fait à Christophe dans la famille de Kérolais donnait consistance à ces bruits , et l'abbé alla chercher en toute hâte des informations plus sûres auprès de M. Louchet, cousin de la famille Sauvai.
Il trouva l'épicier dans sa boutique de la rue du Cheval-Blanc, servant ses pratiques, le cœur joyeux, le visage épanoui, parlant d'un air capable et passant, avec une satisfaction parfaite, du fromage à la chandelle, et du suif à la
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cassonade. M. Louchet , déjà tout gonflé de rhonneur qui devait rejaillir sur lui de Tunion de son cousin avec mademoiselle de Kérolais , nVut garde de démentir les bruits publics , il en dit même beaucoup plus qu''il n^en savait. Jamais, à Tentendie, il n\avait douté d^un semblable résultat. Son cousin ne vivait-il pas de pair à compagnon avec les Kérolais ? Sauvai pouvait aspirer plus liant qu^à leur alliance ; car il était ricbe, tandis qu*'ils n'*avaient, eux, ni sou ni maille. Quanta lui, Loucbet, il avait lieu d^être content , il aurait un député de plus dans sa manche ; son fils, pour le coup, serait placé dans le gouvernement, et il rêvait déjà pour' lui-même la fourniture de la préfecture et celle de la garnison.
Le bon prêtre fut étourdi par ce déluge de paroles et par Timperturbable assurance de Vépicier qui , le lendemain , lui rendit sa visite , et lui apprit, d"'un air de triomphe, que son cousin venait d^acquérir le château de Kérolais.
— En voilà- 1 -il une galanterie pour la future, dit-il, et un procédé bien délicat encore ! Cela s'^appelle, ce me semble, ramener le monde chez eux.
— Comment? demanda ]**abbé Grandi n ,
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M. Sauvai aurait acheté, dites-vous, le domaine seigneurial des comtes de Kérolais ?
— Ma fine ! oui , c'est comme j'ai Fhonneur de vous le dire. Il a payé ça de sa poche , et ça fait bien mon affaire, à moi, qui suis un enragé chasseur. Pas plus ;loin que Tan prochain je veux aller battre les buissons par là-bas avec le beau-père , et je compte bien, M. Fabbé, que vous mangerez plus d'un civet de ma chasse.
L'acquisition de ce domaine par Christophe levait le dernier doute de l'abbé Grandin , et lorsqu'il sut , quelque temps après , par une voie certaine , que le comte y avait passé une nuit avec Sauvai , ce fait seul lui parut décisif : il considéra la conclusion du mariage comme prochaine.
Geneviève était donc perdue à jamais s'il ne parlait pas ; Christophe lui-même ne serait pas heureux , car il allait contracter , par ambition, une alliance avec une famille qui le mépriserait, et cette union serait pour lui une source de chagrins et d'humiliations. Mais le prêtre pouvait-il parler sans enfreindre un des devoirs les plus impérieux de son ministère ? Pensée accablante et pleine de terreurs , source de perplexités cruelles !
Pour comprendre cette lutte intérieure, pour
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apprécier comme il convient la détermination de Tabbé Grandin , il faut se rappeler toutes les angoisses de son ame timorée , sans cesse occupée des cliâtimens éternels réservés aux prévaricateurs. « Cependant, se dit-il, Dieu qui m'a jeté comme par miracle sur le chemin de cette infortunée , a peut-être résolu de la sauver par moi d'un malheur sans espérance. Si je parle , si je dis un mot , ce mot ne sera-t-il pas tout à sa louange , à son honneur éternel ? D'ailleurs , en certains cas où d'effroyables calamités pouvaient résulter du silence des prêtres, de très-célèbres docteurs ont été partagés sur l'obligation du secret . )>
Agité , tourmenté par ces pensées contraires , et dans la fièvre de l'incertitude , l'abbé se mit à genoux, et, tendant ses mains jointes vers l'image du Christ , il fit une fervente prière . A peine se fut-il relevé qu'un nouveau malheur frappa son esprit comme pouvant résulter du second mariage de Christophe : en effet , pensat-il , si , après sa conclusion , un incident imprévu venait à révéler l'existence de Geneviève , que deviendrait Alice ? quel sort affreux serait le sien! Un homme aussi honorable que son père ne recevrait- il dans ses vieux jours, pour toute récompense de sa loyauté, de ses glorieux services, qu'un sanglant et mortel outrage? Les
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regards du prêtre tombèrent alors sur Féglise où, quelques années auparavant, il avait uni les deux époux, où il avait appelé les bénédictions du ciel sur leurs têtes, et il se représenta aussitôt Fimage triste et désolée de Geneviève gémissant dans la solitude et Tabandon. Ses yeux se remplirent de larmes , la compassion Femporta dans son cœur ; il s'écria :
— Geneviève , non , tu ne pleureras plus , puisquUl est en mon pouvoir de sécher tes larmes , puisque ton avenir dépend d'une seule parole ! Je la prononcerai : je préviendrai le malheur de tous ceux qu'un seul mot peut sauver; je proclamerai, à la face des hommes, ta vertu, ton dévouement héroïque et sublime. O mon Dieu ! Dieu de -miséricorde! je ne crois pas violer tes saints commandemens par cet aveu : Si je m'abuse , que j'en sois seul puni ! J'accepte , mon Dieu , la peine que j'aurai méritée : O Geneviève, ma fille ! mon enfant! je t'offre ce dernier sacrifice... Mais non, ma pitié ne m'abuse pas.... Dieu m'ordonne de parler... il a mis en mon pouvoir de te sauver. .. je puis , ]e dois le faire.
C'est ainsi que Fabbé Grandin prit la résolution d'avertir Christophe de Fexistence de Geneviève , et il lui écrivit sur-le-champ la lettre dont le lecteur a déjà connaissance , et par la-
quelle il mandait Sauvai auprès de lui pour lui révéler cet important secret.
Il fut plusieurs jours sans réponse , et il s'alarma sérieusement d'un silence dont il ignorait la cause. Il crut Tavocat entièrement absorbé par les préparatifs de son mariage. Ses craintes redoublèrent après une nouvelle visite que lui fit M. Louchet tout exprès pour lui annoncer qu'il avait des renseignemens de fraîche date, et que, selon toute apparence , le mariage se ferait dans une quinzaine. Il espérait bien être de la noce , et embrasser avant peu mademoiselle de Kérolais , qu'il appelait déjà sa cousine.
L'abbé ne douta point que Louchet ne fut parfaitement instruit : il n'y avait donc plus de temps à perdre , et sa santé débile ne lui permettant poin^, de se rendre à Paris en personne, il prit le seul parti auquel il lui fût possible de songer. Il écrivit un seconde fois à Sauvai, et rendit sa lettre dépositaire de son secret ; mais , avant de la recevoir , Christophe s'était mis luimême en chemin , et la lettre fatale tomba d'abord entre les mains de Maxime , son mortel ennemi.
ir^ ^ecvet
Sauval arriva de nuit à Nantes , le corps affaibli par la fièvre et rompu de fatigue : cependant l'agitation de son esprit était si grande qu'il lui fut impossible de reposer. Il passa la nuit dans un douloureux état de somnolence; il eut des rêves afireux et se réveilla plusieurs fois en sursaut, saisi d'effroi et le visage baigné d'une sueur glacée.
Quand le jour parut il se leva : incapable