‹ Christophe SauvalChapitre 13 sur 32 · LIVRE · texte numérisé non relu

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de modérer son impatience , et, connaissant d^ailleurs les habitudes matinales de Fabbé Grandin , il ne tarda point à sortir. Il avait une partie de la ville à traverser, et vit ainsi un grand nombre de lieux qui lui rappelaient de touchans souvenirs ; mais , remplie d^orageux désirs , son ame ne s'ouvrit point aux émotions que donne , après une longue absence, Taspect du pays natal et des lieux où s'écoula le premier âge. La ville était encore silencieuse et les rues presque désertes. Sauvai marchait rapidement regardant à peine autour de lui , et suivit le plus court chemin : lorsqu'il aperçut de loin la maison du pasteur il ralentit le pas; son cœur battit avec violence... quelques instans encore et il saurait tout. Une vague inquiétude se glissa dans son ame ; il se dit que les confidences du vieillard pourraient aussi bien l'éloigner que le rapprocher du but où tendaient ses vœux ardens. Il n'était plus qu'à quelques pas du presbytère , et se sentit comme cloué sur la place; le cœur lui manqua et il lui fut impossible de faire un pas de plus. Il repassa dans sa mémoire chaque expression de la lettre du pasteur, et, n'y trouvant rien qui justifiât ses alarmes , il reprit courage , et s^ avançant vers la porte , il frappa en retenant son souffle.

(( Entrez )> dit une voix faible que Christophe reconnut pour celle du vieillard, et cpii fit sur lui une étrange impression.

Il souleva le loquet de la première porte et trouva celle du parloir entr^ouverte : il la poussa doucement et vit le prêtre assis et lisant son bréviaire en face d^un crucifix d^ébène.

L^abbé Grandin avait le dos tourné vers la porte, et, sans poser son livre, il demanda qui était là. Christophe se nomma , et le prêtre se retournant aussitôt , se leva et lui tendit la main.

— C^est vous ? dit-il : soyez le bien-venu , mon fils.

Il fit asseoir Christophe, et, tandis qu^il Fexaminaît, son ancien disciple considérait lui-même Faustère figure du pasteur où une ame céleste se montrait déjà comme dégagée de ses organes matériels. Il remarqua, non sans quelque surprise , les traces profondes empreintes en peu d'années par les fatigues et par les macérations sur ses traits vénérables. Le vieillard s'en aperçut , et lui dit en souriant :

— Je me fais bien vieux , n'est-il pas vrai , mon fils ?

Christophe hésitait à répondre , et le pasteur ajouta: ,.*:

— Pourquoi n'en pas convenir ? Ce n'est pas

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avec celui qui se dépouille de son enveloppe grossière comme un voyageur d^un vêtement incommode, qu'il faut user de semblables ménagemens ; et vous aussi , souffrez que je vous le dise, vous êtes bien changé.

— Je le sais, mon père. Il y a des émotions qui usent vite un cœur d^homme, et qui sont plus meurtrières que le poids des années.

Christophe, tout en parlant, interrogeait avec inquiétude la physionomie du vieillard, cherchant à y démêler un présage des aveux qu^il avait à lui faire. N^y ayant découvert aucun symptôme susceptible de Talarmer, son courage lui revint tout à fait , et il dit, non sans une légère hésitation :

— En m'appelant auprès de vous , mon père, vous aviez un secret à me révéler ?

Le prêtre , dont le visage prit aussitôt une expression grave , répondit quHl s^était expliqué dans une seconde lettre, écrite trois jours auparavant :

« Mais j^ai déjà compris, ajoula-t-il, que cette lettre ne vous était pas parvenue. »

— Non , pas encore , dit Christophe : veuillez donc m^instruire.

Il y eut alors entre eux un moment de profond silence , pendant lequel Sauvai respirait à peine. Enfin le vieillard se leva , s^approcha de

la fenêtre , et montrant de sa main tremblante l'église de Sainte-Croix :

— Voyez-vous cette église ? dit-il : vous souvenez-vous de la dernière fois que vous êtes venu là ? Cétait un jour de fête.

Ce jour qu'il rappelait à Christophe était celui de son mariage.

— Je ne l'ai pas oublié , répondit celui-ci ; ce souvenir m'est pénible.

— Mon fils , reprit le pasteur en l'examinant avec une attention qui jeta le trouble dans son ame , je ne puis prévoir l'effet que produiront sur vous mes paroles. Dieu veuille que votre cœur soit préparé à m'entendre , et que je n'aie point à vous prescrire un sacrifice !

Christophe frissonna, et tout occupé d'Alice , il sentit d'avance son cœur s'endurcir et son oreille se fermer aux paroles du prêtre. Celui-ci ne prononça qu'un mot :

— Geneviève ! dit-il.

— Ah ! s'écria Christophe , pourquoi prononcez-vous ce nom ? il m'est douloureux de l'entendre.

— Vous la pleurez-donc encore ? vous l'aimiez?

— Pourquoi le demandez-vous ? mes regrets ne la rappelleront pas du tombeau.

— Peut-être.

— Dieu ! Geneviève !

— ^ Elle vit.

Si Christophe avait en ce moment vu un fantôme se dresser entre Ahce et lui , il nVût pas été plus épouvanté qu^il ne le fut par cette simple parole. Sa langue devint muette; son cœur défaillit; il retomba, faible, défait, sur son siège, et y demeura comme anéanti et fourdroyé.

— Elle vit! répéta le pasteur d'un ton profondément ému.

— Impossible ! dit enfin Christophe en rompant par cette exclamation un effrayant silence.

— Cela est vrai.

— Qui vous Ta dit ?

— Elle-même.

— Geneviève ! !

— JeTaivue.

— Cielî

Et tandis que Christophe demeurait plongé dans une morne stupeur , le vieillard lui apprit le sacrifice de Geneviève , sans entrer dans aucun détail de son entretien avec elle. Il lui fit part de la lettre qu'il avait reçue peu de jours auparavant, ajoutant que Dieu était venu au secours de cette infortunée , qu'il avait récom-

pensé sa confiance et ses vertus en lui accordant des moyens d'existence et un asile.

— Où est-elle ? demanda Christophe d'une voix sourde.

— Je Fignore.

— Quoi l vous ne savez pas ? . . .

— Non , j'ignore le lieu qu'elle habite, tous mes efforts ont été inutiles pour le découvrir. Vous serez plus heureux sans doute ; mais aujourd'hui son existence n'est connue que de moi.

— Et la lettre , la lettre ?

— Elle a désiré qu'elle fat détruite : le feu Fa consumée. Mon fils , dit le prêtre d'un ton plus solennel , quoique vous ignoriez encore l'asile où s'est retirée votre femme , il suffit qu'elle existe et que vous le sachiez, pour qu'un second mariage soit un crime.

Ces derniers mots présentaient à Christophe sa situation sous le point de vue le plus douloureux ; il voulut en vain répondre , il sentit un froid mortel , et la pâleur se répandit sur son front et sur ses joues.

L'abbé Grandin eut pitié de Fétat où il le voyait , et crut alors devoir employer tous les moyens possibles pour le pénétrer de ses obligations et Fengager à les remplir. Mais le digne

et excellent prêtre avait, comme on sait, plus de zèle que de lumières : habitué à confesser des âmes simples et candides , il connaissail peu les inexplicables profondeurs du cœur humain et les ressorts cachés de nos actions. Au lieu de se borner à quelques mots touchans sur Geneviève , il céda à la tentation malheureuse de faire un sermon :

(( Mon fils, dit-il, admirez les voies cachées de Dieu ; voyez comme il s'^est montré miséricordieux à votre égard : les liens que vous alliez contracter auraient été pour vous une source inépuisable de peines et d^humiliations. »

— Que voulez-vous dire ? demanda Christophe dont Torgueil était déjà prêt à se révolter.

— Oubliez-vous, mon fils, continua le pasteur, que vous êtes né dans une condition fort obscure , et que la famille à laquelle vous étiez sur le point de vous allier , est une des plus illustres de la Bretagne?

— Eh qu'importe ! la révolution n'a-t-elle point nivelé les rangs; le talent n'efFace-t-il pas des distances imaginaires ?

— Voilà , dit le vieux prêtre qui commençait à s'échauffer à son tour en écoutant Tapologie d'une époque détestée , voilà bien le langage du siècle : ignorez -vous que cette fa-

mille vous eut rendu en dédains For que vous lui auriez apporté , celle que vous auriez prise pour femme n'eût oublié ni sa naissance ni la vôtre, et bientôt elle-même...

— Ah ! qu'osez - vous dire ? vos soupçons lui font injure. Respectez cette femme , car c'est un ange de pureté , de vertu. Vivre pour elle , avec elle serait le ciel sur la terre ?

— Et quand il serait vrai? dit le prêtre d'une voix sévère, votre devoir est tracé, vous devez rompre avec elle , car Dieu n'a point brisé vos premiers nœuds... Je vous l'ai dit : votre femme est vivante.

Ces mots refoulèrent l'orage au fond du cœur de Christophe, il baissa la tête et pressa son front brûlant entre ses niains.

— Promettez d'obéir , mon fils , jurez de faire ce que le ciel vous ordonne.

— Quoi ! qu'avez-vous dit ? s'écria Christophe cherchant à recueillir ses pensées , que demandez-vous ?

Et en même temps , il fixait le prêtre d'un œil sombre et hagard.

— Non , vous ne commettrez pas ce crime , s'écria le vieillard épouvanté, vous n'oseriez pas.

Et saisissant aussitôt avec force le bras de Christophe qui s'était levé pour sortir : « Vous ne me quitterez pas, dit-il, vous ne

franchirez point le seuil de cette porte que vous .n'ayez prononcé ce serment : jurez, jurez, mon fils.

— De quel droit me le demandez-vous ? répliqua Christophe , dont Torgueil se révoltait de nouveau... Je connais mon devoir. .. j'écouterai ma conscience : mais j'ai besoin de réfléchir Ma tête est un affreux chaos : tous les

tourmens sont dans mon cœur.

— Malheureux ! dit le pasteur d'une voix forte et terrible, pourquoi réfléchir lorsque Dieu lui-même a parlé? Ne redoutez-vous point ses menaces et sa colère ? Toute foi estelle donc morte en vous aux paroles de votre Dieu et de votre Sauveur?

— Non , je ne crois plus , répondit Christophe dans l'égarement de la passion , et , si c'est un crime , ce n'est pas moi , c'est vous qu'il en faut accuser.

— Moi ! interrompit le prêtre muet de surprise à son tour.

— Vous-même : oui , j'ai senti trop tard , hélas î pour mon malheur , j'ai senti qu'il fallait à mon ame, à mes passions ardentes le frein salutaire de la religion. Et qu'avez-vous fait, prêtre du Christ, de ces germes de piété qu'une mère , qu'une sainte avait implantés dans mon cœur ? Si votre loi est douce et miséricordieuse , pour-

LE SECHET. 159

quoi me Tavez-vous montrée si terrible, si elle est simple et touchante , pourquoi me Tavezvous déguisée sous un amas de formules, de mystères et de symboles ? Ah I si la raison est nécessairement ennemie de la foi , il fallait donc étouffer la mienne dans mon berceau : ce n^est point là ce qui a été fait pour moi. On a dégagé mon intelligence de ses langes, on m*'a jeté dans im monde où mille séductions battent le cœur comme autant de vents furieux , et pour me défendre contre elles , dans cette sphère orageuse où rhomme nVst quelque chose que par sa raison , vous ne m^avez donné que des dogmes dont la raison se rit , s''indigne ou s'^épouvante.

— Impie ! tu blasphèmes ! s'écria le prêtre , qui, sortant de la muette stupéfaction où les reproches de Christophe Pavaient plongé, se leva tout-à-coup saisi d'horreur , et en étendant les mains comme pour repousser une vision effrayante. « Sors, laisse-moi , dit-il ; je ne te parle plus pour Finfortunée qui a tout sacrifié pour toi : tu n'es pas digne d'elle. Dieu lui a donné un asile et la paix , et vous réunir encore une fois , ce ne serait point la rendre heureuse comme je l'aurais espéré, ce serait empoisonner le repos dont elle jouit. Non je ne te parle plus d'elle : mais elle vit ; c'est assez :

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et, si tu es résolu à te perdre toi-même , ne crois pas entraîner une jeune fille innocente dans Tabîme. Je sais le moyen de prévenir ton crime. Réfléchis donc , puisque tu as besoin de réfléchir , et demain , viens m'apprendre ce que tu auras résolu. Puisse Dieu f inspirer et toucher ton cœur! Reviendrastu ? )>

Le geste , le regard du pasteur , le son de sa voix , tout remplissait Christophe d'effroi ; il savait que cet homme tenait son sort entre ses mains , et qu'aucune considération ne Fempêcherait de remplir ce qu'il croyait être son devoir. Sa colère et son orgueil , furent domptés par la menace terrible qu'il avait entendue ; il répondit affirmativement à la question du prêtre , et eut hâte de sortir et de se soustraire à sa vue.

Exprimer le désordre aflPreux des pensées de Sauvai à la suite de cette scène est chose impossible. Son trouble tenait du délire : il allait , il marchait , obéissant instinctivement à un besoin impérieux de calmer, à force de fatigue corporelle, la tempête qui grondait déchaînée en son cœur. Enfin , après de longs détours , il regagna son hôtel.

Geneviève vivait ! était-ce un rêve? avait-il bien entendu ? Cette découverte inattendue le

livrait au flux et au reflux de mille sentimens contraires. Il vit encore une fois dans Geneviève Tunique obstacle à son bonheur, et, pour s''absoudre lui-même, il poussa Tingratitudejusqu^à la condamner : il lui reprocha son sacrifice sublime et sa résolution désespérée dont il était seul coupable.

u N'est-ce pas elle, se disait-il, qui m'a abandonné , qui m'a laissé seul , souffrant et sans appui dans le monde ; n'aurait-elle pas dû mieux deviner les besoins de mon cœur , s'élever elle-même au niveau de mon intelligence, comprendre et tolérer les écarts d'une imagination ardente et me ramener à elle à force de dévouement et de persévérance ? Sais-je enfin dans quel coin de la terre elle vit cachée ; suffit-il du désir de la revoir pour me rapprocher d'elle? Et parce qu'elle existe et qu'elle m'a délaissé , faut-il que je sois voué sans espérance à l'isolement, à un malheur éternel?... Et, d'ailleurs, ajouta Christophe marchant à grands pas et se frappant le front, lors même que le hasard seconderait mes recherches et nous réunirait, quel bonheur pourrai-je lui assurer ? Le prêtre l'a dit , elle est en paix, elle est heureuse... De quel droit troublerai-je son repos pour la rattacher à mon orageuse destinée ? ... En resserrant les nœuds qu'elle a li-

brement rompus, il n'y aurait qu'angoisses pour elle; et Alice ! Alice! Dieux ! elle en mourrait. » En se parlant ainsi à lui-même , Christophe relut la lettre touchante qu'Alice lui avait écrite en réponse à la sienne, et, s'arrêtant aux derniers mots :

«( Elle me Ta dit , s'écria-t-il , elle en mourrait ! . . . Ah ! il y aurait démence , il y aurait crime à ruiner sans retour le bonheur de Tune sans assurer la félicité de l'autre , »

Au milieu de ces rapides pensées une terrible vision le poursuivait sans relâche, Fimage sévère du vieux prêtre revenait toujours se placer entre Alice et lui , et toujours il croyait entendre un aveu menaçant sortir de ses lèvres. Oh! combien cet homme vénérable lui parut odieux ! i^vec quel mépris il reconnut dans ses austérités , dans la rigidité de ses principes , le signe infaillible d'un esprit étroit et faible ! Christophe serait-il donc toute sa vie sa victime ! Il sentit d'exécrables mouvemens s'élever en son cœur.... Il aurait Voulu... que sais-je?... Ah! il y a des momens où Tame de l'homme , plus faible même que coupable , s'abandonne à des transports étranges : une pensée terrible traversa son esprit comme la nuit un éclair blafard sillonne les ténèbres, et il s'épouvanta de ses voeux.

Enfin , il résolut d^attendre avant de se décider : il espéra que le temps lui viendrait en aide ; il se dit qu'après tout ce prêtre était vieux et infirme ; il fit sans remords , à son égard , ce que Maxime faisait par rapport à lui, et ce qu''il eût condamné de sa part comme une aflfreuse ingratitude ; il rappela soigneusement dans sa pensée , tous les signes de décadence empreints sur la personne du pasteur. Ses cheveux blancs, ses rides profondes, le son faible et brisé de sa voix , il n'oublia aucun symptôme d'un déclin rapide , qui , en rapprochant le vieillard de la tombe, avancerait aussi le moment où Christophe serait affranchi d'une insupportable crainte et seul arbitre de sa destinée. Il résolut donc de temporiser , et s'il le fallait , d'endormir les soupçons du prêtre en l'abusant par de fausses espérances.

Cette crise violente dura toute la journée, et après une nuit sans repos , il songea au rendezvous assigné la veille, et prit une seconde fois le chemin du presbytère.

Il fut surpris , en approchant , de voir les contrevens de la maison encore fermés, longtemps après l'heure où l'abbé Grandin avait coutume de se lever. Quelques pauvres du voisinage causaient , rassemblés en groupes ,' à peu de distance de la porte. Lorsque Christophe fut

arrivé à leur hauteur, il entendit une malheureuse Temme dire à ses enfans en haillons qui jouaient autour d'elle :

— Vous devriez plutôt pleurer , car maintenant qui nous donnera du pain , quand votre père n'aura pas d'ouvrage et que vous aurez faim?

— Qui aurait cru cela , murmurait un autre, lorsque , il n'y a pas plus de huit jours, il allait encore visiter les pauvres par la ville? Qui nous soulagera maintenant quand nous serons malades?

— Que dites-vous? demanda Christophe à plusieurs , frappé de leurs paroles.

— M. le curé est mort , Tépon dirent-ils en gémissant.

— Mort! grand Dieul se peut-il?

Et il frappa sur-le-champ à la porte du presbytère.

La gouvernante du pasteur vint ouvrir ; elle était tout en larmes , et , aussitôt qu'elle eut reconnu Sauvai, elle s'écria en se reculant comme épouvantée :

' — Ah ! monsieur , c'est vous qui l'avez tué !

Christophe invita cette femme à s'expliquer , et il apprit que , peu de temps après son départ , l'abbé Grandùi avait eu un violent crachement de sang, et qu'il était mort presque

aussitôt. Le médecin, appelé auprès de lui, avait attribué cette mort subite à la rupture d'un vaisseau dans la poitrine, accident survenu pendant son entretien avec Christophe , et occasionné sans doute parTénergie chaleureuse de ses dernières paroles.

Ce récit fît une révolution dans Tame de Christophe; car la mort possède un charme tout-puissant pour changer les secrètes dispositions du cœur à Tégard de ceux qui ne sont plus. Les sombres pensées de Sauvai firent place à des émotions attendrissantes , et ces mots : Cest vous qui F avez tué! Tagitèrent comme le cri de la conscience et du remords.

La chambre mortuaire était ouverte : Christophe y entra , et fît quelques pas dans cette humble pièce où le vieillard avait achevé son existence solitaire, sa vie d^abnégation et de charité chrétienne. Un lit , une table et quelques sièges en composaient tout Fameublement : elle était dégarnie de tentures, et sa nudité même la rendait plus sainte. Christophe tourna les yeux vers le lit , autour duquel brûlaient quelques cierges. Le corps y était étendu , vêtu de ses habits sacerdotaux , et les mains jointes sur le crucifix comme pour la prière.

Christophe s^approcha pour contempler encore une fois ces traits où une pieuse résigna^

tion avait laissé sa céleste empreinte. Il arrêta tour à tour ses regards émus sur ces mains généreuses qui , sous le toit de son père, avaient souvent aidé ses premiers pas , sur cette bouche qui tant de fois s^était ouverte pour Texhorter et le bénir, sur cette noble poitrine qu^avaient remplie Tamour du devoir et la charité , et où maintenant dormait enseveli un secret redoutable. Use rappela, pour sa condamnation, les vœux sacrilèges quHl avait formés , les dures paroles dont il avait payé la veille un tendre accueil et de pieuses exhortations ; il eut honte et horreur de lui-même.

— Malheureux! pensa-t-il, qu^ai-je fait? Je Fai maudit , et c*'est moi , oui , c^est moi qui Fai tuél

Il ne put soutenir cette pensée : suffoqué par la douleur , il tomba à genoux , et , tendant les bras vers ce corps inanimé :

— Pardon , oh ! pardon ! s^écria-t-il dans Tégarement du désespoir. Et voilant son front de ses mains , il répandit un torrent de larmes.

tfe €l)0ijf imprét)u>

Christophe fut retenu plusieurs jours à Nantes par la fièvre , la fatigue et Tétat de souffrance où favaient jeté de si violentes secousses. Son ame, pendant ce temps, fut en proie à de nouveaux et terribles combats : enfin à force de s'exagérer les vices de son propre caractère , de se répéter les dernières paroles que Tindignation avait arrachées au prêtre, et surtout de relire ceux qui terminaient

la lettre d^ Alice , il en vint à se persuader ce qu'il avait tant d'intérêt à croire et à être convaincu , qu'en se rapprochant de Geneviève , loin de la rendre plus heureuse, il compromettrait la paix dont elle jouissait et porterait a Alice un coup mortel. Ces raisonnemens spécieux endurcirent son cœur contre la puissance des souvenirs et triomphèrent des derniers murmures de sa conscience.

La seconde lettre que lui avait écrite Fabbé Grandin pour lui révéler son secret , et que Christophe n'avait pu recevoir , fut quelque temps pour celui-ci un sujet d'épouvante. Il frémissait à Tidée qu'elle pût tomber entre les mains d'une personnes suspecte ou qui eût lieu de pressentir son importance ; et quoique ce danger lui parût peu à craindre, il ne fut rassuré que lorsque cette lettre lui eut été renvoyée par Maxime , et qu'il se crut certain que le cachet du prêtre était resté intact. Alors seulement , il se regarda comme unique dépositaire de son secret et il l'étouffa dans son sein.

Après quinze jours de souffrance il revint à Paris , et plusieurs mois s'écoulèrent sans qu'il revit Alice , ni aucun membre de sa famille : cependant il lui fît passer quelques lettres et reçut ses réponses.

Elle rengageait à prendre courage ; car elle ne désespérait point de fléchir son père , de lui montrer dans Tarticle qui l'avait si profondément blessé , le fruit d'un moment d'oubli et non celui d'une haine réfléchie. Elle n'apprit pas à Christophe la vérité qu'elle ignorait ellemême ; elle ne lui dit point que si le comte ne fermait pas entièrement l'oreille à ce qu'il entendait alléguer pour la défense de Christophe, son indulgence ne devait être attribuée qu'au déclin de la santé de sa fille chérie. Alice en effet n'avait point supporté impunément tant de secousses morales , et quoiqu'elle essayât de cacher à son père ses souffrances , celles-ci se révélaient malgré elle sur ses joues décolorées : l'altération de ses traits était un spectacle poignant pour son père , et une seule des larmes qu'il voyait tomber à la dérobée de ses yeux, le disposait mieux en faveur de Christophe que ne l'aurait pu faire tout le mérite de celuici , ou même l'espoir si séduisant de finir ses jours dans son vieux château de Kérolais et de le voir transmis à sa postérité. Il tremblait de sonder la profondeur de l'attachement d'Alice ; son cœur défaillait à la seule pensée qu'il lui faudrait un jour briser celui de sa fille ; il aurait pour Tamour d'elle , pardonné à Christophe 3on titre d'avocat qui sonnait mal à ses oreilles

de gentilhomme, son libéralisme, ses torts envers lui et les siens , tout enfin , excepté ce qui était entièrement indépendant de son pouvoir ou de sa volonté , Tobscurité de sa naissance : aussi , quoiqu^il commençât à désespérer du succès de ses recherches généalogiques, il les poursuivait encore , tout en protestant de sa répugnance pour les opinions de Sauvai et de son ressentiment pour sa conduite.

Il eut bientôt des soucis d'un autre genre , et les chagrins occasionnés par les périls de la monarchie firent quelque diversion aux peines secrètes de son cœur.

Le ministère Martignac venait de succomber, et , en apprenant le nom des nouveaux conseillers de la couronne , plusieurs des adversaires du dernier cabinet avaient été consternés de sa chute. La France pressentit une révolution, tandis que le parti ultra-royaliste attendait une régénération sociale et battait des mains. Le comte de Kérolais partagea les espérances et Tenthousiasme de son parti : M. de Polignac fut pour lui le sauveur de la monarchie. Cependant Forage grondait de toutes parts autour du nouveau ministère : déjà se formaient les associations électorales et d^autres plus redoutables encore, qui devaient assurer

le refus de Timpôt dans le cas où la chambre rejetterait le budjet. La presse , dont la restauration avait décuplé la puissance par Fefïroi même qu'elle en éprouvait, la presse, ardente, implacable , fulminait contre le pouvoir, et multipliait tous les moyens de résistance , en leur donnant un lien , une impulsion commune. Les tribunaux et les cours refusaient de réprimer ses violences, et l'autorité, moralement désarmée, laissait faire, car elle ne trouvait plus de force dans la loi , et redoutait de donner gain de cause à ses détracteurs en recourant à des moyens illégaux ; elle en était venue il ce point fatal où elle n'osait rien demander encore à la force , et où la modération ne lui était d'aucun secours.

Parmi les hommes qui déployèrent , à cette époque , le plus d'énergie contre le gouvernement , nul ne se montra plus actif, plus infatigable que Pierre Renaud. Il sortit comme d'une longue léthargie , et parut avoir pris une vie nouvelle depuis la formation du nouveau cabinet. Il parcourut toute la Bretagne avec l'ardeur de la jeunesse , prêchant le mépris du danger , l'oubli de soi-même , le dévouement à la chose publique , comme l'aurait pu faire un stoïque républicain dans les plus beaux temps de la Grèce et de Rome. Il entretint une

correspondance active avec les chefs de son parti dans toutes les villes du royaume : il renoua ses relations à Paris avec plusieurs hommes influens , et entre autres avec son ancien confrère le baron Plumet.

Celui-ci jetait feu et flamme depuis qu'*il voyait encore une fois le parti de l'ancienne cour triomphant.

« Courage , vieux Bru tus, écrivait-il à Pierre Renaud : la partie est belle et bonne ; il est temps d'en finir avec les prêtres et les marquis. Ces messieurs se moquent de nous ; mais ils sauront à qui ils ont affaire, et rira bien qui rira le dernier. Faites rage là où vous êtes , et croyez bien que je ne m'épargnerai pas ici. Je ne vous ferai pas défaut dans l'occasion : comptez sur moi quand même. )>

Pierre Renaud acquit en fort peu de temps un ascendant prodigieux dans plusieurs départemens ; il fut l'ame de la célèbre association bretonne pour le refus de l'impôt , et devint en quelque sorte l'arbitre des choix du parti libéral, dans le cas où la chambre serait dissoute.

Parmi les hommes dont il protégeait ouvertement la candidature , il y en avait un à Rennes , redoutable par l'énergie de son caractère

et justement odieux à la famille royale par la célébrité qu^il s''était acquise comme conventionnel et membre du fameux club des Jacobins. Pierre Renaud attachait la plus grande importance à son élection ; il pensait qu'il n^ avait plus rien à ménager , et qu'il fallait répondre à des noms en apparence hostiles à la France par des noms également hostiles à la couronne. Cette élection cependant n'était pas certaine; maïs la cour et le ministère s^efFrayaient de l'idée qu'elle fût possible , et peut-être la crainte de voir surgir ce nom et quelques autres de l'urne électorale suffit-elle pour éloigner l'époque d'une réélection générale.

Rien ne fut négligé d^ avance pour ôter toute chance de succès au terrible candidat de Pierre Renaud , et , à défaut d'autres moyens , on eut recours aux transactions. Il fut résolu que dans l'arrondissement où ce choix était à craindre , on ne mettrait aucun obstacle à l'élection d'un député libéral, si, de son côté, Pierre Renaud et ses amis s'engageaient à ne point soutenir la candidature du vieux jacobin. Il ne s'agissait plus que de prendre les mesures les plus propres pour faire consentir Renaud à un pareil arrangement, et il importait que le négociateur eût à la fois une certaine influence sur son esprit et un zèle à toute épreuve.

174 LIVKE V.

Or il vint à Poreille du premier ministre qu'Hun seul homme en France peut-être était propre à une négociation de ce genre , et celui qu'on lui désigna , quoique ancien ami de Pierre Renaud , était le dernier qui pût sVttendre à être chargé d'un tel soin : ce fut le comte de Kérolais. Le ministre se souvint de plusieurs faits à Tappui de l'assurance qu'on lui donna , et qui étaient venus à sa connaissance personnelle à l'époque des guerres civiles. Il manda le comte auprès de lui , et lui proposa sur-le-champ , sans détour et dans l'intérêt de la cause royale , de remplir cette mission délicate auprès de Renaud.

La proposition ministérielle bouleversa le vieux gentilhomme , et il ne retrouva toute sa présence d'esprit que pour protester avec force contre un semblable choix. Ses relations avec M. Renaud , dit-il , étaient rompues depuis trente-cinq ans , et , quoique la rupture eût été tacite , ils se détestaient l'un et l'autre , ajoutat-il, aussi cordialement que s'ils se l'étaient juré en face. Il refusa net , et quitta le ministre avec l'espoir de l'avoir convaincu ; mais il avait affaire à un homme qui , une fois persuadé d'une chose, se laissait difficilement convaincre du contraire.

Le ministre savait les services autrefois ren-

dus par Pierre Renaud à M. de Kérolais , et ignorait que celui-ci les eût attribués à des motifs peu honorables. Il croyait que Téloignement du comte pour son ami d^enfance n^avait d^autre fondement que la divergence de leurs opinions , et que son refus ne s^appuyait sur aucun motif légitime. Il s*'obstina donc à le regarder comme parfaitement propre à cette mission indispensable : il en parla au roi , lui dépeignit cette démarche du comte comme étant de la plus haute importance , et suppHa le prince d^user, à cet égard, de sa haute influence auprès d^un de ses plus fidèles serviteurs.

£"Â\ùfima vouait.

M. de Kérolais eut quelque peine à se remettre de la surprise et du déplaisir que lui avait causés son entrevue avec le ministre, et il en parlait un matin à sa famille en termes fort énergiques :

« Moi , moi , disait - il avec emportement , m^aller commettre vis-à-vis de cet énergumène, de ce forcené jacobin ? moi , traiter amicalement

l'audience royale. 177

avec lui d'égal à égal ! Oublierai-je donc qu'après avoir mangé le pain de ma famille il a voulu trancher du seigneur avec moi ? oublierai-je qu'il a pris d'assaut la maison où il a été nourri par charité; qu'il y a vécu en maitr© lorsque j'étais chassé, proscrit, et que je n'avais pas un abri pour ma tête : non , jour de Dieu ! je ne l'oublierai pas , dussé-je vivre cent ans^ et »

La porte s'ouvrit en ce moment et les exclamations de M. de Kérolais furent interrompues par Bertrand qui annonça un gentilhomme ordinaire de Charles X.

Celui-ci invita le comte de la part du roi à se rendre le lendemain au château. M. de Kérolais demeura stupéfait : il se croyait oublié à la cour où il se montrait rarement , et aussitôt après le départ du messager royal , il mit son esprit à la torture pour comprendre le vrai motif d'une invitation semblable. Lorsqu'il l'eût deviné il se répandit en plaintes violentes et amères contre le ministre obstiné qui le mettait dans la nécessité cruelle de répondre à son prince par un refus. Il fut toute la journée d'une humeur massacrante qui n'était nullement adoucie le lendemain lorsquMl se fit coiffer plus soigneusement que de coutume par le fidèle Bertrand , et revêtit son costume de

député pour se présenter devant le roi. Enfin, il protestait encore énergiquement de son refus irrévocable, que déjà il montait le grand escalier et traversait les appartemens du château.

Assez de reproches ont été infligés à un monarque malheureux par une justice inflexible : le moment est venu d^apprécier sa conduite de sang-froid, d^en parler, non-seulement avec les égards dus à d^augustes infortunes ; mais encore avec le respect dû à la vérité. Les temps sont changés; il nVst plus permis à personne aujourdliui de se passionner dans Tadmiration ou le dédain , et ceux qui reconnaissent que la conscience du mal constitue seul le crime, n'auront garde de flétrir, en la blâmant, la conduite de Charles X dans les derniers temps de son règne. Il puisait ses inspirations dans les sentimens qui honorent le plus Fhumanité , il croyait entendre une voix supérieure à toutes les voix de la terre, qui lui conseillait un coup d'état, comme Tunique moyen de sauver en France le culte et la monarchie qu'il avait, avant tout , promis à Dieu de défendre : cette voix lui montrait, dans le texte même de la Charte, l'obligation de s'élever, en certains cas, au-dessus d'elle ; il fut convaincu et ne délibéra plus; il ne fut point parjure, car il ne crut pas l'être.

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Son malheur comme roi était de ceux que les peuples ne pardonnent pas. Charles était par sa naissance , par son éducation , par ses goûts , étranger à la France telle que la révolution Tarait faite. Il fut, de sa nature, trop ennemi des tendances de Topinion dans un temps où Fopinion était reine : aussi , vit-il constamment la France sous un faux jour , et ne calcul a-t-il pas assez la force du torrent contre lequel il luttait et qui finit par emporter sa couronne. Mais on aurait tort de le croire dépourvu de plusieurs des qualités les plus essentielles dans un souverain : lorsque ses préjugés ne Taveuglaient pas , on reconnaissait de la pénétration dans ses vu€S et de la sagacité dans ses jugemens. Ses manières et son langage offraient sur le trône un rare mélange de grâce et de dignité : il possédait au plus haut degré le don de gagner les coeurs ; et si Charles n'échappa point au sort commun des princes , en accordant souvent à Tintrigue ce qui n'était dû qu'au mérite, du moins il sut, comme son aïeul Henri IV , se faire pardonner un refus injuste ou un long oubli par la séduction de ses paroles , et , parmi ceux qui n'avaient reçu de lui aucune autre récompense de leurs longs services , il en était peu qui ne se crussent encore ses débiteurs. Le comte de Kérolais était

de ce nombre ; aussi son cœur battait-il avec violence lorsqu'il franchit le seuil de Fappartement royal , avec la ferme volonté de répondre par un refus à son maître.

Charles X était debout lorsque le comte entra : il tendit la main à son vieux serviteur aussitôt qu'il l'aperçut :

(( Eh bien , cher comte , lui dit-il , c'est aujourd'hui comme il y a trente ans : nous avons besoin de vos bons et loyaux services.

— Sire , maintenant comme alors , je serais heureux si je pouvais être réellement utile à votre majesté.

— J'en étais sûr : vous savez sans doute ce dont il s'agit aujourd'hui : mon ministre a dû vous instruire.

— Sire , dit en hésitant le comte , qui avait recours aux circonlocutions pour adoucir et voiler son refus , votre majesté , j'en ai peur, a conçu , dans cette circonstance , une trop haute idée de mes moyens. Elle me permettra de lui faire observer que. . .

— Je sais tout , cher comte , mais , à votre tour, vous me permettrez de n'être pas de votre avis : cet homme , j'en réponds , sera flatté de votre démarche.

— Mais, sire, serait-il impossible de trouver

l'audience royale. 18t

quelqu^m qui ait sur lui plus d'empire, et qui convienne mieux que moi a une telle mission ?

— Il importe à Fhonneur de mon gouvernement , reprit le roi d''un ton digne , que ce soit un homme comme vous qui la remplisse.

Le comte comprit la portée de cette réponse et tout ce qu^elle avait d^honorable pour lui. Sa résolution, quoique fortement ébranlée, n''était pas vaincue; mais il était si touché de Faccueil et des paroles du monarque quHl ne savait plus comment résister : enfin , il fit un effort désespéré :

(( Sire , dit-il , je vous jure que cet homme me déteste autant que je le hais. »

— Je n^en crois rien , reprit le roi , car on m'a dit qu'il a épargné votre château dans le temps où il aurait pu se donner le plaisir d\ mettre le feu. D'ailleurs, je connais ces genslà; ils ne hurlent souvent que pour être caressés, et alors ils flattent au lieu de mordre.

— Ah ! votre majesté augure trop bien de mes succès comme négociateur; je voudrais avoir autant de confiance qu'elle en moi-même: mais...

— Kérolais , dit le roi en le regardant d'un air grave et mélancolique, votre aïeul est mort à Fontenoy et un de vos oncles à Rosbach?

— Oui , sire.

t82 LIVRE V.

— Votre père a été blessé aux Tuileries le dix août?

— Oui, sire.

— Et vous y m^aban donnerez- vous dans le danger?

— Ah ! que demandez-vous , sire? Mon faible bras , mon sang , tout ce qui me reste , tout est à vous.

— Je le sais , je le sais , dit le roi avec émotion.

Il se tut un moment , inclina la tête , absorbé qu''il était dans ses pensées, et lorsqu''il la releva , elle offrait la noble expression d'une douleur profonde et résignée.

— Je nHgnore pas , dit-il , que ce que je désire doit vous coûter ; mais il y a des circonstances délicates où Ton ne peut employer qu'un ami , et j'ai pensé que vous feriez pour moi ce que vous n'auriez jamais fait pour vousmême.

— Ah ! sire î

— Ce n'est pas à un fidèle serviteur que je dois taire mes périls. Je ne me fais point illusion : ma situation est grave, très-grave, et, dans la lutte où mon honneur est engagé, il y va de mon trône, de ma vie.... Peut-être ne pourrai-je jamais récompenser dignement ceux à qui je dois déjà beaucoup et à qui je puis de-

l'audience royale. 183

voir plus encore. Je ne vous le cache pas

Dites maintenant, puis-je coinj^ter sur vous?

— A la vie , à la mort ! s^écria le comte attendri et maîtrisant à peine son émotion ; ordonnez , sire, je suis prêt.

— Merci , merci , mon vieil ami, dit Charles ' je n'attendais pas moins.

Et il lui tendit de nouveau sa main royale , que le comte saisit avec amour et respect , et qu'il pressa plusieurs fois contre ses lèvres.

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Chaque jour multipliait les occupations de Pierre Renaud , qui , avant de faire quelques démarches décisives, désira connaître exactement Tétat des esprits dans la capitale et les dispositions présumées du gouvernement. Accablé d^afFaires comme il Tétait, il n^ avait point le loisir de se rendre à Paris, et il était indispensable qu'il s'entretînt longuement avec un homme bien informé qui eût toute sa confiance. Il songea tout

l'entrevue. 185

d'abord à son neveu Christophe, qui, en sa qualité de rédacteur de V Oracle^ avait, depuis peu, gagné autant de terrain dans Festime de son onde qu'il en avait perdu dans celle du comte. Il lui écrivit et le manda auprès de lui à Rennes, pour concerter ensemble quelques mesures politiques de la plus haute importance.

Christophe se mit en route après avoir prévenu son oncle de sa prochaine arrivée. Renaud vint au devant de lui à une demi-lieue de la ville, et fut reconnu de loin à sa démarche et à son costume, qui n'avaient subi aucun changement : c'étaient toujours le chapeau à larges bords et la redingote brune à longues basques, accompagnés de la hautç canne à pomme d'argent qui achevait de donner un air patriarcal à toute sa personne : il se tenait aussi droit que jadis, et marchait d'un pas égal et ferme. Christophe fît arrêter la voiture aussitôt qu'il aperçut son oncle , et il se jeta dans ses bras. Renaud l'embrassa tendrement et marqua beaucoup de joie des titres qu'avait obtenus son neveu à l'estime des patriotes depuis l'avènement du nouveau ministère. Christophe fut étonné de le trouver en quelque sorte rajeuni : l'ardeur long-temps assoupie dans son ame s'était rallumée et rayonnait dans ses regards. Il parlait avec le feu d'un jeune homme , et il fallait cette

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