‹ Christophe SauvalChapitre 14 sur 32 · Î8G LIVRE · texte numérisé non relu

Î8G LIVRE

activité merveilleuse pour répondre à tout ce que la circonstance exigeait de lui.

Il eût été difficile de deviner son importance à Faspect de sa demeure : il habitait , au quatrième étage d"*un misérable hôtel , deux pièces mal closes , dont Tune nVvait point d^autre ornement qu'un vieux sabre que Pierre Renaud portait jadis en sa qualité de commissaire de la république aux armées de FOuest, et qu'il conservait comme une relique précieuse. Ses occupations étaient innombrables, et, quoiqu'il parût se multiplier lui-même, il avait besoin d'assistance , et demanda , pendant quelques jours, celle de son neveu,

Christophe prit un logement dans l'hôtel le plus voisin , et , dès son premier entretien avec son oncle , il comprit que ses idées politiques ne s'étaient pas modifiées plus que son costume : Renaud espérait bien ne pas mourir sans saluer le drapeau de la république , et rêvait une société nouvelle fondée sur l'abolition de toute autre distinction que le mérite. Il n'osait cependant émettre hautement ces vœux : les instructions qu'il recevait du comité-directeur de Paris étaient précises à cet égard ; car une semblable déclaration de principes aurait effrayé les électeurs. Il se bor-

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liait donc en public à montrer le triomphe de la raison comme résultat immédiat de la liberté la plus absolue, et le bonheur de la nation comme contenu en germe dans le suffrage universel. Mais avec Christophe il s^épanchait sans contrainte ; celui-ci , quoique champion fort ardent du parti libéral , ne partageait pas les opinions exagérées de son oncle ; mais il vit bientôt qu^il serait impossible de le ramener aux siennes , et , en cherchant à lui inspirer quelque modération , il fenfîamma davantage et s'^attira ses reproches.

— A propos , monsieur mon neveu , lui dit Renaud, donne-moi donc le mot d^une énigme. Comment diable as-tu fait pour vivre si longtemps dans l'intimité de cet enragé comte de Kérolais, toi, mon parent, toi, neveu d'un homme qu'il déteste ? Voilà qui passe toute croyance ; car je pense bien que tu n'as pas rougi de ta famille devant lui.

Renaud , tout en parlant ainsi , serrait avec force le poignet de son neveu , et le regardait de telle façon que Christophe n'osa dire la vérité ; il donna donc à entendre pour s'excuser, que le comte était devenu plus raisonnable et avait fait quelques progrès en modération. Ce qui pouvait rendre cette assertion vraisemblable, était l'effroi que la formation du nouveau

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ministère avait causé à plusieurs royalistes parfaitement connus et qui ne s'*en défendaient point. Cependant Renaud ne parut pas convaincu , et secouant la tête :

« Voilà qui est fort extraordinaire, dit-il; on prétend qu^il y a deux beaux yeux dans cette famille qui f aident à voir les choses à peu près comme tu les souhaites : cela est plus probable et je suis loin de t'approuver; car j'aimerais mieux te savoir sans abri et sans pain que passant ta vie avec des gens qui te méprisent ; et tu auras beau faire , ils te mépriseront , mon neveu. Ce vieux comte, que tu me dis s'être amendé , est bien le plus fier gentilhomme de la chrétienté ; et il serait pauvre comme Job , que Fespoir de rentrer dans son château, qu'à mon grand chagrin tu possèdes , n'arracherait de lui aucune concession. Au reste , c'est une justice à lui rendre , s'il a l'orgueil d'un démon , du moins il a les mains pures; il ne s'est pas engraissé des sueurs du pauvre. »

— Lui gardez -vous encore rancune, mon oncle ? demanda Christophe.

— Ah , répliqua Renaud , pourquoi a-t-il endurci mon cœur ? Il fut un temps , je te Fai dit , où nous ne pouvions vivre un jour Fun sans Fautre , où il me nommait son cher Rc-

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naud, où je Tappelais Henri ; mais il a dédaigné ma tendresse , il a répondu par Toutrage à ma générosité ; oh ! il m'a fait bien du mal I et ces souvenirs font bouillonner mon sang. Tiens , mon neveu , je préfère encore te croire; j'aime mieux penser que l'ingratitude de la cour, ou tout autre motif, aura modifié ses opinions ; j'admettrai , si tu veux , qu'il voit de mauvais œil le nouveau ministère , j'aime mieux cela que d'imaginer que le fils de ma sœur s'est long-temps et volontairement exposé à ses dédains et à ses insultes : cette idée-là me serait odieuse.

Christophe détourna l'entretien , et son oncle lui dit qu'une lettre reçue dans la matinée lui annonçait la visite très-prochaine d'un agent du comité de Paris. En effet , par une coïncidence singulière , dans le temps où les ministres députaient un envoyé auprès de Pierre Renaud , le comité-directeur lui en adressait un autre chargé d'instructions secrètes et fort importantes. Le choix de cet émissaire, lui disait-on , pourrait lui sembler étrange et la prudence défendait de le nommer ; mais c'était un homme sûr, et M. Renaud devait avoir entière confiance en lui.

Le lendemain , dans l'après-midi , le vieux patriote reçut un billet conçu en ces termes :

<( Une personne qui n'a pas eu l'avantage de voir M. Renaud depuis fort long-temps , souhaite d'avoir l'honneur de causer un moment avec lui : elle a de sérieuses communications à lui faire et désire ne se nommer que de vivevoix. M. Renaud est prié de dire s'il lui conviendrait de recevoir cette personne ce soir ou demain dans la journée. î)

— Qui vous a remis cela ? dit Renaud au domestique porteur de cette lettre.

— Un voyageur qui est arrivé de Paris ce matin.

— C'est mon homme , reprit Renaud , en se retournant vers Christophe. Mon ami, dit-îi au domestique, faites-moi le plaisir d'informer ce monsieur que je l'attends ce soir, le plus tôt sera le mieux.

Vers sept heures il entendit monter :

« Voici le personnage , dit-il , laisse-nous causer , mon neveu , et entre dans la pièce voisine. »

Il ouvrit une double porte , et Christophe passa dans la chambre à coucher , prit un livre et attendit la fin de l'entrevue , ne doutant pas aussi bien que son oncle , que le nouveau venu ne fat l'émissaire du comité directeur.

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Il avait , en se retirant , emporté un des deux flambeaux : la chandelle qui brûlait dans Tautre ne jetait qu'une pâle lueur, à laquelle ajoutaient peu d'éclat deux tisons fumans dans le foyer :

A peine avait-il quitté Tappartement qu'on heurta légèrement à la porte. Pierre Renaud ouvrit ; un homme entra , portant par dessus ses autres vêtemens une ample redingote. Il paraissait âgé d'environ soixante ans ; sa haute cravatte dans laquelle son menton s'enfonçait cachait le bas de son visage : il fit deux pas dans la chambre, et, ôtant son chapeau, il découvrit une tête poudrée et coiffée à l'ancienne mode.

<( Tubleu , pensa Renaud qui ne le reconnut point , voilà en effet un singulier patriote, on le prendrait plutôt pour un mousquetaire de Coblentz ; mais qu'importe après tout? Lafayette lui-même n'est-il pas marquis ? »

Le nouveau venu se tint immobile , et regardant Renaud en face, il lui dit d'une voix sourde et embarassée :

<( M. Renaud, je vous salue. »

— Monsieur, répondit celui-ci, je suis charmé de vous voir et depuis hier je comptais sur ce plaisir.

— Vous m'*at tendiez ? demanda Fétranger surpns.

— Sans doute , monsieur : il est vrai qu'on ne m'a point dit votre nom; mais je sais de quelle part vous venez ici , et je réponds que nous nous comprendrons à merveille.

— Comment !

— Je sais ce dont il s'agit : n'arrivez -vous pas de Paris ? N'obéissez-vous point , en venant ici, à une haute influence? Enfin ne remplissezvous pas près de moi une mission politique ?

— Oui , cela est vrai ; mais avant tout ^ dites-moi me reconnaissez-vous ?

Il releva la tête, et la lueur vacillante de l'unique flambeau donna en plein sur son visage que Tobscurité de l'appartement avait à peine jusqu'alors permis de distinguer.

Renaud le regarda fort attentivement ; puis fit une exclamation de surprise :

-^ Non , s'écria-t-il , en se reculant , cela n'est pas... et pourtant, si j'en crois mes yeux., allons , allons , je suis fou : c^est impossible.

— Je conçois votre surprise, dit l'étranger; mais vous ne vous trompez pas , je suis le comte de Kérolais.

— Vous ici ! vous chez moi !

-— Oui cela est étrange : il ne fallait pas moins pour me déterminer à cette démarche

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que ]a haute influence que vous me rappeliez tout à rheure. D^iprès vos paroles j''aime à {)enser que nous pourrons nous entendre; mais je regrette qu^on ait employé dans cette négociation un homme dont le choix, j^en ai peur, ne vous est pas agréable.

— Ne pensez pas cela , monsieur , je reconnais, comme je le dois, la démarche que vous avez consenti à faire auprès de moi : et pourtant, à vous parler vrai, plus je songe à notre rencontre , plus elle me semble étonnante : je ne sais si j'en dois croire mes yeux et mes oreilles. Mais veuillez vous reposer : nous causerons ensuite.

A peine furent-ils assis en face Tun de Tautre, à chaque angle de la cheminée , qu'un violent coup de vent ébranla la maison et faillit éteindre la lumière, en sifflant à travers les fentes de la porte. Novembre touchait à sa fin, Thiver sévissait déjà rigoureusement. Le comte tout transi frissona : Renaud s'en aperçut :

« Je suis fâché de vous recevoir si mal et dans une chambre si froide, dit-il , en soufflant son feu et y jetant une bûche ; mais je suis de ceux qui n'ont guère pensé à leurs propres affiûres en faisant celle des autres, et je m'en aperçois un peu tard aujourd'hui.

— Je vous en o^Fre autant, répondit le comte: 2. 13

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combien de mauvais drôles avons-nous vus au contrrire ne songer qu'à eux-mêmes en parlant du bien public ! ces gens-là ont été plus habiles que vous et moi.

— Encore , reprit Renaud , s'ils s'étaient contentés de s'enrichir aux dépens du peuple; mais ils ont menti à tous leurs sermens : ils avaient juré de défendre la liberté de leur pays , et lorsque leur pays les a faits puissants, ils ont aidé à l'opprimer pour le piller plus à leur aise.

— Ils ont fait leur chemin , dit le comte du même ton , en chassant la noblesse , en déclamant contre les titres et les privilèges ; et ensuite ils ont ressuscité à leur profit les majorats, et chargé leurs poitrines de plaques et de cordons.

— Eh ! mon Dieu oui; nos bras, notre sang, nos biens , tout pour la république , disaientils , et ils se sont faits les âmes damnées d'un tyran.

— Ils ont chassé leur roi légitime, dit le comte , pour se mettre aux genoux d'un usurpateur.

— Et ils se moquent de nous encore î ajouta Renaud exaspéré. Oh! je les maudis, les infâmes !

— Et moi , je les exècre et les abhorre , les

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vils coquins , s'écria le vieux vendéen avec une égale véhémence.

— Ah , Henri ! dit Renaud en se livrant à Tahandon irréfléchi qu^inspire aux hommes de sa trempe un sentiment énergique lorsqu'il est partagé , nous étions faits pour nous comprendre ; quel démon s'est mis entre nous ? Vous souvenez- vous d'autrefois ?

— Oui , Renaud , je m'en souviens , dit le comte d'un air triste et pensif, j'ai maudit comme vous les événemens qui nous ont faits ennemis.

Un silence assez long suivit ces mots : chacun des deux vieillards paraissait comme surpris des paroles presque affectueuses qui lui étaient échappées : cependant l'un et l'autre était réellement ému. Les yeux du comte se j)ortaient par intervalles sur la cicatrice d'une ancienne blessure que , dans leurs jeux avec les enfans du voisinage , Renaud avait reçue au front, en allant au-devant du coup destiné à £on ami; et il est mal aisé de dire quels gages de réconciliation auraient pu se donner ces deux hommes , rapprochés qu'ils étaient alors par les souvenirs du jeune âge si puissans dans l'arrière-saison de la vie, et par une antipathie commune pour une classe d'hommes qu'ils détestaient à des titres égaux quoique bien difîe-

reiis. Ils avaient , en outre, un vague espoir de sVntendre sur Fobjet pour lequel ils se trouvaient momentanément réunis. Renaud , il est vrai , osait à peine se fier aux apparences ; mais il était reconnaissant à son ancien ami de sa visite, quMl regardait, jusqu^à un certain point, comme une amende honorable ; et le vieux gentilhomme qui s^attendait à un accueil froid et hautain , savait gré à son hôte du ton conciliant de ses paroles. En un mot, une haine de quarante années s'endormait en eux pour la première fois , et leur ame s'ouvrait à des dispositions bienveillantes dont ils étaient euxmêmes étonnés.

Renaud rompit enfin le silence.

(( Parbleu, dit-il, j'étais loin de penser que je serais redevable de quelque satisfaction à ces enragés de ministres. »

— Que voulez - vous dire , interrompit le comte en se redressant.

— Je veux dire qu'il est assez bizarre que notre rencontre puisse , en quelque sorte , être attribuée au ministère ; mais , après tout , cela se conçoit, car il est bâclé de telle sorte que tous les bons citoyens sentent aujourd'hui le besoin de se rapprocher.

— Monsieur , dit gravement le comte en reculant sa chaise, ce ministère peut fort bien

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Urètre pas au goût de tout le monde ; mais , à coup sûr, il est im[)Ossible d^en trouver un qui ait de meilleures intentions , qui soit plus loyal , plus dévoué au roi.

— Je ne vous comprends pas à mon tour, répliqua Renaud , et il y a ici quelque chose d^nexplicable ; car enfin, ne venez -vous pas concerter avec moi le moyen le plus court de chasser ces gens-là ?

— Je viens de leur part , répondit froidement le comte.

— Bonté divine ! s'écria Renaud en se rejetant brusquement en arrière , comme un homme qui aurait pris une vipère pour une anguille, et qui reconnaîtrait son erreur : et moi qui étais assez fou pour vous croire raisonnable , pour penser que vous faisiez cette fois cause commune avec les patriotes !

— Moi , moi ! faire cause commune avec des jacobins , des régicides ? Et il faut que je dévore cette injure !

— Monsieur le comte , dit R.enaud retenant avec peine Texplosion de son dédain et de sa colère , ma supposition , tout absurde quelle était, ne vous fait point injure; elle vous honorait au contraire : mais enfin , puisque je me suis trompé , qu'étes-vous venu faire ici , et qu'avez-vous à me dire ?

Le comte maudissait tout bas la mission qu'ail avait acceptée, faisant un violent effort sur lui-même pour répondre avec calme :

— Monsieur, dit-il, ce que j^ai à vous proposer est à Tavantage de votre parti comme du nôtre.

— J^écoute , monsieur.

— Parmi les candidats que soutiennent vos amis dans Tattente d^une élection générale, il y en a quelques-uns dont les noms se rattachent à d^aiïreux souvenirs, à des scènes atroces; il y en a dont le choix serait un outrage à la personne du prince , et le roi de France ne doit pas être impunément outragé.

— Eh bien , monsieur ?

— Eh bien , la présence de ces hommes dans la Chambre exigerait , de la part du souverain, remploi de mesures violentes auxquelles la Charte elle-même Fautoriserait à recourir.

Ici Renaud fit un geste expressif. Le comte se hâta de poursuivre :

« Je vous entends , dit-il : les factieux s^agiteraient, n'est-ce pas ? Croyez-moi , si jamais Tépée était tirée du fourreau, un triomphe certain consoliderait le trône ; mais le roi aime son peuple, monsieur, et il gémirait d^un avantage qu'il n'obtiendrait qu'au prix du sang.

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— Le roi a bien de la bonté assurément, répondit Renaud.

— Dans les circonstances actuelles, poursuivit le comte sans paraître s'apercevoir de cette interruption , voici ce que les ministres de Sa Majesté vous proposent : ils sVngagent à n'apporter dans Farrondissement où vous exercez le plus d'influence , aucun obstacle à l'élection d'un candidat libéral , si vous renoncez à présenter un homme dont le choix , d'ailleurs fort douteux , serait funeste à votre propre cause.

— Nous devons être touchés de l'intérêt que nous témoignent les ministres de Sa Majesté; mais ils nous permettront de ne point accepter leurs offres.

— Vous refusez ?

T- Je refuse , monsieur. Depuis trop longtemps la France est bafouée par le pouvoir ; elle se lasse enfin , et il faut qu'elle proteste avec énergie contre les hommes qui pendant quinze ans ont abreuvé les patriotes d'humiliations et de dégoûts.

— Ceux que vous appelez patriotes, monsieur, auraient tort de se plaindre : ne jouissentils pas en paix et avec impunité des biens qu'ils ont ravis , et n'est-ce pas assez que le roi leur pardonne ?

— Il n'y a que les faibles ou les coupables

qui aient besoin dMndulgence ou de pardon , et les patriotes , croyez-moi , monsieur, n'en demandent à personne. Mais le jour approche où les comptes de chacun seront réglés. C^est vous qui avez jeté le gant à la France; car le choix de vos ministres est un crime de lèse-nation, et il faut répondre à leurs noms par des noms qui parlent aussi haut que les leurs.

— Mais alors ce sera la guerre.

— La guerre soit : nous Facceptons.

— Le sang versé retombera sur votre tête.

— Sur la vôtre, M. le comte, aujourd''hui comme jadis.

— Qu'osez-vous dire ? Après avoir été victimes de vos excès , en serons-nous encore responsables? Est-ce nous qui avons armé les pauvres contre les riches ? Est-ce nous qui avons démuselé le tigre ? Avons-nous enfin inondé de sang les échafauds , et fait ressembler la France bien plus à un repaire de bêtes féroces qu'à une nation d'hommes civilisés?

— Oui , c'est vous qui avez fait cela : car , en refusant au peuple la jouissance de ses droits, vous l'avez rendu furieux. Vous avez fait pis encore , car vous avez ameuté l'Europe contre la France ; vous avez applaudi aux désastres de la patrie et ri de ses malheurs, et vous avez fait cela parce que vous n'avez de

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français que le nom, et parce que votre orgueil d'aristocrate vous enivre et vous aveugle.

— Ah ! je vous reconnais , et je vous dois la vérité , dit le comte en se levant et en enfonçant son chapeau sur sa tête. Vous vous êtes trahi : c'est une basse envie qui vous dévore , et qui aiguise votre rage forcenée contre une noblesse qui vous a nourris vous et les vôtres. Vous la maudissez parce que vous êtes né de rien , et, pour être quelque chose , vous mettez la France en feu ; pour être heureux, il vous faut du sang de noble et de prêtre à boire , et des têtes de rois à ronger.

— Comte de Kérolais, dit Renaud en se levant à son tour ivre de colère, je vous connais aussi. Je sais que vous faites moins de cas de la France que du plus mince rameau de votre arbre généalogique ; je sais que vous n'avez souci du peuple qu'autant qu'il rampe devant vous ; que vous trôneriez volontiers sur son cadavre , et qu'avant de l'accepter pour maître , vous feriez le vœu de Caïus, souhaitant qu'il n'eût qu'une tête , pour la trancher d'un coup.

— Horreur ! s'écria le comte exaspéré ; vous me rendrez raison , car vous avez menti !

— Votre vie ou la mienne! dit Renaud.

Et il s'élança sur le vieux sabre suspendu à la muraille ; puis il s'arrêta tout à coup en face

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de son antagoniste et laissa retomber son bras.

— \Jne épée ! demanda le comte en trépignant de fureur , donnez-moi une épée !

Christophe accourut au bruit : la double porte qui le séparait d'eux Tavait empêché de reconnaître la voix du comte ; il n'entendit que des cris confus , et , craignant que son oncle ne fût en péril , il vola à son secours. Quelle fut sa surprise et sa confusion lorsqu'en ouvrant la porte, ses yeux rencontrèrent les regards enflammés du comte !

— Viens , mon neveu , dit Renaud aussitôt qu''il Taperçut, viens m''aider à me souvenir que M. de Kérolais est sous mon toit et qu'il est sans armes.

— Votre neveu ! repiit le comte interdit à son tour , quoi ! c'est là votre neveu !

— L'ignorez-vous ?

— Je l'ignorais.

Et se tournant vers Christophe , le comte lui dit avec un souverain mépris :

— Le mot de l'énigme est donc trouvé, monsieur : voilà où aboutissent tant de recherches sur votre noble origine ! Allez , et sachez que j'aimerais mieux mendier le reste de mes jours que de recouvrer mon héiitage de votre main ,

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que (le Tacheter par une alliance honteuse avec

le petit-fîls du hailli de mon père avec le

neveu de cet homme.

Et, en parlant de la sorte, le comte montrait du doigt Pierre Renaud.

— Voilà ma vengeance , dit-il : je n^en demande pas d^autre.

Il sortit, laissant Christophe attéré de cette rencontre imprévue. Ce dernier , dans son saisissement , n'avait pu trouver un mot à répondre, et il était encore stupéfait, lorsqu'un autre orage fondit sur sa tête aussitôt après le départ du vieux gentilhomme.

— Ainsi donc, lui dit son oncle en tournant vers lui son visage courroucé , vous reniez vos parens , et vous courez après des parchemins î Malheureux î quel triomphe a obtenu sur moi cet homme , grâce à votre indigne faiblesse : car il savait que son dédain en tombant sur vous, m'accablerait moi-même. Vous pouvez partir : je n'ai plus besoin de vos services.

— Mon oncle... mon oncle ! Pardon ! ô pardon ! dit Christophe pâle et tremblant de fureur. J'ai eu tort... je suis coupable... envers vous... envers les miens... Maintenant je sais , je connais tout... Malheur, malheur à cet homme ! je le déteste... je le maudis... et je me vengerai !

La colère de Christophe calma celle de Renaud ; il comprit ce que souffrait son neveu , et il lui épargna de nouveaux reproches.

Christophe se crut délié de tout devoir envers un homme qui Tavait foulé aux pieds : la plaie de son amour-propre torturé fut incurable; et dans sa frénésie à la suite de cette affreuse scène , il regarda comme légitime tout moyen de s^assurer de la personne d^ Alice, de rendre au comte outrage pour outrage; il ne rêva plus que vengeance... il se sentit capable de tout.

Mu Salon.

Dans la soirée du 25 juillet 1830 il y avait réunion d^ intimes chez madame d^Orgeval : tous les membres de la famille Kérolais s'y trouvaient rassemblés à Texception du comte et de son fils Alfred ; ce dernier servait alors dans un des régimens qui tenaient garnison aux environs de Paris. Le comte remplissait à Saint-Cloud ses nouvelles fonctions de gentilhomme honoraire de la chambre, distinction

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qui lui avait été récemment conférée en récompens3 du dévouement dont il venait de donner une preuve si éclatante.

Jamais, sans des circonstances difficiles et extraordinaires, il n^eût obtenu cette faveur si recherchée. Semblable à ces astres qui à la clarté du jour échappent aux regards , et qui se révèlent la nuit par Téclat merveilleux dont ils brillent , le comte de Kérolais avait été méconnu , ignoré dans les jours de royales splendeurs et de prospérités ; il fallut que Thorizon s^assombrît autour du trône pour mettre en lumière son dévouement incomparable et toutes ses vertus, et cVst ainsi qu'ail devint homme de cour à la dernière heure de la monarchie : il n^obtint d^ailleurs qu^une distinction onéreuse ; car ses ressources pécuniaires étaient si bornées, qu'ail fut obligé d'emprunter pour subvenir aux dépenses de sa charge. Il se trouvait , ainsi que nous Tavons dit, le 25 juillet de service auprès du roi.

Ce jour-là chacun pressentait dans le salon de madame d'Orgeval , que la crise politique approchait de son terme , et chacun affectait la sécurité la plus grande au cas que le roi se décidât à faire acte d\autorité. La prise récente d'Alger était, à ce sujet , le point de départ et le texte favori des déclamations.

UiX SALON. 209

— On met en doute le pouvoir du roi, disait madame d^Olbreuse, et il vient pourtant de réussir où Charles-Quint avait échoué !

— Oui, répondit madame d'Orgeval, la conquête d'Alger est un beau triomphe; et je compte qu'avant peu le drapeau blanc ralliera tous les naturels de ce pays-là.

— Oui , madame , dit M. d'Arci , heureux de pouvoir placer à tort et à travers une phrase officielle, la religion y fleurira bientôt à Fombre des lys.

— En effet , reprit madame d'Olbreuse , les Bédouins pourraient bien un de ces jours faire honte aux Français; car ce peuple a conservé, dit-on , ses mœurs primitives, tandis que nous sommes une nation d"égénérée , profondément corrompue.

— En vérité , madame , s'écria le vieux chevalier de Gournac , nos Français ne sont plus reconnaissables : autrefois ils applaudissaient aux triomphes de leurs armées , et je me souviens qu'en 1779 ou 1780, lorsqu'on apprit à Paris que M. le comte de Guichen avait battu Rodney , le peuple était dans l'ivresse , bien que notre cause fût mauvaise. Je l'ai revu ce même peuple , il y a trois jours: croiriez-vous qu'il n'a pas seulement eu le cœur de se réjouir du succès de nos armes , et de montrer

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un peu d'enthousiasme sur le passage de sa majesté ?

• — Et tandis que messieurs les jacobins se donnent les airs de bouder à Paris , répliqua Fabbé Chorrin , ils ont Tinsolence de faire à Lyon une ovation à Lafayette. Vous avez sans doute vu , dans le journal , ces quatre-vingts mille hommes qui sont sortis au devant de lui et qui lui ont fait cortège c'est inquiétant.

— Bah ! interrompit d'Arci , tout cela vient d'une seule et même source : c'est le comitédirecteur.

— Ah ça , s'écria Gournac , c'est donc une bête enragée que ce comité-directeur ? Si j'étais roi , j'en finirais d'abord avec lui.

— Vous avez raison , reprit d'Arci , et si l'on faisait passer par les armes une demi-douzaine de ces gens-là , on aurait bon marché des autres.

— L'arrêt serait sévère , dit madame d'Orfeuil qui jusqu'alors avait gardé le silence.

Alice , assise auprès d'elle devant un métier de tapisserie , releva la tête et regarda sa sœur d'un air expressif.

— Monsieur a raison, dit un personnage, qui, introduit depuis peu dans la société de madame d'Orgeval , cherchait à se faire valoir par l'exagération et la violence de son royalisme ; il faut

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un exemple , et si Fon faisait taire de la même façon quelques-uns de ces journalistes qui empoisonnent le publiera commencer par M. Sauvai, tout irait au mieux.

Cette sortie malencontreuse mit à la gêne ceux qui connaissaient les relations qui avaient existé entre Christophe et la famille Kérolais. Madame d^Olbreuse rompit Fentretien :

— Mon Dieu ! ma chère , dit-elle en jetant les yeux sur le travail d'Alice , prenez garde à ce que vous faites : vos derniers points ont tout brouillé.

— Il est vrai, répondit Alice; je n'y vois plus... c'est assez pour ce soir.

Elle posa son aiguille , repoussa son métier , se leva et sortit avec calme et dignité.

Madame d'Orge val lui lança un coup d'œil foudroyant : chacun se regarda , et il y eut un moment de silence.

— Ah ! si le roi voulait ! reprit enfin madame d'Olbreuse.

— Mais la nation , madame, la nation , que dirait- elle? demanda d'Orfeuil d'un ton pédantesque.

— Que parlez-vous de la nation ? dit le chevalier en bondissant sur sa chaise ; il n'est plus question de la nation en France, Dieu merci ! Ces mots-là nous ramèneraient droit à 93. Le

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peuple a donné sa démission : un caporal et quatre hommes suffiraient pour mettre lesrécalcitrans à la raison.

— Oui vraiment, ajouta Tabbé Chorrin en souriant d^une manière fort agréable, coulez une poignée de sel dans un canon , et je vous réponds qu^ils détaleront bon train.

— Bonaparte connaissait les Français, et c'était un fier homme, dit d'Arci qui oubliait alors qu'*en 1814 il avait promené à la queue de son cheval le portrait de Fusurpateur; à la place du roi il ferait joliment sauter ces messieurs.

— Oui , reprit Gournac, la force , la force : il nY a que la force pour réussir.

La porte du salon s'ouvrit et le comte entra : il avait Pair grave et soucieux. Il salua la compagnie et annonça une grande nouvelle : on fît cercle autour de lui. Le roi, dit-il, venait de faire un coup d'état ; et il communiqua aux assistans les dispositions principales des célèbres ordonnances qui devaient paraître le lendemain.

— Bravo! dirent plusieurs voix.

— C'est maintenant que Charles X est roi ! s'écria madame d'Orge val.

— Il se montre enfin, dit la marquise, le digne descendant de Louis XIV.

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