UN SALON
— Parbleu ! reprit à son tour le chevalier , il sera curieux de voir la sotte mine que feront demain messieurs les jacobins.
Peu à peu cependant Tenthousiasme devint moins bruyant : plusieurs petits groupes se formèrent dans le salon où Ton ne causa plus qu^à demi-voix , et bientôt après , lorsque rassemblée se sépara , Finquiétude se lisait sur le front de plusieurs de ses membres , quoique tous crussent avoir remporté une victoire. Ils ressemblaient à ces voyageurs qui gravissent intrépidement les flancs d^un mont escarpé dont la cime se perd dans les nues , et qui , parvenus au sommet, sont saisis de vertige après le premier cri d^admiration, et mesurent avec stupeur le rocher taillé à pic sous leurs pas et Tétroit sentier suspendu sur Fabîme.
fraie jourg» — parb et 6aint-€louî>.
Christophe se trouvait le lendemain avec le vieux général ami du baron Plumet chez ce dernier , lorsque la fatale nouvelle commençait à se répandre dans Paris. Ils ne surent tous trois d'abord que ce que la rumeur publique leur apprit : la charte, disait-elle, avait été indignement violée ; toute liberté de la presse était détruite, et le régime du bon plaisir succédait
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au régime légal. Le Moniteur enfin conhrnia ces nouvelles:
— Je Tavais bien prévu , dit le baron après avoir lu : voilà le dénouement inévitable de quinze ans d'intrigues et de complots contre nos libertés. Cest affreux, c'est abominable; c'est un crime de lèse-nation. La contre-révolution est flagrante ; elle est faite si nous ne disons mot , et nous sommes des lâches si nous souffrons une pareille indignité.
— Il n'y a plus qu'à monter à cheval sans phrases , dit le général , et nous verrons de quel bois se chauffent messieurs de Coblentz.
— Hélas , reprit le baron , nos Français depuis long- temps ne savent plus que tendre le dos aux étrivières. Voyez ces Parisiens , dit-il en regardant par la fenêtre , ils se promènent , ils font leurs affaires, ils mangent, ils dorment, et puis c'est tout : Va, peuple de brutes, tu mérites d'être esclave ; ah , général ! s'il y avait seulement dans tout ce peuple une douzaine d'hommes de cœur comme vous et moi , nous verrions beau jeu ; mais l'égoïsme nous perd ; l'égoïsme , messieurs , voilà la grande plaie du siècle !
Le baron , comme on voit, faisait rage en paroles. Christophe et le général le quittèrent pour aller aux informations : ils rencontrèrent
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au Palais-Royal Pierre Renaud , qui était venu depuis huit jours à Paris , dans Taltente de quelque grand événement , et qui , le Moniteur à la main , déclamait avec chaleur, et saluait déjà la résurrection de la république une et indivisible. Ils furent rejoints par quelques amis, et un plan de résistance fut arrêté pour le jour suivant. Les journalistes devaient donner Fexemple, plusieurs se réunirent et rédigèrent, sur rheure , Ténergique protestation qui parut le lendemain dans les journaux. Christophe composa un violent article et passa une partie de la nuit à en surveiller Fimpression : son confrère Ledoux ne s^était encore montré nulle part ; Christophe courut chez lui le mardi au point du jour, il apprit à sa porte qu^il était malade , et il lui fut impossible de le voir. Il retourna sur-le-champ à son poste au bureau du journal où il ne tarda point à soutenir un siège.
Paris commençait à bourdonner comme une ruche d** abeilles à Tap proche de Fennemi , et Fon sait les événemens de cette journée mémorable qui finit au bruit de la fusillade et des cris de vengeance de la multitude.
Le lendemain Finsurrection éclata partout à la fois, il devint indispensable de coordonner les mouvemens ; le besoin de chefs se lit sentir :
TROIS JOUUS. — PAUIS KT SAÎi'V T-CLOUD. 217
il était urgent que des députés se missent à la tète du peuple insurgé; plusieurs remplirent dignement ce devoir périlleux; mais ils étaient en petit nombre et il importait que leur exemple fût suivi. Renaud songea au baron Plumet avec qui depuis quelques jours il se retrouvait sur un pied aussi familier qu^autrefois : il alla donc chez lui en toute hâte , pour Tengager à se joindre à ses collègues. La même pensée vint à Christophe : Fonde et le neveu se rencontrèrent à la porte du baron : elle était défendue , ils forcèrent la consigne , pénétrèrent jusqu^à lui, et le trouvèrent pâle et défait.
— Quoi ! qu**}^ a-t-il ? Que venez-vous faire ici, demanda M. Plumet, dès qu'il les aperçut... Votre nom, M. Sauvai, figurait parmi les signataires de la protestation : c'est fort imprudent à vous.
— Il ne s'agit plus de cela , dit brusquement Renaud.
— Ah , grand Dieu , comme vous voilà faits î ajouta le baron en jetant un regard de stupéfaction sur la cocarde des nouveaux venus et sur leurs vêtemens souillés par le combat.
— Allons , trêve aux paroles , dit Renaud : c'est maintenant que tous les hommes de cœur doivent payer de leur personne : on ne se bat plus à coups de langue , mais à bons coups de
fusil. Vive Dieu ! c'est comme en 89 quand nous marchions sur la Bastille ! Es-tu sourd , ami Plumet , que tu n''entends point le tintamare des rues ?
. En ce moment le bruit d\ine violente décharge d^artillerie fît bondir le baron.
— Ventrebleu , dit celui-ci , je n''en tends que trop bien : c''est ce peuple qui est sourd et aveugle... Ne voyez-vous pas là-bas défiler la cavalerie, les canons, une forêt de baïonnettes... Affronter tout cela , c'*est se jeter dans la gueule du diable.... Miséricorde.... quel tapage infernal ! . . , Mais voyez donc , Renaud \ voyez les enragés : ils courent comme à la noce.
— Et nous sommes de la fête, s'écria le vieux patriote, et, nous t'emmenons avec nous si tu es digne d'être des nôtres.
— Moi , moi I mais vous n'y pensez pas. Et que voulez-vous que j'aille faire là-dedans?
— Il faut y paraître , dit gravement Renaud, en costume de député , d'élu du peuple ; il faut montrer à ces braves gens que les interprètes de la loi , les seules autorités qu'ils reconnaissent , combattent avec eux du bras et du cœur; il faut qu'un pouvoir civil et central soit à ce peuple ce que la tête est aux membres. Allons , Plumet , du courage : voilà l'heure où les députés qui feront leur devoir acquerront une
TROIS JOURS. — TAniS ET SAIIMT-CLOID. 219
gloire immortelle , et la patrie attend dVux qu^ils fassent leur devoir.
Les yeux de Renaud jetaient des flammes tandis quMl parlait , et il finit par saisir violemment le bras de son ancien collègue , en disant d^une voix de tonnerre :
— Allons , marchons î
Le baron fit un saut en arrière , comme s'il eût senti la pression d'une tenaille ardente.
— Un moment, un petit moment! dit-il, peste ! Renaud , comme tu y vas , mon vieux ! La patrie..,, tout pour la patrie.... eh! sans
doute mais cependant il est aussi permis de
penser un peu à son cou , car la patrie a besoin de bons citoyens , et le^r devoir est de se conserver pour elle.
Les joues de Renaud devinrent pourpres : Christophe vit Forage prêt à éclater , et tentant un effort pour le prévenir :
— Monsieur le baron, dit-il, vous pensiez hier qu'il n'y avait pas de temps à perdre , et promettiez d'agir si vous étiez secondé.
— Assurément : je ne demande pas mieux , moi ; mais ce n'est pas une raison pour faire des folies. Il fallait protester et refuser l'impôt; il fallait organiser ses forces et régulariser la résistance avant de casser les vitres; il fallait...
— Laissons ce lâche ! s'écria Renaud en en-
traînant son neveu ; laissons-le , te dis-je : de telles mains flétriraient le plus beau triomphe.
— Allons, il se fâche maintenant, dit le baron. Diable incarné , ne comprends-tu pas que je suis des vôtres , que ta cause est la mienne ? Eh ! je ne demande pas mieux que de vaincre , moi , et on nVst pas un lâche parce qu^on veut temporiser quand on n^est pas le plus fort.
— Mais hier vous disiez , ajouta Christophe, pendant que son oncle était attiré près de la fenêtre par le bruit plus rapproché du combat.
— Je disais , jeune homme... je disais.. Ah! la maudite musique... ce canon fait un bruit de cent mille diables !.. Je n^ai jamais dit qu'il fallût faire feu avant fheure... Ah juste ciel! cVst fait de nous... regardez donc : les voilà., voilà les cuirassiers., le peuple est en déroute., eh bien, eh bien!.., où allez-vous donc tous deux ?
— Rallier les patriotes, cria Renaud, en se précipitant avec Christophe vers Tescalier.
— Arrête , dit le baron avec anxiété , arrête, fou que tu es... tu vas te faire tuer à ma porte et me compromettre., entends-tu le galop des chevalix?.. Attends au moins quMls soient passés... M. Sauvai, je vous en supplie, retenez ce diable d^homme et pour Dieu , cachez cette cocarde !
TROIS JOURS. — PARIS ET SAINT-CLOUD. î*?!
— Tais toi , misérable , vociféra Renaud du bas de Tescalier.
— Ne sortez pas, dit encore une fois le baron désespéré... au nom du ciel, Renaud, quW ne te voie pas sortir d'ici... je te dis que tu vaste faire hacher et on mettra le feu à ma maison... fermez la porte au moins.
Renaud tira le cordon lui-même et sortit avec Christophe tandis que le baron criait à son portier.
— Tiens ta porte close, imbécille, et n'ouvre à personne.
Une barricade improvisée coupait la rue à quelques pas de cette maison. La cavalerie s'était arrêtée devant elle et le peuple commençait à se rallier. Renaud courut sur-lechapip au poste le plus dangereux , et , saisissant le drapeau tricolore qui flottait sur la barricade , il Tagita au-dessus de sa tête et ramena une multitude d'hommes qu'il enflammait du geste, de la voix et du regard. Au même instant les troupes royales , en se repliant , démasquèrent une pièce de canon braquée sur la barricade qui vola en éclats au premier feu : En avant y patriotes, dit Renaud d'une voix formidable, et mille bouches répétèrent : en avant y en avant; il se précipita sur la pièce , l'emporta au pas de course et la tourna sur
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rennemi qui se retira en désordre : le champ de bataille resta au peuple , et Renaud courut à d^ autres triomphes.
Il communiquait à tous autour de lui sa brûlante énergie , sa parole faisait vibrer dans les cœurs les plus nobles cordes , et il suffisait de le voir pour comprendre quHl se fût montré plus terrible encore à Tégard des siens , s^'ls eussent souillé leur victoire, qu^ envers Tennemi qu^il attaquait en face : mais Tenthousiasme qu'eût inspiré sa noble figure à tout observateur impartial, eut été mêlé d'inquiétude à Taspect de quelques hommes qui combattaient à ses côtés : Maxime Corbin était de ce nombre ; Maxime fut aussi un héros ce jour-là, et quoiqu'il n'obéît alors qu'à un instinct sanguinaire, à une envie haineuse et féroce, lui aussi devait, le lendemain , faire valoir des titres à la reconnaissance de la patrie. Cependant, électrisé par d'héroïques exemples , et surtout par le sentiment de la justice et delà grandeur de sa cause, le peuple en masse s'élevait au-dessus de luimême , et déjà , sur tous les points , la victoire se déclarait pour lui. Renaud se montrait partout où il y avait un péril à braver , une palme à cueillir : ce fut lui qui planta le drapeau sur l'Hôtel-de-Ville , ce fut encore lui qui le lendemain entra le premier en vainqueur aux