‹ Christophe SauvalChapitre 17 sur 32 · TROIS JOURS. — PARIS ET SAINT-CLOUD · texte numérisé non relu

TROIS JOURS. — PARIS ET SAINT-CLOUD

— Un drapeau sur THôtel-de-Ville ! . . . . le drapeau tricolore!

Il devint pâle et se tut : ce drapeau lui révélait sa destinée.

Les assistans furent frappés de stupeur : le comte révoqua le fait en doute.

— Vous vous trompez, monseigneur, ditil, en saisissant lui-même Tinstrument.

— Je Fai bien vu, répondit le prince.

— Et qu^importe ! s'écria le comte après s'être assuré par ses propres yeux de la vérité, qu'importe, monseigneur, que les factieux obtiennent un avantage momentané ! Ils paieront cher cette échauffburée. Que le roi fasse un appel aux Français contre le bonnet rouge ; qu'il rallie autour de lui ses fidèles serviteurs ! Il ne manquera pas de bonnes lames, je vous jure, et il sera bientôt plus roi en France qu'il ne l'a jamais été.

Outre les fâcheuses nouvelles qui arrivaient du dehors , le comte trouvait de nombreux sujets d'irritation dans l'intérieur du château. Il s'indignait de Tégoïsme qui perçaitMans les discours de la plupart de ceux qui , comblés des faveurs de la couronne , semblaient , en ces instans terribles , beaucoup plus occupés d'euxmêmes que de leur maître, et ce qui affligeait surtout son cœur passionné , c'était le flegme

apparent du monarque , dont le visage et les manières ne trahissaient aucune émotion violente, lorsque déjà le tocsin sonnait la dernière heure de ses royales prospérités.

M. de Kérolais ne se rendait pas compte des dispositions intimes du prince dans cesmomens d^ angoisse pour ses plus zélés partisans. Médiocrement dévot, et considérant moins la religion dans son esprit que dans ses formes, il comprenait peu le calme et la résignation que Thomme obtient d'une foi vive et profonde , et ne voyait pas que le roi , convaincu d'avoir accompli un. grand devoir , puisait dans cette assurance la force nécessaire pour se maîtriser lui-même , pour se montrer confiant encore dans le succès lorsque déjà Tespoir s'éloignait de son cœur. Charles se soumettait en victime pieuse et dévouée aux arrêts de la Providence, et, bien qu'il sentît son trône trembler sous lui, il croyait devoir à ses défenseurs , à lui-même , de ne point paraître chanceler et désespérer de sa fortune avant que le ciel eût prononcé. Aussi ne montrait -il aucune altération dans son langage ou sur sa physionomie, et n'avait-il permis de rien changer à l'étiquette ou aux habitudes de sa cour : les communications les plus graves n'arrivaient jusqu'à lui que dans les formes voulues par l'usage : le

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mercredi , le jour même où le prince enfant avait vu le drapeau tricolore sur FHotel-de- Ville , il y eut jeu dans les salons du château comme de coutume; enfin les plats de la table du roi étaient encore portés en grand appareil, et riîuissier qui les précédait , la baguette à la main , ordonnait à chacun de se découvrir devant le diner royal, lorsque le peuple souverain essuyait aux Tuileries ses bras sanglans sur le velours du trône. L^ame ardente du vieux comte bouillonnait à la vue de ces puérilités , et il accusait en secret d'insensibilité le prince qui les tolérait , préférant cent fois les larmes que versait Madame, et le trouble visible du dauphin, à Fimperturbable sérénité du monarque.

Dans la matinée du jeudi les bruits les plus sinistres circulaient à Saint-Clou d : le tocsin et le canon s''entendaient sans relâche ; on disait que la garde se repliait et que Marmont allait évacuer Paris ; et tandis que la consternation s'emparait de tous les esprits , le roi et sa famille écoutaient la messe dans la chapelle du château. Le comte , debout dans la galerie, observait en silence cette famille agenouillée devant le Dieu qui l'éprouvait avec rigueur. Tout à coup un cri d'alarme est jeté au-dehors ; mille voix le répètent , il retentit jusque dans

la chajielJe , et la garde prend les armes. 3L\DAME se lève épouvantée , ^Mademoiselle imite sa mère dont elle saisit la main , le jeune duc lève la tète et interroge des veux

son gouverneur. Le roi, toujours calme, fait un geste , il est compris : Madame et ses enfans reprennent aussitôt leur pieuse attitude, et le service s\ichève comme aux jours de la pfus parfaite sécurité.

L'alerte avait été faussement donnée. Le roi , au sortir de la chapelle , traversa lentement la galerie , adressant à chacun une parole gracieuse sur son passage. Le comte Tavait précédé dans son appartement et s'^arréta seul k Técart sur le chemin du roi , dans Fembrasure d'une fenêtre. Là , pensif, il gémissait de fin différence apparente du prince , lorsque Charles , en passant devant lui , regarda son vieux serviteur avec une expression déchirante et détourna la tète. Ce fut assez; le comte devina ce qu'il n^avait point compris jusqu'alors, i] avait lu dans le cœur de son prince, et il eiit donné mille vies, si , en les sacrifiant , il avait pu lui rendre un seul fleuron de sa couronne.

Au même instant le bruit rapide de deux voitures se fit entendre dans la cour du palais, et, presque aussitôt, sept hommes couverts de

TROIS JOIRS. — PAKIS ET SAI>T-CLOl D- îl'J

poussière , pâles , defiiits , et portant écrits sur leur visage les desastres de la monarchie, £^ravirent lentement Fescalier de marbre du château : c'étaient les ministres signataires des ordonnances du 25. Ils ne rencontrèrent que froideur et inimitié au heu même où ils s'étaient vus si récemment Tobjet de tant d'adulations ; ceux qui se pressaient auparavant sur leurs pas évitaient leur contact ou leur approche , comme si ces hommes infortunés étaient atteints d'un mal contagieux. Deux d'entre eux surtout paraissaient navi^s de douleur : le comte s'approcha du plus jeune , qui étendu sur un canapé , semblait comme privé de vie et couvrait son visa2"e de ses mains. Le vieux fientilhomme tendit la sienne à cet homme malheureux et entreprit de le consoler , car il ne pouvait comprendre que l'infortune fût un titre au mépris et à l'abandon.

Cependant de toutes parts les populations s^insurgeaieut , et , dans la nuit , le depait de la flmiille royale fut résolu.

Le roi , après avoir mandé successivement auprès de lui quelques serviteurs dévoués , fit appeler le comte. Celui-ci , en entrant, surprit Charles assis et pensif, le front appuyé sur sa main. Le roi , dans son accablement, n'aperçut pas d'abord le vieux gentilhomme; enfin, levant

la tête , il le vit , et, d'une voix ferme encore :

rt Kérolais , lui dit-il , je vais partir , nous allons nous séparer encore une fois. »

— Sire , répondit le comte avec effusion , que votre Majesté daigne m'accorder une grâce, quelle me permette de ne la point quitter, de l'accompagner partout.

— Non, mon ami, dit le roi attendri , non , cela ne se peut pas : vous avez dignement rempli votre tâche de sujet loyal et fidèle... Ce n'est pas à votre âge que l'on doit courir les chances de l'exil. . . Mon absence peut être longue.

— Sire , je ne demande qu'à mourir près de vous et pour vous : souffrez que je vous suive.

— Non, non, je ne veux pas... D^ailleurs , dans les événemens qui se préparent j'aurai besoin de cœurs dévoués partout. Maintenant donc 5 adieu mon vieil ami , ajouta le roi dont la voix émue s'affaiblissait : encore une fois adieu.

Le comte se jeta sans pouvoir parler aux genoux de son maître qui le releva d'une main affectueuse, et les larmes royales inondèrent les joues du vieux serviteur.

Quelques instans plus tard , Charles traversa

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