‹ Christophe SauvalChapitre 3 sur 32 · CAPITULATION. G'J · texte numérisé non relu

CAPITULATION. G'J

et, plus récemment ^ après celJe de son oncle André , qu'on envoyai à son adresse tous ses papiers de famille. Une lettre de Pierre Renaud l'attendait chez lui depuis plusieurs jours : le vieux patriote Pavait écrite avant de savoir Fissue du procès du comte et Facquisition du domaine de Kérolais par son neveu : elle était conçue en ces termes :

« Mon cher Christophe , mon enfant , pardonne si je me plains d'être un peu négligé par toi ; car maintenant que je ne te vois plus, mon plus grand bonheur est de te lire, et voilà longtemps, bien long-temps que je n^ai reçu de tes nouvelles. Mes sentimens n'ont pourtant point changé. Je te porte comme autrefois dans mon cœur, et mon plus grand bonheur sera toujours d'apprendre tes succès pour la bonne cause. Souviens-toi , mon ami , de ce que je t'ai dit il y a bientôt quatre ans : la carrière politique est semée d'écueils , les séductions y sont grandes et les chutes terribles : te voilà parvenu au point où la France saura si , dans tes actes , tu n'as eu que son avantage et sa gloire pour but , ou si tu as écouté en toute chose les suggestions de l'intérêt personnel ? Je ne te cache pas, mon enfant, que tu as beaucoup d'ennemis qui t'adressent ce reproche; mais

j'aimerais mieux mourir que le croire mérité , et, tant qu'il y aura un souffle de vie dans la poitrine de ton oncle Renaud, tu peux compter sur un chaud défenseur. J'ai appris avec beaucoup de peine, je te l'avoue, tes relations avec des hommes qui ont juré d'étouffer les derniers fruits de notre glorieuse révolution de 89 , et en particulier avec une famille qui a eu des torts si graves envers moi : je sais que ces relations sont l'effet d'un hasard malheureux, et continuent pour des motifs étrangers à la politique , je sais que le chef de cette famille t'a chargé de défendre ses intérêts devant les tribunaux ; mais je verrais avec douleur vos rapports mutuels se prolonger au-delà du temps strictement exigé pour le procès. N'oublie pas, mon enfant, les paroles que tu as entendues de ma bouche , qu'elles t'apprennent à connaître une race incorrigible : point de trêve avec ces hommes tant qu'ils auront en main le pouvoir de nuire , car ils se regardent comme une race à part , comme une nation de vainqueurs campée au milieu des vaincus. Ne pense pas avoir rien fait, mon neveu , aussi long - temps que le peuple n'aura point recouvré le plein et libre exercice de l'autorité souveraine, et que la sainte égalité ne sera point redevenue la loi suprême de la

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patrie. De grands événemens se préparent, la France est dans Tattente, et des signes certains annoncent la chute de nos oppresseurs... Cette espérance rechauffe et vivifie mon cœur : si dans un avenir prochain la grande voix du peuple se fait entendre , s'il pousse un cri de vengeance et de liberté , ce cri aura de Técho dans ma poitrine ; il me rendra mes jeunes années , mon vieux sang bouillonnera dans mes veines comme autrefois : j'en répandrais la dernière goutte avec délices pour la cause nationale , heureux de revoir encore une fois nos glorieuses couleurs. Adieu mon enfant. — Ton oncle affectionné,

Pierre Renaud.

Christophe, en répondant à son oncle, lui cacha soigneusement sa passion pour Alice , et lui parla d'une manière vague de ses relations avec les Kérolais. Il protesta de son dévouement aux institutions libérales de son pays , mais il évita d'entrer dans aucun détail sur la marche des affaires publiques depuis la création du nouveau ministère; car il s'était insensiblement dépouillé des opinions exaltées qu'il avait puisées dans le commerce de son oncle, et, lorsqu'il venait à considérer l'igno-

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rance brutale des uns et Fambition efFrenée des autres , il ne concevait point qu^une république se pût soutenir en France autrement que par une affreuse tyrannie.

Il rédigeait toujours en commun avec son confrère Adolphe Ledoux le journal V Oracle qu^ils avaient fondé ensemble , et cette feuille était favorable au nouveau cabinet, elle lui tenait compte de ses efforts et de sa persévérance au milieu des obstacles immenses qu^il avait à vaincre , et ne le rendait point responsable du maintien ou de Tappel au pouvoir d^un grand nombre d^hommes qui s^étaient acquis un nom impopulaire.

Enfin Télévation subite à Tune des plus hautes dignités de Tétat d'un personnage connu par ses sentimens hostiles à la constitution fut accueillie par une partie notable des constitutionnels comme un défi que leur jetait la couronne , et plusieurs organes violens de la presse trouvèrent dans le choix royal le motif d'une déclaration de guerre aux ministres. Christophe condamnait également ce choix malheureux ; mais , à ses yeux , le ministère avait eu la main forcée; il fallait le soutenir et non Fébranler par d'imprudentes attaques. Telles étaient ses dispositions lorsque Adolphe Ledoux entra dans son cabinet , portant sur sa

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figure son expression habituelle de froideur ironique.

<( Mon cher ami, dit-il en frappant sur Pépaule de Christophe , trêve de phrases sentimentales , il faut chanter sur une autre corde.

— Comment; que veux-tu dire?

— Je veux dire que la France ne se paiera point de belles promesses, et qu^ilfaut faire une guerre à outrance au ministère. Je viens de voir les principaux actionnaires de notre journal et nous sommes d'accord sur ce point. Dès demain il faudra changer de batterie.

— Mais tu n'y songes pas , les intentions du ministère sont bonnes , il fait tout ce qu'il peut.

— Qu'est-ce que cela nous fait à nous, s'il ne peut rien ?

— Mais il nous a donné ce que nous demandions à grands cris sous l'administration précédente. Si nous l'attaquons maintenant , nous passerons pour des gens intraitables et qu'il est impossible de satisfaire.

— Bah 1 qu'est-ce que cela nous fait ? cela ne vaut-il pas mieux que de passer pour des niais? Ne vois- tu pas que, sous la branche aînée , le maintien au pouvoir d'une administration libérale est impossible ? La nomination d'avant-hier parle assez haut et donne la mesure de l'influence ministérielle. Ce choix im-

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populaire a eu un retentissement prodigieux : les défiances et le mécontentement sont au comble , et le ministère que tu vantes n^a pas même encore eu le crédit ou la volonté de faire place nette autour de lui , d'envoyer aux invalides ou aux incurables ces magistrats , ces administrateurs , ces généraux qui , pendant sept ans , ont voulu transformer la France en séminaire.

— Patience , mon cher , reprit Christophe , devinant à merveille, par ces derniers mots, le véritable motif des griefs de son confrère, qui, sous une robe d'hermine ou un habit brodé , eût sans doute été moins prompt à désespérer de la France et du ministère ; patience , dans la position si difficile où tu représentes toi-même le cabinet , j'admire en vérité qu'il ait déjà fait tant de choses : il a plutôt besoin d'encouragement que de blâme. Si la cour le renverse , laissons à la cour la responsabilité de sa propre folie. Voilà ma façon de penser; et si notre journal doit en exprimer une autre, se charge qui voudra de la rédaction, j'en aurai les mains nettes.

— A la bonne heure, répondit Adolphe étendant sa jambe avec un imperturbable sang-froid sur le canapé où il était assis et sifflant faux entre ses dents : puis , après une courte pause ,

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il ajouta d'un air indifférent : Tu as donc conclu un excellent marché ailleurs ?

— Qu'entends - tu par-là? demanda Christophe.

— Ma question est bien claire, répliqua Tautre ; tu ne prétends pas sans doute rester entre deux selles , et si tu te fâches avec nous, il faut croire que tu es sûr d'être appuyé par d'autres.

— Le refus de rédiger un journal n'est point une rupture, ce me semble , et nous pouvons rester amis.

— 0 , mon cher, en politique tu sais le vieil adage : Qui rHest fas pour nous est contre nous. Et comment veux-tu que nous soutenions ta réputation, si tu n'en .prends toi-même aucun souci? Tu as déjà fait beaucoup d'imprudences; tu t'es rendu suspect à nos amis; c'est moi surtout qui t'ai défendu auprès d'eux. Mais tes liaisons dans les salons royalistes te font un tort que n'effaceront point nos paroles ; ton crédit diminue tous les jours , et , si tu en veux la preuve , la voilà.

Il tira en même temps de sa poche une brochure nouvelle, et mit sous les yeux de son confrère quelques lignes où l'on désignait méchamment ce dernier comme prêt à passer dans le camp ennemi. La lecture de ce fragment in-

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cligna Christophe et Fagita beaucoup. Adolphe s^en aperçut, et profitant de son avantage:

« Tu le vois , lui dit-il , mon cher, il faut choisir, être tout un ou tout autre. La branche aînée s^est aliéné les sympathies de Timmense majorité de la nation : vienne la débâcle ! et il s^agit de savoir si tu seras au nombre des vainqueurs ou des vaincus. »

Christophe envisageait alors sa situation sous son véritable jour , et faisait mille détours inutiles dans un labyrinthe où il ne voyait qu^une issue : il était déjà vaincu , défaillant , et se débattait encore , rougissant d'*avouer sa défaite.

« Quoi , dit-il , nos amis se tourneraient contre moi ? Je leur ai pourtant rendu service à tous : oublieront-ils en un jour les antécédans de ma vie ? )>

— - Eh , mon ami , qu'est-ce que cela leur fait ? et que signifie le passé d'un homme aux yeux de son parti , sinon un engagement pour l'avenir ?

— Et toi aussi tu m'abandonnerais, Adolphe ! Ne sommes-nous point camarades d'enfance et anciens amis? Ne connais -tu pas la droiture de mes intentions; ne me rends -tu pas justice?

— Sans doute, sans doute, dit flegmatique-

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