LA DULHLE ALA.F.ME
Renaud est un trop brave homme, quoiqu'un peu brutal, pour que je ne saisisse avec empressement toute occasion de l'obliger. :•
Cela dit, il remit à Christophe le billet qui annonçait la nomination probable de Renaud, et tourna les talons sans attendre de réponse : Sauvai eut hâte de rejoindre son oncle et lui apprit qu'il serait nommé.
« On fera bien , dit froidement l'ex-conventionnel , je t^avoue que cette mission en Bretagne me rejouit le cœur. Je finirai donc ma carrière comme je l'ai commencée; et . je m'en flatte , ce ne sera pas sans fruit pour la liberté.
Il attendit sa nomination huit ou dix jours, et aussitôt qu'il l'eut reçue :
« Adieu , mon neveu , dit-il à Christophe , je pars^ et je laisse derrière moi bon nombre de gens qui, j'en réponds, ne demanderont pas mieux que de me couper l'herbe sous le pied et de récolter où j'aurai semé : a.ie l'œil sur eux; car j'ai cette entreprise à cœur, et je la veux conduire à bonne lin. Tu peux compter que je ne m'endormirai point là-bas; et je riens d'apprendre une chose qui sufHrait pour me tenir éveille. Ce vieux diable incamé de Kerolais se dispose , dit-on , à faire des siennes de ce côté-là : il aura bientôt à qui parler. »
200 LlVllE VI.
Christophe frémit en écoutant ces paroles ; car c^était en humiliant le comte à son tour qu'ail avait à cœur de se venger de lui; ce n'était pas en lui donnant Torgueilleuse satisfaction de se croire un martyr dans sa cause : il tremblait en outre qu'une catastrophe sanglante ne mît un obstacle de plus, un obstacle éternel entre Alice et lui ; le comte , en un mot , lui paraissait plus redoutable mort que vivant. Il tenta donc d'inspirer quelque modération à son oncle ; mais Pierre Renaud ne lui permit pas d'achever , et , regardant son neveu de travers :
(( Quoi! dit -il, n'es -tu pas guéri de ta folie ? Et n'as-tu vaincu avec le peuple que pour donner de nouveau à un aristocrate le droit de t'accabler de son mépris? Et je verrais encore pareille chose ? Non , morbleu ! Si je t'ai pardonné l'humiliation que cet homme t'a fait subir en ma présence , c'est qu'à mes yeux ta belle conduite dans nos trois immortelles journées a lavé ton opprobre : tu t'es montré digne de moi et je ne souffrirai point que tu déroges; je ne permettrai pas que ce comte enragé triomphe encore de moi dans ta personne... J'y mettrai bon ordre, mon neveu, et nous taillerons dans le vif pour te guérir. »
— Qu'entendez-vous par-là, mon oncle?
LA DOLBLli: ALARME. 2GI
dit Christophe , eflrayé de son accent et de son geste.
— J^entends par-là , mon neveu , qu'ail nie tuera ou que je le tuerai.
Le ton sec et glacial dont ces paroles furent dites, fît comprendre à Christophe que toute remontrance serait inutile , et il prit congé de son oncle. Le lendemain, Tindomptable vieillard , muni des pouvoirs de commissaire extraordinaire du gouvernement , partit pour la Bretagne, dont le comte, son mortel ennemi, avait déjà pris le chemin.
Christophe , malgré tous ses efforts , ne put revoir Alice avant le départ de madame d^Orgeval pour la Normandie ; mais , quinze jours après , il reçut une lettre timbrée de Caen , et tressaillit en reconnaissant Técriture d'Alice.
Elle Timplorait pour son père : elle savait que le comte s'exposait aux plus grands périls, et que Pierre Renaud était , en Bretagne , son plus puissant et plus implacable ennemi ; elle conjurait Christophe d'employer son crédit sur son oncle en faveur des siens, car elle tremblait pour les jours de son père et d'Alfred. Elle donnait de tristes détails sur sa propre situation au château de Grandmesnil, où elle était en butte à de douloureuses ])ersécutions. En effet , de-
puis la révolution de juillet , Fanimosité de sa tante contre Christophe était devenue une véritable frénésie; la pensée que sa nièce eût songé à s'^unir à lui Texaspérait , et elle soutenait hautement les prétentions nouvellement élevées à sa main par son fils le colonel Edmond , qui 5 après avoir donné sa démission, avait rejoint sa mère. Cet officier, récemment revenu de Morée , et dont nous avons esquissé dans le premier volume de cette histoire un portrait ressemblant et très-peu flatteur, conçut un vif ressentiment du refus de sa cousine. Il était humilié qu^elle lui préférât un homme sans naissance : son amour-propre blessé le rendit furieux et transforma en violence brutale sa rudesse habituelle i il se persuada que la passion d'Alice était un intolérable affront pour lui et pour les siens ; et il inspira un tel effroi à sa cousine, qu'elle le jugea capable de se porter envers elle à des procédés deshonnêtes et outrageans pour la contraindre à l'épouser, et pour assurer, selon lui, l'honneur de la famille.
Alice , sans oser s'expliquer clairement à ce sujet dans sa lettre à Christophe , donnait cependant à entendre qu'elle avait à se plaindre de la baronne et de son fils ; elle regrettait amèrement l'absence de sa sœur, l'éloignement de son père dont elle ignorait la retraite, et l'im-
LA DOUBLIi: ALARME. 263
possibilité de trouver un asile ailleurs que sous le toit de sa tante. « Mais enfin , disait-elle , qu'importe ce que je soufïre, Christophe, puisque chaque persécution que j'ai à repousser reporte ma pensée vers toi avec une plus vive tendresse : en vain Ton essaye de te noircir à mes yeux , et Ton t'impute à crime la part que tu as prise dans la catastrophe des trois jours. . . Je sais , et cela me suffit , que tu n'as fait que ce que tu as cru devoir faire, et que toi aussi, tu as pris conseil de ta conscience. Dans mon malheur du moins il m'est doux de penser que tu as acquis le droit et le pouvoir de protéger mon père... Défends-le, mon ami, ô veille sur sa tête sacrée et sur celle de mon frère : sauve-les tous deux. Hélas, mon cœur est remph d'angoisse et d'amertume : je tremble , cher ami , que tu n'abandonnes le tien maintenant à de téméraires espérances , et je conçois trop bien tout ce qu'il y a d'affreux dans certaines déceptions , pour que je ne veuille , à tout prix , t'en épargner la douleur.
)) Ecoute-moi , Christophe : tu sais si je chéris , si j'adore mon père , et je te dirai ce que je n'oserais dire à aucun autre qu'à toi : tu le sauveras , et tu ne fléchiras point sa colère, car la protection même dont tu le couvriras lui paraîtra une insulte. Je le connais, et il aime-
rait mieux aujourd'hui voir sa fille marcher à la moit qu'àTautel avec loi. Espérons en Dieu, mon ami , et confondons nos âmes dans une même prière. Un temps meilleur viendra peutêtre ; car mon père m'aime : il m'aime tendrement , Christophe , et qui sait ce qu^un jour sa tendresse lui suggérera ? Jusque-là , mon doux ami, prenons patience; aimons-nous de cœur. . soyons heureux par la pensée de notre amour. Oh ! que ne puis-je t'exprimer tout ce que je sens!... Christophe, tu es mon bien... tu es ma vie... Que cette assurance te soit chère et te console ! »
Cette lettre excita un violent orage dans le cœur de Christophe : son imagination s'enflamma ; il interpréta de la manière la plus funeste les termes mesurés d'Alice au sujet du colonel Edmond. Il avait donc un rival ! et ce rival l'outrageait lui-même chaque jour impunément ! Partir et le provoquer fut sa première pensée; mais, s'il succombait dans la lutte , il livrait Alice sans défense à son ennemi. Il dompta sa colère, ajourna sa vengeance, et résolut de mettre d'abord Alice en lieu sûr, à l'abri d'odieuses persécutions.
— Des chevaux I des chevaux! s'écria-t-il : dans une heure je pars.
LA DOLllLE ALAUMK. 20^
Il relut avec douleur la touchante prière (F Alice en faveur de ses proches; car il connaissait Renaud, et craignait d'irriter le vieux patriote en cherchant à Fapaiser. Il lui écrivit cependant , selon le vœu d'Alice ; puis il sortit , jeta lui-même sa lettre à la poste , fit , en toute hàle, quelques préparatifs de départ, et trouva, en rentrant pour monter en voiture , Maxime sur le seuil de sa porte. Quand celui-ci apprit que son cousin allait suivre la route de Caen, il le regarda d'une manière étrange, et, lorsqu'il lui souhaita un heureux voyage, Christophe fut frappé de l'expression de sa physionomie et du ton sardonique de ses paroles. Maxime, en effet, ne dputait point que Sauvai n'allât rejoindre Alice, et il riait tout bas de ses téméraires espérances ; car il savait trop bien que la destinée de son parent était entre ses mains , et que la résistance d'un père aux vœux de Christophe n'était qu'un faible obstacle auprès de l'effrayante découverte dont il avait pénétré le secret en brisant le cachet du vieux prêtre.
€a Scxxae.
Alice n^attendit pas long-temps la réponse de Christophe. En la recevant, elle y reconnut , avec un mélange d^étonnement, de cramte et de joie, le timbre de la ville voisine. Christophe s^empressait de la rassurer au sujet de son père. Il avait, disait-il, écrit à Pierre Renaud en sa faveur : d^ailleurs la Bretagne était tranquille, et rien n^annonçait que M. de Kérolais eût pris les armes. Il s'*exprimait en-
suite en termes violens sur le compte d^Edmond, et suppliait Alice, dans Tintéret de sa famille et dans le sien propre , de lui accorder le lendemain, à huit heures du soir un entretien à Tune des grilles du parc qu^il indiqua.
Alice frémit à la seule pensée d'une rencontre possible entre Christophe et son cousin, et, pour prévenir un si grand malheur , elle prit le seul parti qu'acné eût à prendre , elle résolut de se présenter au rendez-vous.
Si madame d'Orgeval et son fils s'étaient donné le mol, le jour même, pour la pousser le lendemain à un acte de désespoir, ils n'auraient pu mieux réussir : jamais , en effet l'humeur de la première n'avait été plus irritable et la conduite du second plus révoltante. Un désappointement cruel avait puissamment contribué la veille à aigrir la baronne : cette vénérable dame ne cessait de répéter depuis quinze jours que jamais le roi Charles X ne sortirait du royaume , que toute la Bretagne et la fidèle Vendée allaient se lever en sa faveur , qu'il serait en six semaines de retour à Paris , et qu'au besoin les Prussiens lui viendraient en aide. Que Fon juge de son dépit et de sa douleur, lorsqu'elle apprit un matin l'embarquement de la famille royale et la reconnaissance
268 MVllE VI,
du nouveau gouvernement par le roi de Prusse, Elle entra dans une violente colère et apostropha durement Alice, qui, à cette terrible nouvelle n^avait point perdu son sang-froid.
La bonne dame cria et s^agita de telle sorte, qu^elle lut prise dans Taprès midi d^un violent mal de gorge avec accompagnement de fièvre. Elle se mit au lit : il fallut faire venir le médecin en toute hâte , et François fut envoyé à la ville pour ramener le docteur en char-à-banc. Il y avait à Caen, ce jour-là, grande revue de la garde nationale; le docteur y avait figuré comme tout le monde , et le malheur voulut quHl fût encore en uniforme lorsqu^il rencontra le charà-banc. François impatient de revenir, exagéra Fétat de la baronne : le docteur craignant de perdre un temps précieux en rentrant chez lui pour changer de costume , sauta en uniforme dans la voiture , et se présenta au château avec rhabit que madame d^Orgeval détestait souverainement comme le symbole de Pégalité républicaine.
Aussitôt qu^elle aperçut le pauvre docteur:
« Qu'est cela? dit-elle? en le repoussant de la main? Quoi, monsieur! vous osez vous présenter chez moi équippé de la sorte 1 »
Le docteur stupéfait se confondit en excuses cl commençait à promener ses regards sur les
î..\ FERME. ICO
diverses parties de son costume , comme s'il eût craint d^avoir commis quelque inadvertance :
(( Allez, monsieur, dit la baronne courroucée, rapportez chez vous toute cette friperie , ou pavanez-vous devant vos boutiquiers, si bon vous semble ; je n^ai que faire de vos services. »
— En effet , madame , répondit le docteur qui comprenait enfin de quoi il était question , le secours de mon art vous serait inutile , car votre mal me paraît incurable.
Il tourna le dos et disparut , laissant la baronne exaspérée.
Cette scène était peu propre à diminuer sa souff*rance. Un mauvais chirurgien de village fut appelé , et madame d^Orgeval , après avoir suivi ses prescriptions , se sentit un peu plus mal qu^auparavant. Alice exprima doucement le regret que sa tante , avant de congédier Tautre médecin , ne lui eût pas donné le temps de prescrire un remède :
— Tous êtes une sotte , ma nièce, reprit sèchement la baronne : son habit seul a redoublé ma fièvre , et j^aimerais mieux n^être jamais guérie que de fêtre par un jacobin.
Alice crut que sa présence irritait sa tante; elle sortit et descendit au salon. A peine y étaitelle entrée qu''elle entendit dans le corridor le pas de son cousin, absent de la veille. Elle vou-
270 LIVRL VI.
lut s'esquiver avant qu^il n'arrivât. Edmond trouva en entrant sa cousine debout près de la porte ; il devina son projet , et en prit occasion de lui parler en termes désobligeans. Elle fut révoltée de son impertinence , et lui reprocha de n'avoir avec elle ni le langage ni les manières d'un gentilhomme. Il répondit avec humeur qu'il n'appartenait point à sa cousine de parler ainsi , puisqu'elle préférait à un homme bien né un homme du commun. Outrée à ce dernier mot , elle fondit en larmes et dit :
— Vous m'insultez , monsieur , vous devriez rougir.
— C'est à vous , dit-il brusquement , c'est à vous de rougir de la bassesse de vos sentimens: vous avez besoin d'une bonne leçon, et on vous la donnera tôt ou tard.
Il s'avança en même temps vers elle avec un regard qui la fit frissonner. Elle ouvrit la porte et courut s'enfermer dans sa chambre.
Le lendemain matin Alice se rendit auprès de sa tante qu'elle trouva encore très-souffrante et se plaignit des procédés de son cousin. Madame d'Orgeval ne plaisantait point sur semblable matière ; elle fit venir son fils et l'interrogea sévèrement.
Il nia tous ses torts et prétendit qu'Alice ne l'accusait que parce qu'il s'était permis de
parler irrévérencieusement de M. Sauvai en sa présence. Ce nom qui réveillait dans Tesprit de la baronne les souvenirs les plus amers , produisit sur elle TefFet accoutumé ; elle prit soudain, sans autre information, le parti de son fils. Alice le calomniait, dit-elle, afin de trouver un prétexte pour refuser sa main , et pour se jeter à corps perdu dans une voie perverse : puis elle répandit jusqu^à extinction de voix un torrent d^invectives contre Christophe.
— Madame , dit Alice interrompant sa tante, ô madame... de grâce... pas devant moi!
— Mais voyez donc cette petite fille, dit madame d'Orgeval transportée de colère... elle m^impose silence , je crois 5 et voilà le prix de mes bontés pour elle ! Votre père vous a gâtée, mademoiselle, et il est fâcheux qu'il ne soit pas là pour vous recevoir; car je serais bientôt débarrassée de votre personne.
— Madame , dit Alice suffoquée par Tindignation et par la douleur, je voudrais pouvoir vous délivrer sur-le-champ de ma présence , oui , je vous le jure , si je trouvais un honnête asile chez le plus pauvre paysan , je m^ réfugierais à Tinstant même plutôt que de souffrir encore ce que je souffre...
Elle sortit, tout en larmes , et passa la journée dans une agitation cruelle , préoccupée.
tantôt de la crainte d^un duel entre Edmond et Christophe, tantôt de ses propres périls et de la vague pensée de fuir une maison où elle était exposée sans défense à des poursuites dangereuses et à un martyre de tous les instans.
Telles étaient encore les dispositions de son esprit , lorsqu'à fheure indiquée elle se rendit à la grille où Christophe Tattendait. Il proféra d'affreuses menaces contre Edmond; et rappelant quelques mots échappés à Alice dans sa lettre , et le vœu qu'elle avait formé de trouver ailleurs asile et protection , il ajouta :
<( Ce vœu est exaucé : j'ai trouvé pour toi ^ au sein d'une famille honnête , un asile , un refuge inviolable ; il faut l'accepter. »
Et comme Alice ne répondait pas : « Accepte, répéta-t-il , ou je cours à l'instant provoquer ton persécuteur, et te délivrer, au péril de ma vie, d'une lâche et infâme poursuite. )>
Sa parole était brève, ses yeux enflammés; tous ses gestes annonçaient une violente colère qui tomba cependant au premier mot d'Alice.
Christophe , lui dit-elle d'une voix sérieuse et tendre. . . . écoutez. . . . promettez-moi, sur l'honneur, que vous renoncerez à toute vengeance , au dessein de provoquer Edmond si j'abandonne le toit qu'il habite.
Un rapide éclair de bonheur brilla dans les yeux de Christophe; mais il contint sa joie.
— Alice, répondit-il, je te le jure : oui, j'épargnerai cet homme, aussi long-temps du moins que tu n'auras rien à redouter de lui.
— Eh bien , dit Alice , en posant sa main sur le bras de Sauvai , puisque je ne puis attendre de secours d'aucun de mes proches , je crois pouvoir sans crime accepter ailleurs un asile : dites, Christophe, quel est celui que vous m'ofFrez ?
Christophe lui nomma une famille d'honnêtes cultivateurs , habitant une ferme , dans un endroit retiré, à quelques lieues de Caen. Il dit leur avoir annoncé Alice comme sa sœur : elle vivrait avec eux en sécurité , à l'abri de toute persécution , jusqu'à ce que les événemens lui permissent de se réunir à son père.
— Christophe , répondit-elle avec une expression adorable et pleine de noblesse , je me fie à vous , et , si vous étiez capable d'abuser de ma confiance, vous ne seriez pas celui à qui j'ai dit : Je ne quitterai mon nom que pour prendre le tien ; oui , Christophe , je me fierai à toi.
Il fut alors convenu entre eux que le jour suivant, au même lieu , à la même heure, une voiture recevrait Alice.
274 LIVRE Vf.
Elle rentra au château plus agitée encore que lorsqu'elle en était sortie , et veilla toute la nuit : elle écrivit une lettre adressée à sa tante et que celle-ci devait trouver, le lendemain , sur la table de sa nièce.
«Vous m'avez chassée, madame, disait Alice, une famille honnête et amie m'offre un asile , je l'accepte ; je trouverai sous son toit la protection qui m'a été refusée sous le vôtre , et j'y resterai jusqu'au moment ardemment souhaité , où , instruite de la retraite de mon père , j'affronterai tout pour me réunir à lui. »
Alice traça aussi , pour madame d'Orfeuil , quelques lignes qui peignaient le trouble de son ame en cet instant critique. Le lendemain elle refusa de descendre et passa toute la journée dans sa chambre. Vers le soir son émotion redoubla , et elle ajouta les mots suivans a la lettre qu'elle écrivait à sa sœur.
« Le moment approche.. . mon cœur bat avec
violence Suis -je donc coupable d'accepter
l'appui d'un homme que j'honore , par l'effroi que m'en inspire un autre sans délicatesse et sans mœurs , et dans l'intention de prévenir un malheur affreux, une catastrophe sanglante?...
LA FKUMlî. 275
Ah ! Dieu sait, ma sœur, que je n'ai en vue que d^être bientôt dans les bras de mon père. Christophe peut hâter cette réunion tant désirée , et il le fera. . . Oh ! j Vn suis sûre, tu le juges comme moi : tu te confierais à lui comme je le fais dans Tinnocence et la pureté de mon ame !... Non, je ne suis pas coupable. . . ma conscience est calme... D^oii vient donc que je me sens prête a défaillir et que mes genoux fléchissent? Pourquoi cette terreur ? O mon Dieu, soutenez-moi, secourez-moi. )>
Lorsque Alice entendit sonner neuf heures elle descendit sans bruit, et traversa le parc, toute tremblante et la rougeur au front, quoiqu'elle portât en elle-niéme fintime conviction de son innocence.
Christophe la ht monter dans une chaise avant même qu'elle exït recueilli ses pensées , et se plaça en silence à côté d'elle : la voiture partit rapidement. Ils prononcèrent peu de mots en chemin. Alice apprit avec satisfaction que la ferme où elle allait se rendre était dépendante du vi-Vage de Gray près Courseulles ; elle connaissait ce lieu que le souvenir de la bonne Marie lui avait rendu cher: elle apprit aussi qu'elle ne serait point seule avec les habitans de la ferme , et qu'elle aurait pour compa-
27f) LIVRE VI.
gne de sa retraite une pauvre femme malade dont jls disaient beaucoup de bien. Christophe s*'engagea de la manière la plus solennelle à ne rien négliger pour connaître Tasile du comte de Kérolais , et promit de transmettre sur-le-champ à sa fille tous les renseignemens quHl aurait obtenus.
Au bout de deux heures la voiture s^arrêta. Quelques pas restaient à franchir jusquW la ferme ; les voyageurs descendirent , et Christophe, soutenant Alice, s^avança seul avec elle vers la maison où elle devait trouver un refuge. La fermière vint au-devant d'eux et reçut cordialement Alice comme la sœur de Christophe qui, lui-même, avait pris un nom supposé, en donnant à entendre qu'il était obligé de se cacher et de fuir pour des motifs politiques. Il avait Tair sombre et distrait. Après un quartd'heure d'entretien , Alice le prit à part , et lui dit avec douceur et dignité :
— Christophe , je me suis fiée à toi : c'est te dire qu'aussi long-temps que j'habiterai cette retraite tu n'y dois point mettre le pied ; et je compte que tu n'en approcheras 3 oint.
Il répondit en prenant la niain d'Alice qu'il porta vivement à ses lèvres ; il la baisa plusieurs fois avec ardeur : « Adieu! adieu! » dit-il; et il s'éloigna brusquement.
Alice, aussitôt après le départ de Christophe, tomba dans un accablement profond ; elle promena des yeux égarés sur Thonnête famille qui Fentourait et qui lui était étrangère : puis elle s^assit tristement auprès du foyer , et ses larmes coulèrent en abondance.
La fermière, bonne paysanne joufflue et réjouie, entreprit de la consoler avec plus de bienveillance que d^adresse , et dit :
— Allons , mamselle , ne pleurez pas : votre frère reviendra : vous le verrez biontôt. C^est un mauvais moment à passer, et les révolutions sont des temps terribles. Mais tous ceux qui se cachent du gouvernement ne sont pas pris ; il y en a toujours quelques-uns qui s^en réchappent , et votre frère sera peut-être bien du nombre.
Ces paroles rappelèrent vivement à Alice les dangers que pouvaient courir son père et Alfred, et redoublèrent son angoisse. La fermière offrit alors delà conduire dans sa chambre.
— Vous avez besoin de repos, dit-elle, et une bonne nuit vous fera du bien.
Alice accepta , et suivit cette femme au premier étage, dans une petite chambre à alcôve, fort propre et assez bien meublée. Lorsqu'elle fut seule, elle se mit à genoux, demandant à Dieu consolation et secours; ensuite,.
278 LïVtlE VI.
('j3uisée beaucoup pins par les émotions de celte journée que par les fatigues du corps , elle se jeta sur son lit ; mais elle eut beaucoup de peine à s^endormir , car , outre Tangoisse du cœur , elle fut encore affectée d\in vague sentiment de crainte. Elle avait remarqué qu^une assez longue distance séparait sa chambre du corps de bâtiment occupé parle fermier, etelle craignait, en cas d^événement, de n''ètre point entendue. Elle finit par s'assoupir : son sommeil fut court; elle s^éveilla quand les premiers rayons du soleil pénétrèrent dans sa chambre. Elle avait hâte dVxaminer les lieux où elle se trouvait , et courut à sa fenêtre.
Un charmant paysage frappa ses yeux encore h demi enveloppé des légères vapeurs du matin. La ferme était située dans le vallon même de la Seulle , a un quart de lièue environ du village de Grav. On découvrait de la fenêtre d^Alice, et au-delà des clôtures de Fhabitation, de beaux pâturages où paissaient de nombreux troupeaux , et au milieu desquels serpentait, comme un ruban argenté , la limpide rivière de Seulle. Un bois taillis, à peu de distance et à gauche de la ferme , variait agréablement ce tableau . Alice , en tout autre temps, aurait joui avec délices des beautés calmes d^'un spectacle si pur et si doux, et alors même, malgré
LA fet.mï:. 27y
le poids qui oppressait son cœur , elle ne fui pas insensible i\ ses charmes.
Bientôt la fermière entra dans sa chambre , et lui souhaita le bonjour, en posant un frugal déjeuner sur la table. L'excellente femme dit à Alice tout ce qu'elle put imaginer pour la distraire.
— C'est un bien brave jeune homme que votre frère , et je pouvons bien le dire , car nous sommes déjà de vieilles connaissances , quoique jusqu'à ce jour je n'ayons jamais su son nom.
— Comment cela? demanda Alice surprise.
— Vraiment oui, mamselle. Dans le temps qu'il étudiait à Caen , il venait quelquefois se promener de ces côtés-ci, et il a pris plus d'une bonne jatte de lait à la ferme.
. Alice comprit aussitôt ce que, dans le trouble de ses pensées , elle n'avait point demandé à Christophe; elle sut pourquoi il avait choisi cet asile de préférence à tout autre. Elle se souvint en même temps de lui avoir entendu dire qu'une pauvre femme malade habitait la ferme comme elle , et elle adressa quelques questions à ce sujet à la fermière : celle-ci secoua la tête et dit :
— Pauvre chère femme! j'ai bien peur qu'elle ne sorte d'ici que pour aller dans le paradis du
hon Dieu, et je voudrions bien être assurée comme elle de mon salut. Cest la plus douce créature du monde, une vraie sainte.
Le souvenir de Marie se représenta vivement à l'esprit d^ Alice.
— Son nom ? demanda-t-elle : dites-moi son nom.
— On n'a jamais su son vrai nom dans le pays , où il n'y a qu'un cri de bénédiction sur elle , à cause de sa charité pour les pauvres et les malades : on ne l'appelle que la bonne Marie.
— Marie ! Marie ! répéta vivement Alice : où est-elle ! Je la connais , je veux la voir. De grâce , conduisez-moi.
— Elle est là , dit la fermière , tout près de vous. Elle dort peut-être : je vas voir.
Elle ouvrit une porte de communication, et, tandis qu'Alice attendait sur le seuil avec anxiété, la fermière entra sur la pointe des pieds dans la chambre de Geneviève. Marie, en effet, et le lecteur l'a déjà deviné, sans doute, n'était autre que Geneviève, qui, ne pouvant plus habiter aucun des lieux que ses propres souvenirs lui rendaient chers , avait choisi pour sa retraite une contrée remplie de ceux de Christophe , et que les entre-
liens de celui-ci lui avaient appris à aimer avant (le la connaître.
La fermière trouva Geneviève éveillée , et , après s^être informée de sa santé :
— Votre voisine vous connaît , lui dit-elle , et elle est là qui demande si elle peut entrer.
Geneviève baissa légèrement la tête en signe d^assentiment.
— Entrez , dit la fermière en se retournant vers Alice. Et ayant entendu la voix de son mari qui rappelait , elle sortit et laissa seule Alice avec Geneviève.
La première fît rapidement quelques pas dans la chambre , en disant :
— Marie î ma bonne Marie ! quel bonheur de vpus revoir !
— Mademoiselle Alice , juste ciel î dit la malade en se soulevant à demi et en arrêtant sur la jeune fille ses yeux bleus que ses traits amaigris rendaient encore plus mélancoliques et plus touchans.
Alice en soutint avec peine Texpression : elle lut sur ce visage tout pâle et si jeune encore une vie de douleur et d'agonie , et se sentit prête à pleurer.
Après le premier moment de surprise et d''attendrissement :
282 LivuL Vi.
— Chère Marie, dit doucement Alice, comment vous trouvez-vous?
— Mieux , beaucoup mieux depuis que je vous vois. Mais parlons de vous , mademoiselle Alice: hélas! vous aussi; vous êtes donc malheureuse ? car la fermière me Ta dit , votre frère est en danger.
Alice fît un signe d^affirmation , honteuse et désolée d^être obligée de feindre.
— Et votre père , votre tante, où sont-ils ?
— Ma tante est irritée contre moi , et mon père se cache en Bretagne par suite des derniers événeniens.
— Pauvre demoiselle! que je vous plains!... Mais nous prierons Dieu ensemble, et il vous consolera .
— Il m^a déjà exaucée, répondit Alice, puisqu''il nVa donné dans cette solitude une compagne selon mon cœur.
Geneviève sourit doucement, remua la tête d^un air expressif, et dit en pressant la main d^Alice qu'elle tenait encore dans la sienne :
— Je crains que ce soit pour peu de temps. Alice comprit le sens de cette parole et répliqua :
— Vous aussi , ma bonne Marie , ayez conliance, éloignez devons de telles pensées.
— Elles me sont chères , reprit Geneviève ;