LE MÉDAILLON
lui inspirer quelque alarme : mais, quand venaient le soir et les ténèbres, il tournait ses pas de ce côté , s''approcliait de la ferme et restait long-temps assis sur le bord de la rivière , ou debout appuyé contre un arbre du taillis voisin, et les yeux attachés sur la fenêtre où il guettait Tapparition d'Alice. C'est ainsi qu'ail la vit quelquefois , et toujours à sa vue , son cœur se calmait , comme s'il eût senti Tinfluence d'un esprit céleste : mais aussitôt qu'elle avait disparu , les tentations de Christophe devenaient plus terribles ; il calculait en frissonnant combien il lui serait facile d'arriver jusqu'à elle sans être aperçu. Une fois il arrêta ses yeux avec une vague inquiétude sur les contrevents fermés de la fenêtre voisine ; car il savait que cette fenêtre était celle de la pauvre femme malade ; mais la fermière avait dit qu'il était difficile d'entendre dans l'une des deux pièces ce qui se passait dans l'autre : tout semblait favoriser une audacieuse tentative : « Un peu de courage , un peu d'audace , pensait-il , et elle est à moi... son père ne me la refusera plus.. )) Un désir furieux de la posséder, une soif brûlante et inextinguible le consumait. . . tout-à-coup il se levait avec épouvante, et s'arrachait à la hâte de cet endroit dangereux : il courait alors vers le bourg voisin comme un
insensé, comme sHl fuyait un démon prêt à le saisir et à le pousser au crime.
Alice était triste et agitée aussi ; mais sa tristesse et son trouble prenaient leur source dans les plus purs sentimens de son cœur. Plusieurs pensées qui ne s^étaient point oflértes à son esprit au moment de sa fuite , la remplissaient maintenant de crainte et d'angoisse. Personne n'*avait soupçonné d'abord au château l'arrivée de Christophe , et lorsqu'elle avait consenti à le suivre elle s'était persuadée que l'auteur de sa délivrance ne serait point connu : mais lorsqu'elle se dit que des incidens imprévus pouvaient trahir la complicité de Christophe dans sa fuite , et qu'enfin il n'était pas impossible qu'on interprétât mal le véritable motif de son départ , elle se sentit humiliée , cruellement blessée dans ses sentimens de délicatesse et de pudeur. Et que serait-ce , pensaitelle encore, si ces soupçons étaient un jour transmis à son père , si elle était calomniée auprès de lui?... Ces craintes la jetaient quelquefois dans un violent désespoir, et Geneviève , qui s'oubliait elle-même pour ne s'occuper que d'Alice, s'efforçait en vain de la distraire d'une douleur dont elle ignorait la cause. Ohl que n'eût donné, quen'eût fait Alice
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pour connaître le séjour de son père I Elle eùl tout bravé pour se jeter dans ses bras, pour pleurer sur son sein. Christophe avait promis de Tinstruire lorsqu^il serait informé lui-même, et chaque jour elle attendait de lui quelque renseignement avec une anxiété sans égale.
Christophe tint parole, car nous ne sommes jamais plus attentifs à remplir des engagemens secondaires qu^au moment d^en enfreindre de grands. Il avait reçu de Caen, où il s^était fait adresser ses lettres de Paris , un billet de son oncle fort peu rassurant pour Alice, mais où le manoir de Kerlan , près Camors , était désigné comme le lieu de refuge du comte. <( Tout le payss^agite, disait Pierre Renaud en terminant , il faut un exemple ; je suis sur les traces de Fennemi et le vieux renard sera bien fin s^il m^échappe. » Christophe en nommant à Alice la retraite de son père , lui cacha les menaces de Renaud : il la prévint seulement que le pays était troublé par de grands désordres et qu^il serait fort dangereux de s^y aventurer.
Alice ne tint compte des appréhensions de Christophe : elle résolut départir le lendemain par la voiture de Rennes , et concerta son départ avec la fermière : puis elle instruisit Sauvai de son projet; mais sa lettre ne put être remise à celui-ci que fort avant dans la soirée.
Alice, attendit ce jour-là, presqu'au dernier moment pour informer Geneviève d'une résolution qui devait l'affliger , et il était déjà tard lorsqu'elle entra dans sa chambre avec Fintention de Fen instruire.
Elle marchait doucement car elle craisfnait que Geneviève ne sommeillât : mais celle-ci ne dormait pas : elle n'entendit point cependant le léger bruit des pas d'Ahce, et la voyant toutà-coup, à peu de distance de son lit , elle porta rapidement la main sous son chevet ; ses yeux étaient rouges et Alice comprit que Finfortunée avait beaucoup pleuré.
Elle s'assit auprès d'elle , lui prit la main , et aux premiers mots qu'elle prononça , Geneviève exprima , par un mouvement subit , son chagrin d'une séparation si prompte. Ce mouvement fit tomber sur le carreau un objet qu'elle venait de replacer à la hâte sous son oreiller ; elle fit un cri et voulut se précipiter hors du lit pour le saisir. Alice la retint , et relevant elle-même Fobjet précieux , elle le reconnut aussitôt pour le médaillon qui avait déjà une fois si puissamment excité son intérêt. En le rendant à la malade , elle ne put se défendre d'y jeter un coup d'oeil, et poussant un cri à son tour, elle dit :
Ah î c'est lui... c'est bien lui !
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— Qui?,., qui donc? demanda Geneviève en se soulevant et en arrêtant ses regards sur son amie.
— Christophe Sauvai, répondit Alice.
— Christophe ! Christophe ! répéta Geneviève : elle fît un violent effort pour retenir des paroles prêtes à lui échapper et , pressant contre sa poitrine ses mains crispées par le saisissement et la douleur, elle prononça quelques mots sourds et inarticulés : puis , tout à coup , levant au ciel des regards désolés , elle dit : (( Oh ! Dieu , mon Dieu ! Je ne puis. ... je ne pourrai jamais... Cet effort est trop grand ! »
Alice cependant la» regardait immobile et interdite : un horrible soupçon était entré dans son cœur; elle se demandait avec effroi, si Christophe n^était pas Fauteur caché des souffrances de Geneviève ; elle tremblait d^nterroger Tinfortunée et ne put que dire :
— Vous... vous aussi vous Favex connu?
Mais Geneviève ne Tentendait pas : absorbée dans une lutte intérieure , elle murmurait à voix basse , et comme répondant à sa propre pensée. « Oui, j'ai promis, j'ai fait vœu de ne le point nommer... mais , maintenant , j'appartiens plus à la mort qu'à la vie Il n'a plus
iien à craindre de moi Je puis.... je puis
parler. » Et se tournant vers Alice avec une expression divine, elle ajouta :
(( Oh! dites... dites... Est-il heureux?»
— Je Fespère.
— Où Fnvez-vous vu ?
— A Paris, dans ma famille.
— Achevez, continua Geneviève, dont Té motion croissait toujours ; de grâce , achevez de nVinstruire Est-il... est-il marié?
Ces mots fortifièrent les soupçons d^ Alice :
— Pas encore , répondit-elle avec un accent de douleur et d^épouvante.
Le son de sa voix et sa réponse furent untrait de lumière pour Geneviève.
— Ah! dit -elle, vous Faimez I Et lui.... lui aussi , peut-être , il vous aime ! !
Elle laissa retomber sa tête en abandonnant la main d^ Alice , et demeura quelques instans comme suffoquée par ses sanglots. Enfin, elle reprit d^une voix brisée : <( Oh ! parlez , apprenez-moi si mon pauvre cœur ne m\i point trompée... Alice, Taimez-vous ? )>
— Ah, répondit Alice avec chaleur, quel que soit le sentiment quHl ait pu nVinspirer, je Tétoufferais, je renoncerais au bonheur... si je devais acheter ce bonheur aux dépens du vôtre, au mépris d'un engagement sacré.
— Fille généreuse , merci ! dit Geneviève en
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posant son bras sur celui d^Alice , je vous comprends... Ne craignez pas... Je n^ai ni reproche à faire, ni droit à réclamer... Puis elle porta la main à son front pour écarter les anneaux de sa chevelure en désordre qui retombaient sur ses yeux, et examinant Alice avec un intérêt tout nouveau, comme si elle ne Teût point assez vue jusqu'alors , elle dit :
Vous êtes belle ! ô bien belle ! . . . vous êtes remplie de talens et de grâces... vous brillerez dans le monde... Il sera heureux.
De nouveaux gémissemens étouffèrent sa voix , et des larmes amères ruisselèrent en torrens sur ses joues.
Alice ne put retenir les siennes.
— Il faut être barbare , s'écria-t-elle , pour déchirer un coeur comme le vôtre. Par pitié , instruisez -moi... Parlez à votre tour... dites ce qu'il fut pour vous celui dont le souvenir vous
est si douloureux Chère et malheureuse
femme, confiez -vous à moi... Plutôt mourir que d'ajouter une peine à toutes vos angoisses !
— Ame céleste... ne craignez point... Non, non , il n'est pas coupable. . . Je n'ai aucun droit sur lui.
Elle soupira profondément ; puis ajouta : « Si j'en avais pourtant , vous me pardonneriez... Oui, j^en suis sûre... car, hélas! ces
droits ne seraient pas long-temps à redouter pour vous.. ))
— Oh ! je vous en conjure à genoux ; ne me laissez pas dans ce doute terrible... dans cette affreuse incertitude... Achevez.... dites -moi tout.
— Pas aujourdliui , répondit Geneviève prête à défaillir — Je ne saurais.... mais demain demain peut-être oui. . . . j^écrirai.
Alice crut qu^elle allait s'évanouir dans ses bras , et , malgré son anxiété , elle s'' abstint de Finterroger davantage , tandis que , reprenant ses esprits , Geneviève Faccablait de nouvelles ^ questions.
Son amie satisfît ses tendres et touchans désirs , sans toutefois lui révéler la part qu'avait prise Christophe dans son évasion du château de Grandmesnil et sa présence dans le voisinage.
Une heure s'écoula de la sorte , et , voyant enfin Geneviève épuisée par une secousse aussi violente et par un si long entretien :
— Assez pour aujourd'hui , lui dit Alice , et la regardant avec une compassion triste et profonde , elle ajouta , en lui rappelant sa promesse d'écrire ou de parler à son tour : — A demain ! souvenez-vous ....
Geneviève répondit par une douce près-